ŠAMAŠ, UN CHEF-D’OEUVRE À BEY­ROUTH

Déco Magazine - - ART - NEWS - Jim

C’EST L’UN DES ÉVÉ­NE­MENTS AR­TIS­TIQUES DE L’AN­NÉE: APRÈS UN TRIOMPHE À LA BIEN­NALE DE VE­NISE 2017, L’INS­TAL­LA­TION MO­NU­MEN­TALE DE ZAD MOUL­TA­KA EST PRÉ­SEN­TÉE AU PU­BLIC LI­BA­NAIS, DANS L’AU­DI­TO­RIUM DU MU­SÉE SURSOCK, DU 1ER AU 25 JUIN. OEUVRE MA­JEURE PAR SA PUIS­SANCE ÉVO­CA­TRICE, ŠAMAŠ À BEY­ROUTH ILLUSTRE AUS­SI UNE PROUESSE CURATORIALE, AC­COM­PLIE PAR EM­MA­NUEL DAYDÉ, COM­MIS­SAIRE D’EX­PO­SI­TION, ET NA­DINE SADDI ZACCOUR, PRO­DUC­TRICE.

Par­ler de suc­cès à la 57ème Bien­nale de Ve­nise est un eu­phé­misme pour une ex­po­si­tion qui a ras­sem­blé plus de 55 000 vi­si­teurs et a été sa­luée comme l’une des plus belles réus­sites du sa­lon. À l’Ar­se­nal, ŠamaŠ a frap­pé les sens par son su­jet, par l’ori­gi­na­li­té de sa com­po­si­tion mu­si­cale et plas­tique, par la force de cette ins­tal­la­tion mo­nu­men­tale qui im­merge le spec­ta­teur dans un uni­vers dé­rou­tant.

ŠamaŠ, les ver­tus du pa­lin­drome

De­puis la Bien­nale de Ve­nise, l’oeuvre a été dé­crite, dis­sé­quée, in­ter­pré­tée. On pour­rait re­ve­nir en dé­tails sur les dif­fé­rents frag­ments qui la consti­tuent: du to­tem cen­tral for­mé d’un mo­teur d’avion de chasse, du mur consti­tué de mil­liers de pièces de 250 livres li­ba­naises, ou de ces di­zaines de haut- par­leurs li­bé­rant des sons in­tri­gants, ins­pi­rés de la plainte d’Ur, texte ano­nyme dé­cli­né en onze chants de onze lignes, que l’on re­trou­ve­ra sous d’autres formes dans la Bible, 2000 ans plus tard. Voir ŠamaŠ ici à Bey­routh, c’est sur­tout l’en­vi­sa­ger dans son contexte ori­gi­nel et in­cons­cient de créa­tion, c’est confron­ter le pa­lin­drome, le mot-miroir, à sa vé­ri­té lo­cale, ex­pri­mée par les cen­taines de hap­py few qui ont as­sis­té au ver­nis­sage et à ceux qui les sui­vront.

«À l’école do­cu­men­taire im­pla­cable em­me­née par Joa­na Had­ji­tho­mas et Kha­lil Jo­reige, comme à l’ex­pres­sion­nisme émo­tion­nel, vé­hi­cu­lé hier par Mar­wan ou au­jourd’hui par les frères Baal­ba­ki, Moul­ta­ka op­pose un ar­chaïsme cos­mo­go­nique in­édit dans le monde arabe.» C’est par ces mots qu’Em­ma­nuel

Daydé sou­ligne la place in­édite de Zad Moul­ta­ka sur une scène ar­tis­tique li­ba­naise où le su­jet ma­jeur de la guerre ci­vile est sou­vent, voire tou­jours re­pré­sen­té sous son prisme contem­po­rain. L’au­teur de ŠamaŠ brise cette lec­ture, l’ins­crit dans un temps long, an­tique, où le ma­té­riel tend à dis­pa­raître der­rière l’in­vi­sible, le spi­ri­tuel, le sa­cré. «ŠamaŠ ex­pose le mal en pleine lu­mière et met fin à l’in­jus­tice», nous dit-il. Il y a un mé­lange d’émo­tion et d’abou­tis­se­ment lo­gique à tou­cher cette ins­tal­la­tion sur les lieux qui la dé­fi­nissent le mieux, sans qui sans doute elle n’exis­te­rait pas. Le Moyen-Orient, terre na­tale de la ci­vi­li­sa­tion hu­maine, vit un drame dont l’ar­tiste ne re­cherche pas les so­lu­tions po­li­tiques, mais les is­sues in­di­vi­duelles, in­té­rieures, en­fouies en cha­cun de nous et pro­messes d’une ré­si­lience.

