LE DOU­RO, RIVE DROITE RIVE GAUCHE

Un fleuve, le Dou­ro ; un pays, le Por­tu­gal ; une val­lée clas­sée à l’UNES­CO et un di­vin breu­vage pré­sent sur les meilleures tables du monde. En prime, une croi­sière et un pé­riple oe­no-tou­ris­tique qui n’ex­cluent ni le cultu­rel, ni le gas­tro­no­mique.

Voyages d'Affaires - - SOMMAIRE - Re­por­tage Serge Barret Pho­tos Alain Pa­ri­net

L’après-mi­di s’achève, et la tor­peur qui baigne la val­lée du haut Dou­ro, au nord-est du Por­tu­gal, s’es­tompe un tout pe­tit peu. Du coup, sans trop se pres­ser, point trop n’en faut, la vie re­prend dans le gros vil­lage de Pin­hao, as­sou­pi sur la rive droite du fleuve. Y com­pris pour ce groupe de tou­risme d’af­faires qui, à l’heure de l’apé­ri­tif, par­ti­cipe à une dé­gus­ta­tion de vins – pas uni­que­ment de Por­to, mais aus­si des crus, rouges et blancs, de la ré­gion – sous la per­go­la du Vin­tage House Ho­tel do­mi­nant les eaux vertes du grand fleuve. C’est la pre­mière, mais il y en au­ra beau­coup d’autres, de dé­gus­ta­tions.

Car Pin­hao est le point de dé­part d’in­nom­brables ex­cur­sions tant ter­restres que flu­viales, et de­main ils em­barquent sur le Dou­ro Se­re­ni­ty, un ba­teau de croi­sière qui se pro­pose de re­mon­ter le fleuve jus­qu’à la fron­tière es­pa­gnole. Avec force bou­teilles dé­bou- chées, ani­ma­tions, gas­tro­no­mie por­tu­gaise, soi­rée fa­do et ex­cur­sions cultu­relles... Exac­te­ment comme ce qui se pra­tique sur les tra­di­tion­nelles croisières ma­ri­times. À la dif­fé­rence près que, dans ce cas, de­puis le ba­teau, on peut presque tou­cher le pay­sage.

Mais avant ce­la, le pro­gramme a pré­vu une courte vi­site de Pin­hao pour un pre­mier contact avec l’uni­vers d’un Por­tu­gal plus ou moins ar­rê­té dans le temps. Trot­toirs pa­vés, mai­sons blanches et basses, fe­nêtres à guillo­tine et pe­tits car­reaux, et sur­tout, om­ni­pré­sence d’azu­le­jos, ces car­reaux de faïence peints le plus sou­vent dans une dé­cli­nai­son de bleus et qui sont l’une des si­gna­tures du pays. En l’oc­cur­rence, à Pin­hao, ce sont eux qui dé­placent les foules. Ils sont su­perbes, ta­pissent les murs ex­té­rieurs de la pe­tite gare jusque sur son quai, et ra­content en 24 ta­bleaux les an­ces­trales tri­bu­la­tions du vin de Por­to. Et ce, de­puis la culture de la vigne à flanc de co­teaux jus­qu’à l’ar­ri­vée des fûts dans la ca­pi­tale du nord du Por­tu­gal, 200 km plus bas.

Mi­gnonne, char­mante, dé­li­cieu­se­ment désuète, ce sont les mots qui conviennent pour dé­crire le mi­nus­cule bâ­ti­ment qui n’au­rait sans doute pas dé­pa­ré une planche de bande des­si­née. Il y a trois ton­neaux en dé­co­ra­tion, une vieille >>>

Dans la val­lée du Haut Dou­ro, c’est une âme pro­fonde qui s’ex­prime de vil­lage en vil­lage ; une at­mo­sphère hors du temps com­po­sée par la culture mil­lé­naire de la vigne et apai­sée par le rythme se­rein du fleuve nour­ri­cier du nord du Por­tu­gal.

hor­loge à balancier et deux ou trois bancs en bois pa­ti­né dans un hall d’une blan­cheur immaculée. Un bi­jou vin­tage que di­rige, à coups de sif­flet, un chef de gare par­fai­te­ment dé­con­trac­té.

