L’art de la ligne verte

Après sept ans d’ab­sence, Ze­na El Kha­lil est de re­tour sur la scène ar­tis­tique li­ba­naise. Son ex­po­si­tion so­lo se tien­dra à Beit Beirut du 18 sep­tembre au 27 oc­tobre 2017. Sa­cred Ca­tas­tophe: Hea­ling Le­ba­non est une pla­te­forme ar­tis­tique qui com­bine pein­tur

Déco Magazine - - ART-NEWS - Ka­rene Sa­fi

Si­tué sur l’an­cienne ligne de dé­mar­ca­tion, alias la ligne verte, qui sé­pa­rait la ville en deux zones, l’est et l’ouest, le vieil im­meuble ré­si­den­tiel de Beit Beirut est par ex­cel­lence le sym­bole d’un hé­ri­tage violent qui a mar­qué les es­prits d’une na­tion en­tière. Un en­droit idéal, choi­si par l’ar­tiste en­ga­gée Ze­na El Kha­lil pour en­ta­mer, à tra­vers ses créa­tions ar­tis­tiques, une cé­ré­mo­nie cu­ra­tive qui trans­forme un es­pace em­preint de vio­lence en un co­con de paix. Beit Beirut ac­cueille­ra une ins­tal­la­tion gi­gan­tesque qui s’en­ra­ci­ne­ra sur deux étages: dix-sept mille tiges de bois peintes en vert, pour les dix-sept mille dis­pa­rus du­rant les conflits san­glants du Li­ban. Avec cette fo­rêt de mé­moire dou­lou­reuse l’ar­tiste rend hom­mage aux ab­sents en­ter­rés dans des fosses ou­bliées et à leurs fa­milles qui n’ont ja­mais pu faire leur deuil. Mais der­rière cette ins­tal­la­tion poi­gnante se cache une lueur d’es­poir, la ligne verte ren­voyant aus­si à la cou­leur de la vé­gé­ta­tion qui avait pous­sé tout au long de la ligne, puisque la zone était in­ha­bi­tée. La na­ture prend le re­lais dans le sec­teur le plus violent de la ville et re­pré­sente une is­sue de se­cours pour l’Homme… Une nou­velle chance pour l’amour, un poème écrit et lu par Ze­na elle-même, ac­com­pagne l’ins­tal­la­tion. In­ti­tu­lée 96% Love 4% Beirut: Ze­ro: Shu­nya (terme sans­krit qui ex­prime le vide et l’éther), l’oeuvre poé­tique ex­prime la dé­so­la­tion, le désar­roi, la mort, mais sur­tout l’évo­lu­tion vers la sé­ré­ni­té.

Guerre et paix

Il est im­pé­ra­tif, se­lon l’ar­tiste, de com­prendre les ori­gines de la vio­lence afin de l’éra­di­quer. Sui­vant ce prin­cipe, Ze­na El Kha­lil vi­site les lieux de tra­gé­dies comme la pri­son de Khiam au sud, Bey­routh, Aley, So­far et Souk el Gha­reb, et en­tre­prend un pro­ces­sus de pu­ri­fi­ca­tion à tra­vers un pe­tit feu qu’elle ali­mente, al­lé­go­rie du phé­nix qui re­naît de ses cendres. Avec les ré­si­dus elle fa­brique une encre spé­ciale et peint sur place sa toile, en­tou­rée par les fan­tômes du pas­sé, les âmes er­rantes et les tra­gé­dies ou­bliées. Con­cen­trée sur son oeuvre, elle chante son man­tra, for­mule conden­sée consti­tuée des mots amour, par­don et com­pas­sion, et ré­pé­tée sans cesse se­lon un cer­tain rythme. Il en ré­sulte des ta­bleaux dif­fé­rents et uniques par­se­més de frag­ments d’écharpes tra­di­tion­nelles (kou­fieh), mais qui par­tagent une même source créa­tive. Des pho­tos et des pro­jec­tions sur mo­ni­teur do­cu­mentent le pro­ces­sus de créa­tion et se­ront pré­sen­tées à titre ex­pli­ca­tif, mais aus­si émo­tion­nel, avec les quinze toiles ex­po­sées au pre­mier étage de Beit Beirut. Pour res­ter connec­tée aux es­paces qu’elle vi­site et sauve, l’ar­tiste dé­pose des man­tras des­si­nés sur tis­su dans dif­fé­rents coins des sites. Son tra­vail re­pose sur l’éveil d’une conscience col­lec­tive: «Pen­sez po­si­tif, la vie de­vien­dra po­si­tive», nos pen­sées fa­çon­nant notre réa­li­té. Une théo­rie qu’elle ex­ploite avec des sculp­tures en cé­ra­mique po­sées au sol où s’ins­crivent les mots amour, par­don et com­pas­sion. Or­ga­ni­sée par Bea­trice Merz de la fon­da­tion Merz et par Ja­nine Maa­ma­ri de Li­ban Art, l’ex­po­si­tion Sa­cred Ca­tas­trophe: Hea­ling Le­ba­non réuni­ra pen­dant qua­rante jours plu­sieurs ma­ni­fes­ta­tions ar­tis­tiques. Ze­na El Kha­lil ef­fec­tue­ra quo­ti­dien­ne­ment une Hea­ling Ce­re­mo­ny, ou­verte au pu­blic, en plus des tables rondes et con­fé­rences sur le thème de la paix et de la ré­con­ci­lia­tion. L’ar­chi­tec­ture se­ra au ren­dez­vous avec Mo­na El Hal­lak, ar­chi­tecte ac­ti­viste qui a ba­taillé pour pré­ser­ver Beit Beirut. Soi­rée poé­tique, in­tro­duc­tion au rei­ki, mé­thode de gué­ri­son ja­po­naise ba­sée sur l’im­po­si­tion des mains, vo­lume en édi­tion li­mi­tée re­grou­pant la to­ta­li­té des oeuvres ou ate­liers pour la réa­li­sa­tion de man­tras sur tis­su, grâce à Ze­na El Kha­lil la ligne de dé­mar­ca­tion est en voie de gué­ri­son.

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