SEULE AU PA­KIS­TAN

Avant d'être une pas­sion­née de trail run­ning, Bar­ba­ra De­lière est une voya­geuse au long cours. Après une tra­ver­sée de l'Hi­ma­laya à pied en 2008, elle est re­par­tie dans les mon­tagnes du Pa­kis­tan en 2016 et 2017, à la ren­contre d'un peuple cha­leu­reux, les K

Wider - - INTO THE WILD -

Il est des pays, des ré­gions et des terres qui nous touchent sans que l’on puisse vé­ri­ta­ble­ment l’ex­pli­quer. On s’y sent bien, un peu chez soi. Lors de mon pé­riple sur les chemins de l’Hi­ma­laya entre mars 2008 et mars 2009, j’ai tra­ver­sé plu­sieurs contrées avec la fu­rieuse en­vie d’ava­ler les ki­lo­mètres et des­si­ner à cet ho­ri­zon sans li­mites le contour et les lé­gendes de la carte de mon voyage. Une vo­lon­té gui­dée par des rai­sons floues qui fai­sait écho pour­tant à chaque pas, à chaque re­gard croi­sé, comme at­ti­rée par quelque chose que je sem­blais avoir per­du, ou que je n’au­rais peut- être en­core, ja­mais trou­vé. Pour ap­prendre et se connaître, on peut se plon­ger dans les livres et le sa­voir, mais rien ne vaut d’être con­fron­té aux obs­tacles, à ces condi­tions qui per­mettent de dé­ve­lop­per de nou­velles com­pé­tences et de vivre des émo­tions qui nous égarent. J’y ai vé­cu une vie au plus près de la no­tion que je donne de la li­ber­té, avec juste l’es­sen­tiel, dans un monde qui laisse l’ima­gi­na­tion re­nouer avec nos rêves d’en­fants et les his­toires d’aven­tures qui forgent l’es­prit du voya­geur.

Au­jourd’hui, le monde est d’un prag­ma­tisme écla­tant. La liste des pays « in­ter­dits » de vi­site s’al­longe depuis des an­nées. Le Pa­kis­tan fait par­tie de cette liste rouge éta­bli par le mi­nis­tère des Af­faires étran­gères fran­çaises qui ne re­com­mande au­cun voyage sur ses terres ex­cep­té au­tour de la ca­pi­tale. Nou­velles contraintes aux voya­geurs, nou­velles don­nées aux tours opé­ra­teurs. Choix com­mer­ciaux et/ ou so­li­daires, per­sonne n’y va hor­mis cer­taines agences ou individuels. ( 1) Alors, la pe­tite fille rê­veuse au fond de moi, naï­ve­ment, me dit en­core « et pour­quoi pas » . Naï­ve­té ou im­per­ti­nence, il faut bien une part d’in­so­lence pour al­ler au- de­là de « l’in­ter­dit » … Mais on n’im­pro­vise pas un voyage au Pa­kis­tan. La vie est un tu­multe d’ex­pé­riences, et j’en ai eu pas mal dans mon his­toire pour sa­voir que, même si on ne peut pas tout contrô­ler, je ne cherche ja­mais à prendre des risques dé­me­su­rés. Fin juin, ins­tal­lée à une table sur l’une des prin­ci­pales places de Ra­wal­pin­di, à deux heures du ma­tin la vie grouille en­core, c’est le ra­ma­dan et la cha­leur est presque sup­por­table. Ve­nir jus­qu’ici en mo­to, sans casque mal­gré le fou­toir, était bien la meilleure so­lu­tion pour se ra­frai­chir. Quatre jeunes filles me fixent et dé­tournent leur re­gard quand à mon tour je les ob­serve. « Elles sont cu­rieuses et éton­nées de voir une femme blanche » , me dit mon ami Na­sir. « Les étran­gers sont tel­le­ment rares de nos jours. Il y a en­core deux ans, per­sonne ne ve­nait ici, car on avait trop peur des at­ten­tats. Au­jourd’hui, ça va mieux, le gou­ver­ne­ment fait des ef­forts pour dé­ve­lop­per le tourisme et mettre fin au ter­ro­risme » . Na­sir croit à l’amé­lio­ra­tion de son pays, ba­sée sur des ef­forts et des par­te­na­riats avec la Chine, comme le CPEC( 2), un cor­ri­dor éco­no­mique pro­met­tant un nou­vel élan, car le tourisme en a pris un coup après les at­ten­tats de 2001, à par­tir de 2010 il s’est ef­fon­dré. Après avoir vé­cu en France, il a fait le choix de re­ve­nir pour res­pec­ter la dé­ci­sion de ses pa­rents, il de­vait se ma­rier. « Au Pa­kis­tan, on ne vit pas pour soi, on vit pour sa fa­mille » . Avoir une fa­mille est le but de tout mu­sul­man et le drame se­rait de ne pas avoir d’en­fants. La rai­son du monde est une rai­son mo­rale et Na­sir est comme tous, hommes et femmes, dans une lo­gique qui l’en­rôle dès sa nais­sance : sa condi­tion d’homme pa­kis­ta­nais.