Cette gare et quelques mai­sons de vin consti­tuent l’es­sen­tiel des ri­chesses pa­tri­mo­niales de la bour­gade. Pour le reste, c’est l’am­biance lé­gère d’un vil­lage por­tu­gais qu’il convient d’ap­pré­cier : l’am­biance et le pay­sage ; tous ces co­teaux qu’es­ca­lade la vigne de l’autre cô­té du fleuve ; les ba­teaux de croi­sière et quelques re­pro­duc­tions très li­bre­ment ré­in­ter­pré­tées de bar­cos ra­be­los, barques à fond plat et voiles car­rées qui trans­por­taient au­tre­fois le vin jus­qu’aux caves de Por­to. Au­jourd’hui ex­clu­si­ve­ment des­ti­nées à pro­me­ner les tou­ristes le temps d’une croi­sière d’une heure ou deux, elles peuvent être pri­va­ti­sées jus­qu’à une cin­quan­taine de per­sonnes.

Tôt le ma­tin, em­bar­que­ment sur le Dou­ro Se­re­ni­ty, un bâ­ti­ment mar­ron gla­cé de 80 m lan­cé en 2017. But de la croi­sière : une re­mon­tée du fleuve le temps d’une jour­née de na­vi­ga­tion jus­qu’à Bar­ca de Al­va, vil­lage à che­val sur la fron­tière por­tu­go-es­pa­gnole. À bord, les baies vi­trées rem­placent avan­ta­geu­se­ment les flancs du na­vire, tan­dis que le sun deck cou­vrant en­tiè­re­ment le der­nier étage ac­cueille – il y a de la place – une pis­cine et une ca­fe­te­ria en plus d’une ar­ma­da de tran­sats. Les trois autres ponts sont, pour leur part, ré­ser­vés aux sa­lon et bar, au res­tau­rant, à une mi­nus­cule salle de fit­ness et sur­tout 63 très confor­tables ca­bines ou­vertes sur l’ex­té­rieur. Un hô­tel flot­tant cinq étoiles qui re­monte et des­cend l’une des plus belles val­lées du monde, clas­sée de ce fait au pa­tri­moine mon­dial de l’UNES­CO de­puis 2001.

LE CALME EST ROYAL

Le mo­teur zon­zonne gen­ti­ment, le na­vire glisse sans le moindre rou­lis sur les eaux vertes du fleuve et les aigles pê­cheurs sur­veillent de­puis leurs nids tis­sés au ras de l’eau des pois­sons qui, in­cons­ciem­ment, ba­ti­folent et font des ronds. Le calme est royal. La val­lée, avec ses ter­rasses La val­lée de Coa a su pré­ser­ver ses gra­vures ru­pestres, dont la va­leur unique est pré­sen­tée dans un mu­sée très di­dac­tique. éta­gées taillées dans le schiste, est tout sim­ple­ment su­blime. On di­rait que les hommes, an­née après an­née, siècle après siècle, se sont amu­sés à la strier de courbes de ni­veau pour mieux en sou­li­gner le dé­ni­ve­lé. La vigne est par­tout, tout juste ponc­tuée de quin­tas blanches, nobles mai­sons abri­tant les chais où l’on pres­se­ra le rai­sin à la fin de l’été. En at­ten­dant, les tra­vaux vont bon train. Ja­mais vrai­ment ter­mi­nés, ja­mais vrai­ment par­faits, les tâches suc­cé­dant aux tâches au fil des sai­sons. Alors on soigne, on pioche, on taille, on at­tache et on ef­feuille jus­qu’à la ven­dange, ré­com­pense de tant d’ef­forts qu’on ne manque pas de fê­ter en chan­sons. Comme il se doit.

