ANO­REXIE, BOULIMIE…

QUAND FAUT-IL S’IN­QUIÉ­TER? VIVRE AVEC UN TROUBLE ALI­MEN­TAIRE PEUT S’APPARENTER À UNE FORME D’EN­FER. IL Y A DANS L’ALI­MEN­TA­TION UNE FORTE SI­GNI­FI­CA­TION AF­FEC­TIVE. ANO­REXIE, BOULIMIE… LE COM­POR­TE­MENT ALI­MEN­TAIRE PEUT DE­VE­NIR SIGNE DE SOUF­FRANCE ET FI­NIR PAR

Femme Magazine - - REPORTAGE - Mar­lène Aoun Fa­khou­ri

Pen­dant huit ans, Sa­bine a souf­fert d’ano­rexie men­tale. «L’ano­rexie n’est pas un ca­price. Tout a com­men­cé l’an­née de mes 17 ans, confie Sa­bine. À quelques mois du bac, une très forte pneumonie m’a fait perdre quelques ki­los. Ce­la m’a plu. J’ai dé­ci­dé alors d’en­ta­mer un ré­gime sans li­mites. Je bu­vais des litres d’eau, pour rem­plir mon es­to­mac. Moins man­ger pour min­cir de­ve­nait mon obsession. Tout comme étu­dier pour réus­sir mon bac. J’étais conti­nuel­le­ment tour­men­tée. Il n’y avait plus de place pour les plai­sirs ni pour les sor­ties. Je croyais tout contrô­ler dans mon monde. Chaque jour, je me pe­sais une di­zaine de fois et me­su­rais mon corps. Je per­dais du poids, et j’étais ra­vie. Je per­dais aus­si mes che­veux. Je n’avais plus mes règles, mais ça ne m’in­quié­tait pas, elles n’ont ja­mais été très ré­gu­lières. Alors que j’avais du mal à m’af­fir­mer dans le monde ex­té­rieur, je pen­sais contrô­ler le mien. Dans ce monde que j’ai créé au­tour de la nour­ri­ture et du tra­vail. Je me trom­pais, mais je n’en avais pas conscience. J’étais sourde aux aver­tis­se­ments de mes proches. À 19 ans, je pe­sais 35 ki­los. Jus­qu’au jour où mon corps trop faible m’a lâ­chée. Je me suis m’ef­fon­drées. À l’hô­pi­tal, on m’a dit que j’au­rais pu perdre la vie. Sur le mo­ment, cette re­marque m’a fait sou­rire, je n’avais pas conscience de ce que ce­la si­gni­fiait. Avec le re­cul, je pense qu’il a fal­lu que je sois à deux doigts de mou­rir pour dé­ci­der de vivre. »

Cer­tains pensent à leur pro­chain re­pas dès qu’ils sortent de table, d’autres vivent l’ali­men­ta­tion comme une cor­vée. Gour­man­dise ou as­cé­tisme, ces fa­çons de s’ali­men­ter sont- elles anor­males? Com­ment dé­tec­ter les troubles du com­por­te­ment ali­men­taire? Le point avec Vi­viane Ma­tar Tou­ma, Doc­teur en psy­cho­lo­gique cli­nique, thé­ra­peute d’ins­pi­ra­tion ana­ly­tique et Pro­fes­seure à l’USJ.

EST-IL NÉ­CES­SAIRE DE RE­COU­RIR À UNE CONSUL­TA­TION?

Les troubles ali­men­taires peuvent se clas­ser en deux grandes ca­té­go­ries: les troubles bou­li­miques (avec prise ex­ces­sive de nour­ri­ture) et ceux ano­rexiques (avec res­tric­tion ali­men­taire plus ou moins stricte). Les per­sonnes at­teintes de troubles bou­li­miques souffrent de crises com­pul­sives pen­dant les­quelles elles ab­sorbent des quan­ti­tés très im­por­tantes de nour­ri­ture. Ces crises sont in­con­trô­lables et se ma­ni­festent plu­sieurs fois par se­maine. Cer­taines per­sonnes, dites bou­li­miques non hy­per­pha­giques, es­saient de main­te­nir constam­ment leur propre poids. Elles com­pensent ces crises en se fai­sant vo­mir juste après les prises ali­men­taires, en pra­ti­quant beau­coup de sport ou en­core en consom­mant des laxa­tifs ou diu­ré­tiques. Les bou­li­miques peuvent af­fi­cher un poids trop faible, nor­mal ou ex­ces­sif. Pa­ral­lè­le­ment, les in­di­vi­dus souf­frant de troubles ano­rexiques (ou d’ano­rexie men­tale) sont ob­sé­dés par l’idée de prendre du poids et s’im­posent une conduite de res­tric­tion ali­men­taire sé­vère et du­rable. À l’in­verse des bou­li­miques, les ano­rexiques perdent ré­gu­liè­re­ment du poids jus­qu’à mettre leur vie en dan­ger. Dans les deux cas, il faut consul­ter afin que ces troubles soient pris en charge le plus tôt par des équipes plu­ri­dis­ci­pli­naires au sein de ser­vices de psy­chia­trie.

QUELS SONT LES FAC­TEURS FA­VO­RI­SANT CES CRISES?

