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Wider - - ÉDITO - Cha­vy Jo­ce­lyn

Il y a cette scène, fil­mée au por­table, vue sur in­ter­net. Le brouillard brouille l’Alpe, Ki­lian Jornet court, en­tou­ré d’une meute de fans, tous en train de le fil­mer éga­le­ment. Ki­lian court vers sa vic­toire sur le Ma­ra­thon du mont Blanc, une vic­toire ma­gis­trale, presque sans en­traî­ne­ment, trois se­maines après son re­tour du Ti­bet. Mais à ce mo­ment- là, sur l’image crade du por­table, Ki­lian semble en avoir un peu marre de la flo­pée d’ad­mi­ra­teurs qui le filme tout en ga­lo­pant dans la mon­tagne. À l’ar­ri­vée, après les in­ter­views, il s’échap­pe­ra d’ailleurs en cou­rant, telle une fu­sée, en fen­dant la foule com­pacte. Ki­lian, le pré­nom est scan­dé, par­tout où il va : ce­la ne doit pas être fa­cile tous les jours, puisque même sur un al­page dé­trem­pé la troupe qui en­toure Ki­lian telle une nuée de mouches vit sa pas­sion du trail certes pas com­plè­te­ment par pro­cu­ra­tion, mais dans une ad­mi­ra­tion qui confine à l’ido­lâ­trie. Sur­tout, le phé­no­mène doit fi­nir par lui cas­ser les pieds, comme lors de cette scène au por­table. Ki­lian l’ul­tra- ter­restre est ul­tra pa­tient. Ki­lian, à qui on re­proche de faire le mont Blanc en short quand la ca­ni­cule ex­plose, sans écou­ter son mes­sage qui pointe les consé­quences du ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique sur les gla­ciers. Ki­lian dont on ne doit pas contes­ter le re­cord bran­di par d’autres que lui – lui s’en fiche – sauf à se faire in­sul­ter sur Fa­ce­book. Lors­qu’il est pour­sui­vi par l’es­saim de fans ( on épuise les sy­no­nymes les uns après les autres), Ki­lian doit se re­plon­ger dans l’Eve­rest, point d’orgue réus­si de son pro­jet Sum­mits of my Life. Il doit sa­vou­rer après coup son as­cen­sion, un peu dou­lou­reuse, du 22 mai. Ap­pré­cier son coup de po­ker, avec un deuxième Eve­rest cinq jours plus tard, pas un re­cord dans l’ab­so­lu, mais un ex­ploit énor­mis­sime. Ki­lian doit sou­rire en pen­sant au 15 mai, jour où il est mon­té à 8400 mètres en 6 h de­puis le camp de base avan­cé, un ho­raire ab­so­lu­ment hors- norme, au moins deux fois plus ra­pide que ce­lui réa­li­sé lors de ses as­cen­sions com­plètes, mais ra­len­ties par les pro­blèmes gas­triques pour l’une, les condi­tions météo pour l’autre. Ki­lian doit se sou­ve­nir avec dé­lec­ta­tion de sa li­ber­té phé­no­mé­nale quand il ar­pente les pentes de l’Eve­rest pour la pre­mière fois en août 2016, de sa so­li­tude en haute al­ti­tude à cette pé­riode. Peut- être pense- t- il aus­si à son ami Ue­li Steck, qui a payé de sa vie sur les pentes du Nupste, près de l’Eve­rest, le fait d’ou­vrir de nou­veaux ho­ri­zons. Alors en fin d’été, quand nous aus­si fe­rons par­tie de la foule d’ad­mi­ra­teurs pres­sés ve­nus me­su­rer le ta­lent de Ki­lian Jornet à l’UTMB, nous nous rap­pel­le­rons de l’hu­mi­li­té du Ca­ta­lan, qui après deux Eve­rest, ne chasse pas ceux qui l’en­tourent de trop près. Bon été, bonne course, bon vent.

La photo té­moin de Ki­lian au som­met de l'Eve­rest, le 27 mai. © Ki­lian Jornet

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