La vigne et ses cycles font l’ob­jet de confé­rences à bord. Entre autres, car on ne s’en­nuie ja­mais lors de cette croi­sière flu­viale. D’abord en contem­plant un pay­sage tou­jours dif­fé­rent, frô­lant tan­tôt des ro­chers écrou­lés sur les rives du fleuve, tan­tôt lon­geant de larges champs de co­que­li­cots et des plan­ta­tions d’aman­diers, pas­sant ailleurs de­vant un vil­lage en­dor­mi. En­suite, il y a des dé­gus­ta­tions... Celles organisées dans les chais des quin­tas épar-

Le “fleuve d’or”. Si l’éty­mo­lo­gie contre­dit cette tra­duc­tion un peu hâ­tive, le bon sens po­pu­laire ne ment pas : le Dou­ro est un fleuve unique au bord du­quel les hommes tra­vaillent la vigne de­puis 2 000 ans. Un pay­sage cultu­rel clas­sé à l’Unes­co, par­se­mé de pe­tits vil­lages au­then­tiques, de cha­pelles ba­roques et de quin­tas plus que cen­te­naires.

pillées dans les col­lines, mais aus­si celles pro­po­sées à bord et re­mar­qua­ble­ment conduites par une oe­no­logue. Puis il y aus­si les soi­rées fa­do pleines de nos­tal­gie, ain­si que nombre d’ex­cur­sions cultu­relles organisées sur des sites pas trop éloi­gnés.

Sur ce der­nier plan, on se­ra lar­ge­ment ser­vi, la ré­gion est ri­chis­sime en ma­tière d’his­toire et de pa­tri­moine. Et c’est ce qu’on dé­cou­vri­ra en choi­sis­sant de pour­suivre le voyage vers Por­to en bus, par un che­min des éco­liers de 200 km en­vi­ron. Jus­qu’à loin dans les terres, les vignes suc­cèdent aux vignes, les col­lines aux col­lines, la route en la­cets tra­ver­sant des vil­lages mi­nus­cules avant de s’en­fon­cer, dé­ci­dée, dans l’his­toire du Por­tu­gal. Ma­rial­va, par exemple. Une tren­taine d’ha­bi­tants, un hô­tel aty­pique de grand luxe, la Ca­sa do Cô­ro, in­ves­ti fa­çon hip­pie-chic – très chic même – dans une dou­zaine d’an­ciennes mai­sons do­mi­nant les toits gris du vieux vil­lage. Ce sont les restes d’un vil­lage for­ti­fié dont les pre­mières pierres furent po­sées aux IVe et Ve siècles, puis ré­édi­fiées au temps de la re­con­quête ch­ré­tienne sur le monde arabe, aux XIIe et XIIIe siècles.

Le site fait l’ob­jet d’une vi­site gui­dée pas­sion­nante, ré­cit de vies vé­cues là. De­puis les grandes foires du Moyen-Âge jus­qu’au si­nistre pi­lo­ri du XVIe, de la croix du XVe au tri­bu­nal et pri­son du XIXe, de la ci­terne an­tique à l’école du XXe, tout est là, ins­crit dans la pierre, pas vrai­ment in­tact, mais c’est pré­ci­sé­ment ce qui en fait le charme. Avec, en toile de fond, une vue à 360° sur la plaine trem­blante, ses vi­gnobles, ses oli­ve­raies et ses champs d’aman­diers qu’éven­tuel­le­ment, on sillon­ne­ra grâce à des vé­hi­cules tout-ter­rain four­nis par l’hô­tel ; voire à bi­cy­clette pour les plus cou­ra­geux.

30 000 ANS EN AR­RIÈRE

Pour une re­mon­tée plus ra­di­cale dans le temps, une im­mer­sion aux ori­gines de l’hu­ma­ni­té s’im­pose, au­tre­ment dit un re­tour 30 000 ans en ar­rière, lorsque les hommes du pa­léo­li­thique gra­vaient leurs émo­tions sur la roche. C’est à quelques ki­lo­mètres de là, à No­va de Foz Côa. En elle même, l’his­toire du site n’est pas ba­nale puis­qu’elle fut à l’ori­gine d’un scan­dale in­ter­na­tio­nal, en 1990. Il était alors for­te­ment ques­tion de la construc­tion d’un bar­rage sur la ri­vière Côa, un af­fluent du Dou­ro. Les tra­vaux étaient même lar­ge­ment com­men­cés, lorsque des ar­chéo­logues dé­cou­vrirent à l’air libre force gra­vures ru­pestres jusque-là igno­rées, sauf de quelques ber­gers et pay­sans du coin, on s’en