Me voi­là donc avec lui en 2016, de re­tour au Pa­kis­tan, non sans avoir gar­dé les liens avec ceux qui m’ont tou­ché et ac­cueilli. Huit ans au­pa­ra­vant, après avoir quit­té la ré­gion du Xin­jiang en Chine et fran­chi le Khun­je­rab pass( 3), sur les sen­tiers de l’Hun­za et de l’Hin­du Kush, mon coeur s’est ac­cro­ché à des mys­tères. J’ai dé­cou­vert des es­paces où des vies s’agitent du pe­tit ma­tin au cré­pus­cule, tout sim­ple­ment, se lais­sant gui­der par la lu­mière du jour. Par­mi ces vies, il y a celles de l’eth­nie ka­lash, une com­mu­nau­té ins­tal­lée à Rum­bur, Bi­rir et Bum­bu­ret, trois val­lées au bout de la voie sans is­sue qui mène à la fron­tière af­ghane. Moins de 4500 âmes ré­par­ties sur un mi­cro ter­ri­toire iso­lé à l’ex­trême nord- ouest du Pa­kis­tan, ré­gion pach­toune et mu­sul­mane. La bar­rière na­tu­relle des hautes mon­tagnes de l’Hin­du Kush a per­mis de pré­ser­ver cette po­pu­la­tion païenne, au­tre­fois nom­mée les Ka­firs, car consi­dé­rés comme in­fi­dèles aux prin­cipes de l’is­lam. À la fin du 19e siècle, si les Ka­firs af­ghans étaient condam­nés à mou­rir ou à se conver­tir, au Pa­kis­tan, les Ka­lash furent pro­té­gés par le Meh­tar( 4) du royaume de Chi­tral au prix de l’es­cla­vage, et res­tent, au­jourd’hui, les der­niers in­fi­dèles. Ils gardent le dé­sir de res­ter at­ta­chés à leurs cou­tumes et val­lées symboles d’un souffle de vie pour ne pas étouf­fer sous la pres­sion

mu­sul­mane, car un peuple sans terre et sans croyance n’existe plus vrai­ment. Je suis à nou­veau res­tée avec eux en juillet et en dé­cembre pour cé­lé­brer le Chau­mos, grande fête du sol­stice d’hi­ver. Im­pos­sible au­jourd’hui d’al­ler à leur ren­contre sans être ac­com­pa­gnée par un po­li­cier, et si j’ai eu la chance de pou­voir re­joindre deux val­lées par la mon­tagne, je me suis fait sé­vè­re­ment re­prendre, car, sé­cu­ri­té oblige, il est in­ter­dit de s’éloi­gner des vil­lages, confi­nés dans une « li­ber­té » un peu à l’étroit. Au Pa­kis­tan, les Ka­lash sont sur­tout connus comme des bu­veurs de vin, des ani­mistes croyants aux fées et aux es­prits, cé­lé­brant les dieux à tra­vers des danses où les femmes, ma­gni­fiques, sont toujours vê­tues de grandes robes noires et co­lo­rées et de leurs coiffes sur leurs tresses dé­co­rées. Une vi­sion folk­lo­rique qui at­tire beau­coup de tou­ristes lo­caux, qui jouissent ponc­tuel­le­ment des bien­faits d’une vie plus libre, ou je­tant un re­gard dé­sin­volte sur ces bar­bares sans ci­vi­li­té. Ce tourisme est une ga­ran­tie pour la pro­tec­tion de leur cul­ture tra­di­tion­nelle, mais il l’a conver­tie en mu­sée vi­vant. Leurs ri­tuels, confron­tés à l’ou­ver­ture au monde et à la mo­der­ni­té, fa­ci­litent la conver­sion à l’is­lam des jeunes et des moins édu­qués, ai­dée par la pres­sion de la po­pu­la­tion mu­sul­mane qui gri­gnote jour après jour leur es­pace et leur tête en ren­voyant le re­flet de leur cul­ture « im­pure » , sans lueur et vouée à sa perte.

