THIER­RY DE GO­ROS­TAR­ZU, LE TEMPS SUS­PEN­DU

Déco Magazine - - EXPO - ACTUS - Ka­rine Zia­dé

Pour Rêveries, la ga­le­rie Che­riff Ta­bet ac­cueille jus­qu’au 29 juin le peintre fran­çais Thier­ry de Go­ros­tar­zu. Ses toiles, bai­gnées de lu­mière, semblent des ar­rêts sur images. Une in­vi­ta­tion poé­tique aux ré­mi­nis­cences.

Thier­ry de Go­ros­tar­zu fait par­tie de ces ar­tistes que Che­riff Ta­bet met en lu­mière dans sa ga­le­rie, inau­gu­rée en no­vembre der­nier, et dont le par­cours est aty­pique. À 8 ans, il dé­couvre la pein­ture de la Re­nais­sance et le corps hu­main et a d’em­blée la convic­tion que la pein­ture se­ra la seule chose qu’il pour­ra faire. Mais contraint par un mi­lieu où l’on n’en­vi­sage pas de car­rière dans la créa­tion, le jeune homme s’oriente vers des mé­tiers ju­ri­diques qui ne le ren­dront pas heu­reux. À l’ap­proche de la qua­ran­taine, les cir­cons­tances l’amènent à mettre pour la pre­mière fois les pieds dans un ate­lier qu’il fré­quen­te­ra fi­na­le­ment avec as­si­dui­té. Il com­mence par l’ap­pren­tis­sage du mo­dèle vi­vant mais ne se sent en­fin à sa place qu’en abor­dant, quelques an­nées plus tard, la pein­ture à l’huile. Très vite son ta­lent est re­con­nu et sa pre­mière ex­po­si­tion a lieu en 2004 en Bretagne. Sa col­la­bo­ra­tion avec Che­riff Ta­bet est, quant à elle, le fruit d’une ren­contre to­ta­le­ment for­tuite: c’est en flâ­nant un jour rue de Seine que le ga­le­riste re­marque un ta­bleau dans une vi­trine et tombe, ha­sard ou pro­vi­dence, sur l’ar­tiste en train d’ac­cro­cher ses toiles pour le ver­nis­sage du len­de­main. Des ren­dez-vous heu­reux comme ce­lui­ci, il y en au­ra d’autres dans le par­cours de Thier­ry de Go­ros­tar­zu. «À par­tir du mo­ment où j’ai fré­quen­té l’ate­lier, des gens m’ou­vraient des portes. » Ain­si cette dame, très dis­crète, qui lui achète un jour deux ta­bleaux; elle s’avère être Te­re­sa Cre­mi­si, pa­tronne du groupe Gal­li­mard Flam­ma­rion. Une ami­tié prend forme. L’édi­trice l’in­vite dans ses de­meures en Ita­lie, per­met­tant ain­si à l’ar­tiste de po­ser son che­va­let sous la lu­mière du so­leil trans­al­pin.

Di­men­sion théâ­trale

Thier­ry de Go­ros­tar­zu peint sur la côte amal­fi­taine un cloître et son en­fi­lade de co­lon­nades ré­vé­lant une com­po­si­tion à la théâ­tra­li­té pic­tu­rale évi­dente. Cet as­pect scé­nique se re­trouve dans ses autres toiles, par­ti­cu­liè­re­ment dans celles re­pré­sen­tant Ve­nise, puis­qu’avec ses dé­cors em­pha­tiques la Sé­ré­nis­sime est une vé­ri­table scène de théâtre géant. Aus­si n’est-il pas éton­nant que lors­qu’il dé­couvre la ville en 2015, le peintre connaît de nou­veau les sen­sa­tions éprou­vées ja­dis en cou­lisses lors­qu’il ac­com­pa­gnait son oncle co­mé­dien: « Mon ima­gi­naire a sû­re­ment été condi­tion­né par l’illu­sion théâ­trale.» Scènes fi­gées, im­pres­sion de ré­cit sus­pen­du, les toiles de Thier­ry de Go­ros­tar­zu pos­sèdent un in­dé­niable point de vue ci­né­ma­to­gra­phique… «Si l’on pou­vait avoir une se­conde vie, je pense que je se­rais réa­li­sa­teur.» Pri­mor­diale au ci­né­ma, la lu­mière baigne lit­té­ra­le­ment toutes ses toiles. «J’aime le cô­té éblouis­sant du so­leil; sû­re­ment des flashs de mon en­fance quand j’al­lais dans le sud-ouest de la France, ex­plique-t-il. Je pense aus­si au ro­man de Ca­mus, La Chute, et à ce mo­ment cru­cial lorsque l’astre est au zé­nith et que la tra­gé­die a lieu.» Il y a en­fin l’eau, autre élé­ment om­ni­pré­sent fai­sant aus­si im­pli­ci­te­ment ré­fé­rence aux vacances pas­sées, en­fant, au bord de l’océan. À l’ins­tar de cet in­té­rieur lu­mi­neux et ou­vert sur la mer dans le bas­sin d’Ar­ca­chon. «La mai­son de mes cou­sins, un lieu qui m’a tou­jours ému et sen­si­bi­li­sé.» C’est à tra­vers ces re­pré­sen­ta­tions d’am­biances cha­leu­reuses et le sen­ti­ment d’em­pa­thie qu’elles pro­curent chez le spec­ta­teur que l’ar­tiste ré­veille nos sou­ve­nirs com­muns, qui nous per­mettent in fine de nous ap­pro­prier le ta­bleau. «Ce qui m’in­té­resse par-des­sus tout, c’est de pou­voir créer cette af­fi­ni­té avec le lieu afin de faire dou­ce­ment re­mon­ter les sou­ve­nirs.» Au­jourd’hui en vi­site au Li­ban pour sa pre­mière ex­po­si­tion, l’ar­tiste confie: «Bey­routh, je n’en doute pas, ne fe­ra que pro­lon­ger et en­ri­chir mon ob­ses­sion de mieux com­prendre la lu­mière.»

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