Des vil­lages mé­dié­vaux et de nobles de­meures du XVIIe siècle, des gra­vures ru­pestres da­tant du pa­léo­li­thique et des hô­tels de­si­gn : la val­lée du Dou­ro offre une mul­ti­tude de points d’in­té­rêt pour des sé­jours in­cen­tive entre grande na­ture et haute culture.

doute as­sez peu concer­nés par la pré­his­toire. Les scien­ti­fiques crièrent haro sur l’ou­vrage d’art en de­ve­nir, s’éche­ve­lèrent, s’épou­mo­nèrent, des ma­ni­fes­ta­tions furent organisées. Il fut même à un mo­ment ques­tion de dé­pla­cer en amont les gra­vures qui cou­vraient le site sur 17 km, au­tre­ment des­ti­nées à l’en­glou­tis­se­ment.

La po­lé­mique fit rage jus­qu’en 1996, an­née où l’on dé­ci­da pu­re­ment et sim­ple­ment de stop­per tout pro­jet de construc­tion as­sas­sine. Au­jourd’hui, le site est ins­crit au pa­tri­moine mon­dial et fait par­tie des in­con­tour­nables du nord du Por­tu­gal. On le par­court en 4x4, tou­jours ac­com­pa­gné d’un guide confé­ren­cier qui of­fi­cie le plus sou­vent sous une cha­leur de plomb, la tem­pé­ra­ture dé­pas­sant al­lè­gre­ment les 40° l’été. Cette vi­site se com­plète par celle d’un mu­sée par­fai­te­ment ar­chi­tec­tu­ré et si­tué au som­met d’une col­line sur­plom­bant la val­lée du Dou­ro. On peut même y dé­jeu­ner, de plats tra­di­tion­nels por­tu­gais de pré­fé­rence – à base de mo­rue par exemple –, avant de re­tra­ver­ser le grand fleuve. Car ce soir, on dîne aux chan­delles à la table de Mon­sieur le Comte, dans son vil­lage de Pro­ves­cende.

Et quelle table ! Quelle mai­son sur­tout ! Un ma­noir du XVIIe siècle aux armes de la fa­mille que Ma­nuel Vil­las-Boas, Mon­sieur le Comte en ques­tion, fait vo­lon­tiers vi­si­ter aux pe­tits groupes ; des pièces en en­fi­lades, des pla­fonds rouges, jaunes et bleus aux cou­leurs du bla­son, des salles de ré­cep­tion et des sa­lons meu­blés d’époque avec pia­no, so­fa, por­traits d’an­cêtres et mul­ti­tude de bi­be­lots. Alors, on dîne. On s’es­saie à une cui­sine por­tu­gaise très

lé­gère et sur­tout, après le por­to tra­di­tion­nel ser­vi en apé­ri­tif, on dé­guste les crus blancs et rouges pro­duits par la mai­son, les Morgadio da Cal­ça­da. Le dî­ner est très gai, Mon­sieur le Comte est sans ma­nière et Ma­dame, d’ori­gine bré­si­lienne, met une am­biance folle en ra­con­tant avec force gestes et dé­tails sa ter­reur des fan­tômes qui vivent là. Les groupes ex­clu­sifs pour­ront même dor­mir dans les huit chambres ul­tra épu­rées, presque mo­na­cales – murs blancs et salles de bain en bé­ton ci­ré – qui oc­cupent l’un des cô­tés de la mai­son.

DÉ­COR DE FILM

Le len­de­main, de bon ma­tin, Ma­nuel Vil­las-Boas fait dé­cou­vrir son vil­lage his­to­rique de Pro­ve­sende. Peu de monde en­core, mais un vrai dé­cor de film, avec tout ce qu’il faut de place cen­trale pré­sen­tant tous les im­man­quables de la vie ru­rale au Por­tu­gal : église et fon­taine ba­roques, ca­fé avec pa­tronne an­ces­trale dure d’oreille, pi­lo­ri, mais sur­tout, une bou­lan­ge­rie di­rec­te­ment sor­tie des an­nées 50 avec for­mi­ca, pein­ture dé­fraî­chie et bou­lan­ger à l’ac­tion ne re­chi­gnant pas à la vi­site. D’ailleurs, quelques clientes fran­chissent al­lè­gre­ment la porte d’ac­cès au four­nil pour pas­ser di­rec­te­ment com­mande à l’ar­ti­san... À 10 heures pile, il y a foule, cha­cun s’at­tar­dant pour échan­ger quelques nou­velles, sans doute les mêmes qu’hier, mais ça ne fait rien. De­hors, as­sis sur le banc pu­blic, trois pa­pys à cas­quette ont pris, mains croi­sées sur la canne, leurs quar­tiers stra­té­giques pour la jour­née.

