CAR­NAGE À SOTAVENTO LA PWA VA-T-ELLE TROP LOIN?

Wind Magazine - - PWA FREESTYLE & SLALOM FUERTEVENTURA - Texte : Franck Ro­guet - Pho­tos : PWA/John Car­ter

Tout sport de haut ni­veau pos­sède ses risques. Le wind­surf ne dé­roge pas à la règle. Sur la World Cup, les ac­ci­dents sont rares mal­gré une prise de risque crois­sante que ce soit en vagues, en freestyle, ou en sla­lom. Avec un ni­veau de plus en plus ser­ré, il faut haus­ser le ton et par­fois al­ler au-de­là du rai­son­nable en re­pous­sant ses li­mites. À Fuer­te­ven­tu­ra, free­sty­leur­se­tra­ceurs­se­sont­fait­mal,nou­sont­fait­peur,et­lais­sen­tu­ne­ques­tion­va­cante: le sport ne va-t-il pas trop loin ? Cette ré­flexion ef­face les vic­toires d’Es­tre­do, Of­frin­ga et Al­beau.

Tout sport de haut ni­veau pos­sède ses risques. Le wind­surf ne dé­roge pas à la règle. Sur la World Cup, les ac­ci­dents sont rares mal­gré une prise de risque crois­sante que ce soit en vagues, en freestyle, ou en sla­lom. Avec un ni­veau de plus en plus ser­ré, il faut haus­ser le ton et par­fois al­ler au-de­là du rai­son­nable en re­pous­sant ses li­mites. À Fuer­te­ven­tu­ra, free­sty­leurs et ra­ceurs se sont fait mal, nous ont fait peur, et laissent une ques­tion va­cante : le sport ne va-t-il pas trop loin ? Cette ré­flexion ef­face les vic­toires d’Es­tre­do, Of­frin­ga et Al­beau. Sur les hau­teurs du spot de Sotavento, des tou­ristes se posent des ques­tions. «Quel est cet évé­ne­ment sur cette plage hor­ri­ble­ment ven­tée ? Ah, c’est la coupe du monde de wind­surf. Des pro­fes­sion­nels! Ooooh, mais à quelle heure com­mencent les com­pé­ti­tions ? Ça doit être dur quand on voit les dé­bu­tants tom­ber tous les 100 mètres ! » Com­ment dire, la com­pé­ti­tion est en cours, ces «dé­bu­tants» sont les pros de la PWA en pleine double éli­mi­na­tion de freestyle. S’il y a au­tant de ga­melles, c’est que le for­mat de com­pé­ti­tion pousse vers la prise de risque pour fa­vo­ri­ser des ma­noeuvres de plus en plus ra­di­cales. Les crashs sont au­to­ri­sés, seuls les meilleurs moves sont re­te­nus. Oui, il y a des boîtes, ce n’est pas rédhi­bi­toire, ce n’est pas du

« S’IL Y A AU­TANT DE GA­MELLES, C’EST QUE LE FOR­MAT DE COM­PÉ­TI­TION POUSSE VERS LA PRISE DE RISQUE POUR FA­VO­RI­SER DES MA­NOEUVRES DE PLUS EN PLUS RA­DI­CALES »

pa­ti­nage ar­tis­tique sur une glace po­lie. En fa­vo­ri­sant la prise de risque, le fac­teur dan­ger est om­ni­pré­sent. Et les élé­ments na­tu­rels, vent et mer, sont in­con­trô­lables et sou­vent en fu­rie, no­tam­ment à Sotavento où 35-40 noeuds font par­tie du pay­sage. Et qui dit risque, dan­ger, dit bles­sure.