Au soir du ver­nis­sage, à la sor­tie de la chambre noire, les ré­ac­tions al­laient bon train, ré­vé­lant une mul­ti­tude de sen­ti­ments contras­tés, tou­jours forts: bou­le­ver­se­ment, ad­mi­ra­tion, trouble. D’au­cuns, dans l’in­quié­tante obs­cu­ri­té, ont été frap­pés par le gron­de­ment sou­dain d’un ré­ac­teur de bom­bar­dier des an­nées 1950: coup de ton­nerre pour cer­tains, bombes pour d’autres -mé­moire du temps de la guerre; notre his­toire per­son­nelle dé­tient les clefs de nos in­ter­pré­ta­tions. Beau­coup ont té­moi­gné de leur in­com­pré­hen­sion, ja­mais de leur in­dif­fé­rence de­vant cette oeuvre puis­sante, qui tourne sur elle-même, à la fa­çon d’un cycle, qui in­ter­roge notre in­cons­cient, nous le ré­vèle, et qu’en re­tour nous nous ap­pro­prions.

«De­puis la Bien­nale de Ve­nise, l’oeuvre m’a échap­pé», re­con­naît ain­si Zad Moul­ta­ka. Là ré­side la tra­gé­die de l’ar­tiste dont la réus­site d’une oeuvre passe par sa dé­pos­ses­sion au pro­fit du spec­ta­teur. En la ré­adap­tant pour le mu­sée Sursock, c’est aus­si un peu d’elle qu’il a re­trou­vé.

De Ve­nise à Bey­routh

On s’in­ter­roge ra­re­ment sur les cou­lisses d’une ex­po­si­tion. Dans le cas de ŠamaŠ, elles sont iné­dites à plus d’un titre. Ja­mais une oeuvre li­ba­naise d’une telle en­ver­gure, pré­sen­tée à la Bien­nale de Ve­nise, n’avait été re­con­duite au Li­ban.

ŠamaŠ à Bey­routh est le fruit d’une triple vo­lon­té curatoriale, celle de l’ar­tiste na­tu­rel­le­ment, cou­plée à celles du com­mis­saire d’ex­po­si­tion et de la pro­duc­trice. Le 7 no­vembre 2017, Na­dine Saddi Zaccour plonge dans la pé­nombre de l’ex­po­si­tion à l’Ar­se­nal, suite à une in­vi­ta­tion d’Em­ma­nuel Daydé. La vi­site a failli ne ja­mais se faire, Ve­nise est sous une forte tem­pête, les élé­ments sont dé­chaî­nés. Au lieu des onze mi­nutes qua­rante se­condes, du­rée d’un cycle, Na­dine Saddi Zaccour vit l’ex­pé­rience du­rant près de qua­rante-cinq mi­nutes, un «coup de foudre mys­tique, spi­ri­tuel, j’y ai vu un mes­sage, un signe.» Sa dé­ci­sion est prise: il faut mon­ter ŠamaŠ à Bey­routh. Six mois de tra­vail achar­né ont été né­ces­saires pour trou­ver le fi­nan­ce­ment de cette opé­ra­tion de 130 000 dol­lars au­près d’Al­fa, Mount Le­ba­non Hos­pi­tal, As­so­cia­tion Phi­lippe Jabre, Banque du Li­ban, M. et Mme Za­fer Chaoui, BSL Bank. Pa­ral­lè­le­ment à cette quête, d’autres dif­fi­cul­tés durent être re­le­vées, le lieu d’ex­po­si­tion no­tam­ment. La prio­ri­té est don­née à Bey­routh, mais avec ses 5,70 mètres de hau­teur le to­tem né­ces­site une salle de grande di­men­sion. Op­tion ini­tiale, l’au­di­to­rium du mu­sée Sursock est oc­cu­pé jus­qu’en 2020. Mi­ra­cu­leu­se­ment, le re­trait tar­dif d’un ex­po­sant lui laisse la voie libre. Si l’es­pace est un peu plus pe­tit qu’à Ve­nise, avec deux mètres de mur en moins, «l’oeuvre n’est ab­so­lu­ment pas af­fec­tée», confirme Zad Moul­ta­ka. Quelques haut-par­leurs ont été re­ti­rés, sans amoin­drir la per­for­mance so­nore. Les contraintes une à une sou­le­vées, cette ex­po­si­tion prouve que l’oeuvre peut être adap­tée avec la même puis­sance pour une tour­née mon­diale. Hel­sin­ki, Os­lo, New­castle et Bris­bane en Aus­tra­lie sont dé­sor­mais ins­crits au ca­len­drier.

Au-de­là de son his­toire curatoriale, ŠamaŠ au­ra mar­qué le par­cours de son au­teur, mu­si­cien et plas­ti­cien à la fois, pour qui ce pro­jet a presque va­leur d’oeuvre to­tale, l’abou­tis­se­ment de quinze ans de tra­vail. Elle est un point de dé­part à une oeuvre qui se veut mul­ti­forme, dont un pre­mier pro­lon­ge­ment se­ra bien­tôt vi­sible à l’es­pace Os­car Nie­meyer de Tri­po­li. D’ici-là, ŠamaŠ brille à Sursock et nous se­rions bien ins­pi­rés, tous, d’en pro­fi­ter.

Zad Moul­ta­ka et Na­dine Saddi Zaccour.

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