Ces scènes-là, on les trouve un peu par­tout en re­pre­nant la route de Por­to via la val­lée du Dou­ro et ses hau­teurs, fai­sant ici une pause cultu­relle, il y a de quoi faire, et là une pause gas­tro­no­mique, il y a lar­ge­ment de quoi faire aus­si.

Pre­mier stop : La­me­go, sur la rive gauche du fleuve. La­me­go et son es­ca­lier mo­nu­men­tal, com­men­cé au XVIIIe et ter­mi­né en... 1966. En fait, un ou­vrage ba­roque de 618 marches à double rampe, sem­blable à ce­lui – beau­coup plus tou­ris­tique – du Bom Jé­sus, près de Bra­ga, quoi­qu’un peu plus mo­deste dans la sur­charge de dé­co­ra­tion. Mais peu im­porte, on es­ca­lade le tout dans un si­mu­lacre de mon­tée au ciel, d’au­tant qu’en haut, le San­tua­rio Nos­sa Sen­ho­ra dos Re­mé­dios, une église à la fa­çade ô com­bien ba­roque, at­tend le pè­le­rin. Pour leur part, les ama­teurs ne man­que­ront pas le mu­sée ins­tal­lé dans l’an­cien pa­lais épis­co­pal qui pré­sente, outre des ta­pis­se­ries rares, quelques exemples fa­bu­leux de cha­pelles ba­roques trans­por­tées ici de­puis le couvent de Cha­gas de La­me­go avant sa dé­mo­li­tion.

Et puis la route tra­verse le Dou­ro tou­jours cor­se­té par ses vignes, passe à nou­veau sur sa rive droite pour re­joindre Ama­rante que l’on pour­rait ré­su­mer à une église, une ri­vière – la Tâ­me­ga avec plage flu­viale et pé­da­los –, un pont de pierre où s’af­fron­tèrent ja­dis les troupes por­tu­gaises et na­po­léo­niennes, un hô­tel his­to­rique de grand luxe à la table étoi­lée et quelques ruelles bor­dées par des mai­sons du XVIIe à bal­con­nets... Le tout est ex­trê­me­ment ra­mas­sé et se vi­site en à peine une heure. Mais quel ro­man­tisme ont ces murs là ! On ri­gole aus­si, sur­tout dans les ta­vernes où coule le vin­ho verde, ce vin jeune très peu al­coo­li­sé que l’on boit fa­çon bo­lée de cidre et n’hé­site

On la dit sé­rieuse et la­bo­rieuse, moins lé­gère dans sa fa­çon d’abor­der la vie que la cos­mo­po­lite Lis­bonne. Mais Por­to dé­voile à tra­vers ses rues et ses mo­nu­ments ta­pis­sés d’azu­le­jos un charme poé­tique et mé­lan­co­lique, une at­mo­sphère à la fois po­pu­laire et en­fié­vrée.

pas à gé­né­reu­se­ment par­ta­ger avec l’étran­ger de pas­sage. Idem dans les sa­lons de thé où l’on sert, entre autres dé­lices et avec beau­coup d’hu­mour, des pâ­tis­se­ries pré­sen­tant tous les at­tri­buts du sexe mas­cu­lin. Pour­quoi ? Parce que le tom­beau de Saint Gon­ça­lo est si­tué à l’in­té­rieur de l’église du XVIe et que ce saint-là est ce­lui des “vieilles filles” n’ayant pas ab­di­qué, en quête donc de ma­riage et sur­tout d’en­fants. Au cas où elles n’au­raient pas sai­si le com­ment du pour­quoi, le mes­sage est ma­li­cieu­se­ment pé­da­go­gique.

