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DES TRA­GÉ­DIES QU’ON AU­RAIT PU ÉVI­TER ?

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Les drames du mont Blanc au­raient- il pu être évi­tés ? La ré­ponse est oui.

Après les ac­ci­dents mor­tels de deux trai­leurs, la polémique fait rage sur les pentes du Mont- Blanc : faut- il in­ter­dire l’ac­cès au gla­cier aux trai­leurs et à toute per­sonne ne se pré­sen­tant pas avec un équi­pe­ment d’al­pi­nisme clas­sique ? Une ré­ponse ré­pres­sive pour évi­ter les drames dus à l’in­cons­cience et au manque de connais­sance de la mon­tagne se­ra- t- elle ef­fi­cace ?

Les ac­ci­dents mor­tels de deux trai­leurs no­toi­re­ment sous- équi­pés et l’ar­rê­té mu­ni­ci­pal pro­mul­gué par l’édile de Saint Ger­vais ont dé­clen­ché une polémique qui n’a pas fi­ni d’en­fler sur les ré­seaux so­ciaux et les jour­naux lo­caux, puis na­tio­naux. Nous nous de­vions bien sûr, étant un ma­ga­zine dont les deux su­jets de pré­di­lec­tion sont le trail et la mon­tagne, d’en faire écho. En tant que pas­sion­nés, mais res­pon­sables, c’est avant tout vers les pro­fes­sion­nels du se­cours en mon­tagne que nous nous sommes tour­nés, ain­si que vers des cou­reurs spé­cia­listes de la mon­tagne. Tous nous ont dit leurs pré­oc­cu­pa­tions face à une mon­tagne qui n’est plus crainte, mais abor­dée sans connais­sance, ex­pé­rience, ni même pru­dence. De quoi ti­rer la son­nette d’alarme. Rap­pe­lons d’abord les faits qui ont en­traî­né ces prises de po­si­tion sé­vères, aus­si bien la « condam­na­tion » des pra­ti­quants de trail en haute mon­tagne par le lieu­te­nant- co­lo­nel du PGHM, Sté­phane Bo­zon, que l’ar­rê­té mu­ni­ci­pal du maire de Saint Ger­vais, M. Peillex. Ce der­nier fut ac­cueilli fraî­che­ment par bien des pra­ti­quants de la mon­tagne, dont cer­tains trai­leurs. De­puis plu­sieurs étés, les al­pi­nistes, les guides et bien en­ten­du les se­cou­ristes croisent de plus en plus de per­sonnes en te­nue de trail sur des pentes et à des al­ti­tudes qui re­quièrent en prin­cipe un équi­pe­ment bien plus pro­tec­teur et sé­cu­ri­taire. Ce phé­no­mène est net­te­ment vi­sible sur la voie royale pour le som­met du Mont- Blanc. Au mois d’août, deux dé­cès ac­ci­den­tels sur la voie royale du Mont- Blanc concernent, coup sur coup, des trai­leurs. Le pre­mier était un père de fa­mille, in­gé­nieur lyon­nais de 46 ans. Par­ti seul, sans aver­tir de sa des­ti­na­tion, il dis­pa­raît le 15 août. Le pe­lo­ton du PGHM re­trou- ve­ra sa dé­pouille après deux jours de re­cherche in­tense, au fond d’une crevasse. Il avait, semble- t- il, dé­ci­dé d’al­ler au som­met du Mont­Blanc, qu’il avait sans doute at­teint, avant de dé­vis­ser à hau­teur de l’arête des Bosses « sans doute le pas­sage le plus dé­li­cat à la des­cente sur le gla­cier, puisque ce n’est pas large » , nous confie­ra Phi­lippe De­la­che­nal ( voir en­ca­dré). Équi­pé en te­nue de trail, il n’avait pas de cram­pons adap­tés à la haute mon­tagne.