CAS­CADES SANS FI­LET

Le cas­ca­deur Balz Mul­ler est le pre­mier à sor­tir de l’eau clo­pin-clo­pant, vic­time d’une hy­per ex­ten­sion du ge­nou. Le Suisse est le plus ra­di­cal des free­sty­leurs avec des fi­gures non ré­per­to­riées au ca­ta­logue et sou­vent hors contrôle. SUI 21 a beau por­ter un casque, ce­la ne lui sert pas à grand-chose pour pro­té­ger le reste de son corps. On monte dans le ta­bleau d’éli­mi­na­tion, Yen­tel Caers aime ce spot de vent fort dans le­quel il ex­celle. La troi­sième place est dans son vi­seur, le Belge doit juste haus­ser son ni­veau face à l’Ita­lien Tes­ta. Crac boum huuuue, les moves s’en­chaînent tout comme les boîtes : Yen­tel s’écrase sur une ré­cep­tion de shif­ty, et se fis­sure la che­ville. Yen­tel pas­se­ra, pren­dra la troi­sième place, mais ne pour­ra al­ler cher­cher plus haut. C’est plu­tôt l’en­trée du ser­vice ra­dio­lo­gie que Caers cher­che­ra. Ama­do Vries­wijk et Gol­li­to Es­tre­do passent au tra­vers des bles­sures. Gol­li­to s’ad­juge la vic­toire alors qu’il pour­rait se rompre le cou à cha­cune des fi­gures en­ga­gées.

BLACK LIST

Quelques jours plus tard, les grands gaillards du sla­lom s’em­parent du spot. La PWA passe d’une dis­ci­pline à l’autre pour ti­rer pro­fit du spot et de son vent fort. De­puis l’in­tro­duc­tion de la règle du no rule, le jeu a chan­gé. Il faut être agres­sif au jibe, ne pas se lais­ser

in­ti­mi­der. Les contacts sont nom­breux, pe­tites tou­chettes ou col­li­sions à l’im­pact violent. Jus­qu’à pré­sent, ce sont prin­ci­pa­le­ment des dom­mages ma­té­riels: voiles dé­chi­rées, planches ex­plo­sées. À part quelques bo­bos et bosses, il n’y a pas en­core eu de dra­ma­tiques ef­fu­sions de sang. Le dan­ger fait par­tie du jeu, les ra­ceurs en sont cons­cients. Alexandre Cou­sin et Va­len­tin Brault ne sont pré­sents sur le cir­cuit PWA que de­puis quelques sai­sons, mais ils en connais- sent bien les fi­celles. Alexandre sait qu’il doit ajus­ter sa con­duite à chaque heat en fonc­tion de ses op­po­sants : «À Fuerte, il y a de la place, il vaut mieux as­su­rer sa course plu­tôt que d’al­ler au tam­pon. On sait qui est dou­teux et qui évi­ter ». Va­len­tin Brault confirme : « Il y a une black list de gens à évi­ter, ceux qui sont dan­ge­reux dans leurs at­ti­tudes et leur fa­çon d’at­ta­quer, et il y a la liste rouge de ceux qui ne sont pas mé­chants, mais qui n’ont au­cun contrôle au jibe».

LE PRIX DU MÈTRE CAR­RÉ LE PLUS CHER AU MONDE.

Les ta­rifs pra­ti­qués sur la plus belle ave­nue du monde font of­fice de su­pé­rette low cost com­pa­rés à la va­leur du cen­ti­mètre car­ré de plan d’eau libre sur une manche de sla­lom. Que se passe-t-il quand huit gars dé­boulent char­gés d’adré­na­line dans un es­pace res­treint ? C’est une sorte de jeu des chaises mu­si­cales dont le tem­po est in­sou­te­nable et les chaises, si elles sont en­tou­rées d’eau, pos­sèdent des bar­reaux ai­gui­sés de car­bone. At­ten­tion aux chutes ! La pre­mière marque est la zone la plus sen­sible. Avec un ni­veau de­ve­nu ho­mo­gène, c’est rush hour au pre­mier jibe. Deux si­tua­tions se pré­sentent : le ri­deur hors de contrôle, dé­pas­sé par sa vi­tesse et par la ru­go­si­té du ter­rain, et le ri­deur qui tente le tout pour le tout pour en­trer dans un trou de sou­ris. Des com­por­te­ments dan­ge­reux existent et ce sont sou­vent les mêmes qui sont dans le vi­seur des of­fi­ciels. La place de cin­quième est par­ti­cu­liè­re­ment ob­ser­vée, il suf­fit d’avoir un peu trop d’en­ga­ge­ment face au qua­trième pour le dé­sta­bi­li­ser et es­pé­rer un «fait de course» pour ob­te­nir la dernière place qua­li­fi­ca­tive. En étant cin­quième, une chute n’est pas si dra­ma­tique, vous n’êtes de toute fa­çon pas qua­li­fié. Alors cer­tains en abusent.