Por­to, but ul­time de ce pé­riple en ba­teau et bus dans la val­lée du Dou­ro n’est plus guère loin, une heure à peine. Pas bien loin cer­tai­ne­ment, mais dis­til­lant de fa­çon ra­di­ca­le­ment op­po­sée une fé­bri­li­té in­dus­trieuse qui tranche avec une dou­ceur de vivre gé­né­ra­le­ment de mise au Por­tu­gal. Il y a de la gouaille dans le gris du gra­nit des rues de Por­to. Et de la cou­leur aus­si, no­tam­ment dans les ruelles du quar­tier his­to­rique de la Ri­bei­ra – clas­sé à l’UNES­CO – qui dé­grin­golent en cas­cades sous le fa­meux pont construit par un as­so­cié d’Eif­fel, Théo­phile Sey­rig, et au­jourd’hui sym­bole de la ville. Elles ne re­chignent, ces ruelles, ni au linge pen­du aux fe­nêtres, ni aux fleurs en pot po­sées à même la chaus­sée. Après avoir me­na­cé ruine, ce quar­tier est peu à peu ré­ha­bi­li­té. Mais il n’est pas, comme sou­vent ailleurs, trop in­ves­ti par la bour­geoi­sie bo­hème, du moins pas en­core. Il reste donc dans son au­then­ti­ci­té po­pu­laire, avec des ha­bi­tants qui n’en­vi­sa­ge­raient même pas de se dé­pla­cer de quelques cen­taines de mètres.

TAWNY OU RU­BY

Por­to l’in­dus­trieuse fut au­tre­fois ri­chis­sime, comme en té­moignent ses églises crou­lant sous l’or rap­por­té du Bré­sil, ses mai­sons écus­son­nées, ses épi­ce­ries Art nou­veau res­tées dans leur jus ou bien en­core la flam­boyance de son ex-bourse qui fit de la ville la ca­pi­tale fi­nan­cière du Por­tu­gal jus­qu’en 1996, date à la­quelle on la trans­fé­ra à Lis­bonne. Mais elle fut aus­si ca­pi­tale ar­tis­tique et lit­té­raire. C’est en tout cas ce que ra­content ses nom­breux ca­fés comme le Ma­jes­tic ou le Gua­ra­ny, mais aus­si une in­vrai­sem­blable li­brai­rie Art nou­veau, la li­brai­rie Lel­lo e Ir­mao, mal­heu­reu­se­ment en­va­hie par trop de tou­ristes – il faut même s’af­fran­chir d’un droit d’en­trée pour pas­ser la porte –, sans doute l’une des plus belles du monde.

Reste, pour vé­ri­ta­ble­ment ache­ver la vi­site en beau­té, un pas­sage dans les chais qui sont les uns contre les autres, les Cruz, San­de­man, Tay­lor’s ali­gnés le long du quai de la rive gauche du Dou­ro… Sur les 36 au to­tal, c’est ce­lui de Por­to Gra­ham’s qu’il faut choi­sir. À cause de sa si­tua­tion, sur le haut de la col­line, jouis­sant donc d’une vue ex­cep­tion­nelle sur le fleuve et la ville en contre­bas. D’au­tant que le lieu est pro­lon­gé par un an­cien chais to­ta­le­ment ré­ha­bi­li­té et trans­for­mé en res­tau­rant gas­tro­no­mique. En apé­ri­tif, après une vi­site édi­fiante – on ap­prend, si on ne le sait dé­jà, ce que sont les ru­by ou tawny, mil­lé­si­més ou vin­tage, les 10, 20, 40 ans d’âge... – vient, sur­prise-sur­prise, une dé­gus­ta­tion !

Is­su des vignes re­cou­vrant les co­teaux de la val­lée du Dou­ro, éla­bo­ré dans les nom­breuses quin­tas aux alen­tours de Pin­hao, le por­to vient ga­gner en ma­tu­ri­té dans les chais de Vi­la No­va de Gaia. Un fil conduc­teur tou­ris­tique ex­cellent, dans tous les sens du terme.