DES DRAMES AT­TEN­DUS Ce drame sem­blait mal­heu­reu­se­ment at­ten­du par les pro­fes­sion­nels. « On se dou­tait bien

que ça al­lait ar­ri­ver un jour » , confie JeanF­ran­çois Mer­cier, du PGHM de Cha­mo­nix. Face à cette tra­gé­die, le maire de Saint Ger­vais, Jean- Marc Peillex, dé­jà connu pour ses prises de po­si­tion plu­tôt strictes et po­lé­miques sur la sé­cu­ri­té au Mont- Blanc ( il avait ain­si pro­po­sé d’ins­tau­rer un per­mis pour le som­met, ce qui avait été lar­ge­ment mal per­çu par cer­tains ac­teurs de la mon­tagne), édicte un ar­rê­té mu­ni­ci­pal qui in­ter­dit l’ac­cès au- de­là du re­fuge de Tête Rousse, sur la « voie royale » vers le som­met du Mont- Blanc, aux per­sonnes n’ayant pas avec eux le ma­té­riel sti­pu­lé par l’ar­rê­té. De nom­breuses voix s’élèvent, no­tam­ment sur les ré­seaux so­ciaux et dans le mi­lieu du trail pour dé­non­cer cet ar­rê­té. Cer­tains n’y voient que l’ex­pres­sion d’in­té­rêts éco­no­miques, tan­dis que d’autres re­lèvent cer­taines in­co­hé­rences dans la liste pro­mul­guée ( ab­sence de casque, alors que la crème so­laire est bien lis­tée !).

« ON SE DOU­TAIT BIEN QUE ÇA AL­LAIT AR­RI­VER UN JOUR » JEFF MER­CIER, SE­COU­RISTE AU PGHM

CE­LA RESTE UN PAR­COURS AL­PIN, OÙ IL FAUT CHAUS­SER LES CRAM­PONS ET S’ENCORDER

Moins de dix jours plus tard, un jeune trai­leur bre­ton de 28 ans se tue à son tour, chu­tant lui aus­si dans l’arête des Bosses, à la des­cente. Il n’avait ab­so­lu­ment au­cun équi­pe­ment pour la haute mon­tagne, pas même de bâ­tons. Cette deuxième tra­gé­die touche en­core plus la com­mu­nau­té du trail : le jeune homme était un cou­reur de bon ni­veau, au de­meu­rant un gar­çon connu dans sa ré­gion pour sa bonne hu­meur et sa pas­sion. Mais sa mé­con­nais­sance de la haute mon­tagne et une cer­taine for­fan­te­rie, af­fi­chée sur les ré­seaux so­ciaux et ex­hu­mée dès l’annonce de son dé­cès, l’ont, semble- t- il, conduit sur la voie du dan­ger et à cette mort tra­gique. Ces drames au­raient- ils pu être évi­tés par une meilleure in­for­ma­tion plu­tôt que par une ré­gle­men­ta­tion stricte dou­blée d’une ré­pres­sion forte ? Le dé­bat reste ou­vert. Mais pour tous les pro­fes­sion­nels du Mont- Blanc, au- de­là de ces ac­ci­dents in­di­vi­duels et de la peine en­gen­drée, il faut une prise de conscience col­lec­tive.

DE NOM­BREUX COM­POR­TE­MENTS IN­ADAP­TÉS EN MON­TAGNE Pour Jean- Fran­çois Mer­cier, gen­darme au PGHM, la pra­tique du trail sur le Mont- Blanc n’est d’ailleurs qu’un exemple des com­por­te­ments in­adap­tés et dan­ge­reux qu’il ob­serve

sur le mas­sif : « Je vois des gens dé­bar­quer au re­fuge de Tête Rousse avec des en­fants, pensant pou­voir les em­me­ner en haut. D’autres se ba­ladent en short sur les gla­ciers, au sor­tir des té­lé­phé­riques… Le Mont- Blanc est de­ve­nu si ba­nal dans l’ima­gi­naire col­lec­tif que tout le monde veut y al­ler, sans même se don­ner la peine de se ren­sei­gner sur les dan­gers réels d’une telle as­cen­sion. On n’a plus conscience du fait que le som­met du Mont- Blanc, par n’im­porte quelle voie, reste de l’al­pi­nisme. Certes, la voie royale par le Goû­ter n’est pas une course très tech­nique, mais ce­la reste un par­cours al­pin, où il faut chaus­ser les cram­pons et s’encorder » . Le gen­darme re­grette bien en­ten­du l’in­cons­cience des trai­leurs morts der­nière-