PRE­MIÈRE PIQÛRE DE RAP­PEL

Jiber à Sotavento n’est pas une tâche fa­cile, même seul. Ima­gi­nez la si­tua­tion, en­tou­ré de sept bestiaux assoiffés de qua­li­fi­ca­tion! Per­sonne ne re­lâche en termes de vi­tesse et l’en­ga­ge­ment est maxi­mal. Le chan­tier créé par les ca­rènes de vos ad­ver­saires ne sim­pli­fie pas la donne, et si quel­qu’un tombe sur votre tra­jec­toire, il faut être ré­ac­tif pour évi­ter la col­li­sion et pour­suivre sa route. C’est ce qui s’est pas­sé entre le Fran­çais Yann Du­pont et Ethan Wes­te­ra. Le ra­ceur d’Aru­ba part en spin out mi-jibe sous le nez du Fran­çais. Le choc ne peut être évi­té, mais, ce jour, les dom­mages ne sont pas que ma­té­riel: l’ai­le­ron de Du­pont sec­tionne la che­ville d’Ethan. Les jets ski d’in­ter­ven­tion ont été ul­tra ré­ac­tifs, Wes­te­ra est dé­jà pris en charge à terre par la cel­lule mé­di­cale avant que la manche ne soit bou­clée. Cet in­ci­dent illustre la dan­ge­ro­si­té du ra­cing. Et si la bles­sure d’Ethan est sé­rieuse, elle reste néan­moins mi­neure com­pa­rée à un vrai drame pos­sible. Et si ça n’avait pas été la jambe, mais le cou du ri­deur sous l’ai­le­ron ?

SE­COND RAP­PEL QUI PIQUE

L’éva­cua­tion d’Ethan en a re­froi­di plus d’un, mais une fois le pa­villon vert his­sé, l’odeur de la gagne re­prend le des­sus et la peur du crash dis­pa­raît. Ven­dre­di, le vent monte très fort, les 5.2 en­va­hissent le plan d’eau — pour ceux qui en ont —. La « fi­nale per­dants » offre un aper­çu de la vio­lence du vent avec des pros qui tombent un à un comme des mouches. La fi­nale s’an­nonce épique ! Le pre­mier bord est abat­tu, lisse, il fa­vo­rise de grosses pointes de vi­tesse. Les huit fi­na­listes s’ap­prochent à plus de 35 noeuds du jibe, concen­trés sur leurs ap­puis. Ta­ty Frans fonce droit sur la bouée, il croise sur sa route Pierre Mor­te­fon qu’il per­cute. Tous deux dis­pa­raissent dans une ex­plo­sion de spray in­quié­tante. Dans les 5 se­condes, les jets ski d’in­ter­ven­tion sont sur place. Ta­ty Frans est sé­rieu­se­ment tou­ché à la cuisse. On craint pour son ar­tère fé­mo­rale. Il est éva­cué vers l’hô­pi­tal. Mor­te­fon est ex­trê­me­ment chan­ceux, l’ai­le­ron de Ta­ty lui a frô­lé la tête. Le reste de la course n’a été sui­vi par per­sonne. Les ra­ceurs sortent cho­qués de ce sla­lom. On parle même d’ar­rê­ter l’épreuve. Le len­de­main, les nou­velles sont po­si­tives pour Ta­ty, une cin­quan­taine de points ont suf­fi à re­coudre ses muscles de la cuisse. La course re­prend son cours, et les cer­veaux sont à nouveau lâ­chés.