1 — Entre col­lines cou­vertes de vignes et ro­chers acé­rés, les croisières sillonnent le Dou­ro sur un rythme doux. 2 — Les murs de Ma­rial­vara­content l’his­toire du Por­tu­gal. Peu­plé par les pre­miers Lu­si­ta­niens, ce vil­lage mé­dié­val a été conquis par les Ro­mains, puis par les Maures, avant que la Re­con­quête ne le ra­mène dans le gi­ron por­tu­gais. 3 — Autre trace du Moyen-Âge, le pont go­thique d’Ucan­ha. 3

1

2

Marque du pou­voirexé­cu­tif, le pi­lo­ri, ou pe­lou­rin­ho, est un point cen­tral des villes et vil­lages du nord du Por­tu­gal. So­bre­ment moyen­âgeux ou fi­ne­ment ou­vra­gés dans un style ma­nué­lin, ils avaient à l’époque un rôle bien moins dé­co­ra­tifs qu’au­jourd’hui, les cri­mi­nels y étant at­ta­chés, hu­mi­liés et fouet­tés, quel­que­fois jus­qu’à ce que mort s’en suive (ici, le pi­lo­ri de Por­to).

À Ama­rante, un splen­dide ma­noir re­mon­tant au XVIe siècle – qui fut en son temps un des pa­lais du Comte de Re­don­do – a été ren­con­ver­ti en hô­tel de luxe, la Ca­sa de Cal­ça­da.

Por­tées par le cou­rant du Dou­ro, les bar­cos ra­be­los ont ser­vi pen­dant des siècles à convoyer les fûts de vin jus­qu’à Por­to. Dans les an­nées 60, de nou­velles routes et l’uti­li­sa­tion de la force du fleuve pour pro­duire de l’élec­tri­ci­té ont fait que ces barques tra­di­tion­nelles à fond plat se sont pro­gres­si­ve­ment re­con­ver­ties dans le tou­risme.

En mi­lieu dema­ti­née, les ca­fés de vil­lage servent de co­pieux en-cas agré­men­té de vin­ho verde avec, par­tout, une in­fi­nie gen­tillesse.

À Pro­ve­sende, le comte Ma­nuel Vil­las-Boas re­çoit dans sa noble de­meure re­mon­tant au XVIIe siècle. Vi­site des salles de ré­cep­tion et des sa­lons res­tés dans leur jus, dé­gus­ta­tion des por­tos de la mai­son – les Morgadio de Cal­ça­da –, le tout se fi­nit par un dî­ner aux chan­delles convi­vial, sans le moindre chi­chi.

1 1 — Le pa­lais de la bourse dePor­to re­çoit des évé­ne­ments de ga­la, no­tam­ment dans son sa­lon mau­resque.

2 2 — Le Ma­jes­tic, un ca­fé Art nou­veau qui dé­crit par son dé­cor tout en stucs et boi­se­ries la ri­chesse de Por­to.

3 3 — Hé­ber­gé dansl’an­cien évê­ché, le mu­sée de La­me­go ex­pose quatre cha­pelles su­bli­me­ment ba­roques au­pa­ra­vant ins­tal­lées dans le couvent des Cha­gas de La­me­go.

1 1 — La li­brai­rie Lel­lo e Ir­mao, sans nul doute l’une des plus belles au monde.

2 — Fon­dée il y a plus de quatre siècles, la mai­son Tay­lor’s ouvre ses chais pour une dé­cou­verte lu­dique et in­ter­ac­tive des se­crets d’un vin d’ex­cep­tion. 2

À proxi­mi­té du mar­ché Bol­hao, très vi­vant avec ses étals de fruits et de lé­gumes, de pois­sons et de fleurs, une autre ins­ti­tu­tion de la ville, l’épi­ce­rie A Pe­ro­la, fon­dée en 1917.

Trait d’union entre le centre de Por­to et Vi­la No­va de Gaia, le pont Dom Luis Ier a été des­si­né par Théo­phile Sey­rig, un an­cien col­la­bo­ra­teur de Gus­tave Eif­fel. Il conduit aux nom­breux chais des grandes mai­sons de vin ins­tal­lées sur la rive gauche du Dou­ro, les Gra­ham’s, Tay­lor’s ou San­de­man, na­tu­rel­le­ment peu avares en dé­gus­ta­tions.

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