ment : « Le pre­mier avait bien des cram­pons, mais de ceux qu’on uti­lise pour évi­ter de glis­ser dans la rue les jours de ver­glas. Quant au se­cond, il n’avait ab­so­lu­ment rien, pas même de bâ­tons, il cou­rait là comme s’il était sur un bon sen­tier sans risque. Pour moi, ce­la dé­note un manque de connais­sance de la mon­tagne to­tal. Ce sont des drames ter­ribles pour les fa­milles, mais qui sont le fruit d’une ter­rible in­cons­cience. Bien sûr, avec de la chance, ils au­raient pu réus­sir et ne pas se tuer, mais leur prise de risque était bien trop grande, to­ta­le­ment in­adap­tée à l’en­vi­ron­ne­ment dans le­quel ils évo­luaient L’IN­FLUENCE DE KI­LIAN JOR­NET Pour Jeff, l’in­fluence de Ki­lian Jor­net — même in­vo­lon­taire — sur ces trai­leurs est évi­dente : « Bien sûr qu’un gars ex­cep­tion­nel comme lui, avec la maî­trise et le vé­cu qu’il pos­sède en mon­tagne, ne prend guère de risques en mon­tant en bas­kets. Mais ses vi­déos sont

vues par des mil­liers de gens qui rêvent juste de l’imi­ter, de cou­rir aux mêmes en­droits sans rien connaître des dan­gers de la mon­tagne ni maî­tri­ser la tech­nique de base ! C’est ça que je lui re­proche. Lorsque, der­niè­re­ment, il poste une vi­déo où on le voit cou­rir sur une arête dan­ge­reuse et en­nei­gée, je suis très éner­vé ! Sur­tout qu’il sait tout de même ce qu’est la com­mu­ni­ca­tion et l’in­fluence. Chez Sa­lo­mon, on au­rait dû ré­agir. Ce n’est pas une bonne fa­çon de vendre des chaus­sures de trail. Alors certes Ki­lian Jor­net a pos­té des vi­déos où il de­mande aux gens d’être pru­dents tout der­niè­re­ment, mais je crains que ce­la n’em­pêche pas les in­cons­cients » ex­plique J- F. Mer­cier.

LA PEUR DU GEN­DARME D’où la né­ces­si­té de jouer aux gen­darmes pour

évi­ter d’autres drames ? « Nous sommes de garde au re­fuge de Tête Rousse de­puis quinze jours. Puis­qu’il le faut… Certes, je suis gen­darme et c’est donc mon mé­tier de ver­ba­li­ser, mais j’au­rais ai­mé qu’on n’en vienne pas là. Nous es­sayons d’être dans la pé­da­go­gie. La se­maine der­nière, j’ai vu un père po­lo­nais avec son en­fant de neuf ans. Certes, le ga­min avait l’air cos­taud et ils avaient l’équi­pe­ment, mais neuf ans… il a fal­lu les ar­gu­ments du mé­de­cin du se­cours en mon­tagne pour que le père ac­cepte fi­na­le­ment de faire de­mi tour. Je crains qu’on en vienne à da­van­tage de ré­pres­sion, ce qui me peine, car pour moi, la mon­tagne ce n’est pas ça » , pour­suit Jeff. Et de conclure : « Si le Mont- Blanc de­vient stric­te­ment ré­gle­men­té et que la li­ber­té des pra­ti­quants est ré­duite, je pense que cer­tains trai­leurs en por­te­ront une part de res­pon­sa­bi­li­té. Bien sûr, même avec l’équi­pe­ment adé­quat le risque zé­ro n’existe pas, d’au­tant plus que cer­tains se pré­sentent avec, mais ne savent pas s’en ser­vir. Par exemple, les cor­dées ne res­pectent sou­vent pas les bonnes dis­tances de cordes, mais le trail en haute mon­tagne, il faut ar­rê­ter... La mon­tagne comme la mer sont des mi­lieux ex­trêmes où l’on est mi­nus­cule. C’est certes fas­ci­nant, mais il faut être très prudent et res­pec­ter les consignes. » Pa­role de gen­darme de haute mon­tagne. On ne sau­rait vous dire mieux.

À l’in­té­rieur de l’EC145 de la Sé­cu­ri­té Ci­vile. Chaque ac­ci­dent peut mettre les se­cou­ristes dans des si­tua­tions pé­rilleuses. © Jo­ce­lyn Cha­vy

La ma­gie du Toit de l’Eu­rope at­tire dé­sor­mais les trai­leurs. © Ma­rio Co­lo­nel.

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