CAR­TON ROUGE

Face à des com­por­te­ments de plus en plus agres­sifs, les of­fi­ciels de la PWA sont as­sez li­mi­tés pour contrô­ler la fer­veur des ra­ceurs. Le sla­lom se dis­pute sans règle. Il existe bien une no­tion de con­duite dan­ge­reuse à la dis­cré­tion des juges, mais où s’ap­pré­cie le dan­ger d’une con­duite en­ga­gée ? Il n’est pas né­ces­saire d’avoir du sang pour at­tri­buer le sta­tut de con­duite dan­ge­reuse à un ri­deur. Il peut y avoir contact sans con­duite dan­ge­reuse et, à l’in­verse, un com­por­te­ment à risque peut être sanc­tion­né sans qu’il n’y ait de chute. Le no rule va dans le sens du spec­tacle à l’image de la mo­to GP où les tou­chettes à 250 km/h n’en­traînent pas tou­jours de dis­qua­li­fi­ca­tion. Le show y gagne et les duels sont plus chauds. De­puis l’ar­ri­vée du no rule, le sla­lom est de­ve­nu sen­sa­tion­nel, c’est une des rai­sons de son suc­cès. La mise en place d’un sys­tème de car­ton jaune, puis rouge est en­vi­sa­gée et un oeil plus sé­vère sur les ra­ceurs ré­ci­di­vistes est re­quis.

« JIBER À SOTAVENTO N’EST PAS UNE TÂCHE FA­CILE, MÊME SEUL. IMA­GI­NEZ LA SI­TUA­TION, EN­TOU­RÉ DE SEPT BESTIAUX ASSOIFFÉS DE QUA­LI­FI­CA­TION ! PER­SONNE NE RE­LÂCHE EN TERMES DE VI­TESSE ET L’EN­GA­GE­MENT EST MAXI­MAL »

L’AVIS D’AMA­DO VRIES­WIJK, FREETYLEUR-RA­CEUR

Vice-cham­pion du monde en freestyle et ra­ceur, Ama­do était aux pre­mières loges quand son pote Ethan Wes­te­ra s’est fait ou­vrir la che­ville : « Le freestyle est plus ra­di­cal que le sla­lom, car si tu fais une er­reur, si ton pied sort du foots­traps, tu peux fa­ci­le­ment te cas­ser la jambe. Tu as plus de chance de te faire mal en freestyle qu’en sla­lom, mais en sla­lom ça peut être hard­core, car tu dé­files avec trois fois plus de vi­tesse et les ai­le­rons sont acé­rés. Si tu te trouves au mau­vais en­droit au mau­vais mo­ment, ça peut mal se fi­nir. On a tous un es­prit de com­pé­ti­teur, et on veut tous ar­ri­ver en tête à la pre­mière bouée. On ne va pas se dire, "je vais lais­ser pas­ser ce gars au cas où quelque chose se passe mal". Avec nos vi­tesses, on ne peut pas évi­ter une col­li­sion si ça tourne mal. On a tous en mémoire l’ac­ci­dent d’Ethan et de Ta­ty, mais une fois en course, avec l’adré­na­line, on n’y pense pas et on donne tout. On ne va pas non plus s’équi­per d’ar­mure, le der­nier ac­ci­dent en ra­cing re­monte à il y a dix ans, on n’a juste pas eu de chance cette semaine».

Ci-des­sus : Sa­rah Qui­ta Of­frin­ga s'offre un nouveau titre mon­dial en Freestyle, mais ja­mais elle n'avait été si me­na­cée !

Ci-des­sus : bel échange de tricks entre les deux lo­caux de Leu­cate, Sam Es­tève et Ni­co Ak­gaz­ciyan !

Ci-des­sus : le jibe en sla­lom PWA, ça donne ça !

L'éva­cua­tion de Ta­ty Frans, bles­sé dans une col­li­sion. Les risques du mé­tier di­ront cer­tains, mais on pré­fé­re­rait tous évi­ter ça quand même.

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