Si la dé­fi­ni­tion du mot Pa­kis­tan veut dire « le pays des purs » , c’est que l’hos­pi­ta­li­té, pi­lier de la religion mu­sul­mane, est une prio­ri­té. Le vi­si­teur est une bonne chose et, conscients de la ru­desse de leurs terres et condi­tions de vie, les ha­bi­tants re­doublent d’ef­forts pour nous rendre la vie plus fa­cile et sont to­lé­rants à l’égard des er­reurs que l’on peut com­mettre. Mais dans cette Ré­pu­blique is­la­mique à ma­jo­ri­té sun­nite, la religion est aus­si un moyen de vivre en­semble. Je n’avais pas for­cé­ment le voile sur la tête, le plus im­por­tant étant de ca­cher le bas du dos et la poi­trine. Chose que j’ai re­mar­quée sur ma route vers Chi­tral au départ de Gil­git. Après 15 heures de bus par le col de Shan­dur à 3 700 mètres d’al­ti­tude ( sous le so­leil de plomb pa­kis­ta­nais, s’éle­ver en al­ti­tude est in­dis­pen­sable pour res­pi­rer), j’ai pas­sé une nuit à Mas­tuj. Au ma­tin, j’at­ten­dais la jeep qui de­vait me me­ner à Chi­tral quand mon po­li­cier ré­fé­rent s’est ap­pro­ché de moi en me fai­sant un signe. Je com­pris que ma tu­nique était sou­le­vée à l’ar­rière de mon corps. Sous le pan­ta­lon dé­jà ample et trop large, on pou­vait de­vi­ner « une forme de fesse ca­chée » . Im­pos­sible bien sûr de voir une vé­ri­table forme, mais l’ima­gi­ner était dé­jà in­dé­cent. Je la ra­bats, il me sou­rit, puis je com­mence à mettre le voile et, voyant mon ha­bi­li­té moyenne, il le re­prend avec dou­ceur et pré­ci­sion, l’ar­range sur mes épaules, et me fais signe que les che­veux ne sont pas un pro­blème…

Je ne me sens pas en dan­ger au Pa­kis­tan, le sui­vi po­li­cier est très pré­sent et la ca­pi­tale et le nord du pays sont vé­ri­ta­ble­ment ac­ces­sibles. Se mu­nir d’un nu­mé­ro de té­lé­phone, avoir des per­sonnes de ré­fé­rences et gar­der le contact avec eux est une base so­lide. En­suite, il faut faire confiance à son ins­tinct et ac­cep­ter d’être ob­ser­vé en per­ma­nence et d’ob­tem­pé­rer à chaque poste de contrôle de po­lice, c’est- à- dire très sou­vent. Re­ve­nir dans un pays où la ve­nue d’un étran­ger est anec­do­tique peut pa­raître in­sen­sé et fait for­cé­ment ré­agir, ici, et là- bas. Une fois sur place, être un tou­riste en vi­site est sur­pre­nant, un homme seul, les re­gards s’in­ter­rogent, une femme, c’est l’in­com­pré­hen­sion. Je com­bine les élé­ments qui font

Texte et pho­tos : Bar­ba­ra De­lière

Ci- contre : Gla­cier de Mi­na­pin au camp de base du Ra­ka­po­shi ( 3350m) dans le mas­sif du Ka­ra­ko­ram.

Ci- des­sus : Re­pos au vil­lage de Kra­kal, val­lée de Bum­bu­ret.

Ci- contre : Avec Ichal, en te­nue tra­di­tion­nelle ( do­pa­tha, sal­war et ka­meez) pour fê­ter l'Eid à Gil­git.

En bas : Dé­co­ra­tion au hen­né sur mon bras.

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