Long­temps, l’ano­rexie met­tait en cause des dif­fi­cul­tés dans la re­la­tion mère-fille. Les jeunes filles ano­rexiques sont sou­vent en si­tua­tion de dé­pen­dance vis-à-vis de leur mère, une re­la­tion fu­sion­nelle dont la fille veut se dé­ta­cher. Celle-ci va re­tour­ner au stade oral et donc as­so­cier le fait d’ai­mer au fait de man­ger (ou de ne pas man­ger). C’est en ef­fet pour ce­la qu’on pro­cède sou­vent à une thé­ra­pie fa­mi­liale pour es­sayer de soi­gner l’ano­rexie. Le rap­port à la nour­ri­ture in­ter­vient ain­si très tôt dans la re­la­tion mère-en­fant, mais l’ori­gine du trouble est mul­ti­fac­to­rielle, mê­lant des fac­teurs psy­cho­lo­giques (fré­quence de l’an­xié­té, fra­gi­li­té psy­cho­lo­gique, mau­vaise es­time de soi, peur d’échouer, be­soin af­fec­tif, vo­lon­té de tout maî­tri­ser) à des fac­teurs bio­lo­giques (pré­dis­po­si­tion au dé­ve­lop­pe­ment de troubles ali­men­taires) en pas­sant par d’autres so­cio­cul­tu­rels (pres­sion so­ciale, quête de la mai­greur avec la mode de la min­ceur, per­fec­tion­nisme, re­la­tion fa­mi­liale…). Tou­te­fois, ces fac­teurs doivent être dis­tin­gués de l’élé­ment dé­clen­cheur, du déclic: un ré­gime trop strict, une re­marque bles­sante, un trau­ma­tisme, une rup­ture sen­ti­men­tale, ou en­core, une mo­di­fi­ca­tion de la vie fa­mi­liale (deuil, di­vorce…). La boulimie se ca­rac­té­rise, elle, par des crises com­pul­sives in­con­trô­lables vis-à-vis de la nour­ri­ture, sui­vies d’une ré­ac­tion dé­clen­chée par la peur de gros­sir, à l’ori­gine de di­verses pra­tiques né­fastes: vo­mis­se­ments, diu­ré­tiques, jeûne ou res­tric­tions ali­men­taires. Les as­pects psy­cho­lo­giques et so­ciaux sont dé­ter­mi­nants dans l’ins­tal­la­tion de la boulimie. La ma­la­die peut être due à un manque d’es­time de soi, au be­soin de rem­plir un vide, à une com­pen­sa­tion de ca­rence af­fec­tive, ou en­core à une in­sta­bi­li­té dans le couple. À l’image de l’ano­rexie, la boulimie peut sur­ve­nir à la suite d’évé­ne­ments per­son­nels comme des troubles fa­mi­liaux (di­vorce, deuil, re­la­tions fa­mi­liales sou­vent conflic­tuelles) ou des troubles so­ciaux: les per­sonnes bou­li­miques sont très sen­sibles à la pres­sion so­ciale et à une image de per­fec­tion phy­sique à la­quelle elles pensent devoir cor­res­pondre. De plus, la dé­pres­sion peut être un fac­teur fa­vo­ri­sant l’ap­pa­ri­tion de ce type de troubles. Dans la ma­jo­ri­té des cas, la boulimie se vit dans la honte et la clan­des­ti­ni­té. La plu­part des pa­tients hé­sitent à consul­ter et es­pèrent s’en sor­tir seuls.

QUID DU TRAI­TE­MENT?

Ces troubles doivent être pris en charge le plus tôt pos­sible pour une meilleure ef­fi­ca­ci­té et pour évi­ter des consé­quences graves sur la san­té. En cas d'ano­rexie la prise en charge im­plique une équipe plu­ri­dis­ci­pli­naire (mé­de­cin, nu­tri­tion­niste, psy­cho­logue). La prio­ri­té, dans le trai­te­ment de l’ano­rexie men­tale, est la re­prise de poids. No­tam­ment lorsque la dé­nu­tri­tion est telle que la jeune femme est en réelle si­tua­tion de dan­ger: sa vie peut être en jeu et, dans cer­tains cas, l’hos­pi­ta­li­sa­tion est même in­évi­table. Avec l’aide d’un nu­tri­tion­niste ou d’un dié­té­ti­cien spé­cia­liste des TCA, la pa­tiente doit par­ve­nir à re­trou­ver et main­te­nir un poids nor­mal, man­ger nor­ma­le­ment, sans peur ni an­goisse.

QU’EN EST-IL DE LA RE­CHUTE?

Il est dif­fi­cile d’en gué­rir dé­fi­ni­ti­ve­ment. Mais une bonne prise en charge thé­ra­peu­tique et nu­tri­tion­nelle peut tem­pé­rer la si­tua­tion. Le sou­tien af­fec­tif joue un rôle pri­mor­dial dans la di­mi­nu­tion du risque de ré­ci­dive. L’in­di­vi­du qui souffre de troubles ali­men­taires se sent iso­lé, mal dans sa peau. Pa­tience, écoute sans ju­ge­ment et neu­tra­li­té bien­veillante se­ront d’un grand se­cours dans son che­mi­ne­ment.

QUELLE AT­TI­TUDE ADOP­TER FACE À UNE BOULIMIE OU UNE ANO­REXIE?

Les fa­milles des ma­lades sont sou­vent désem­pa­rées. Les pa­rents d’ado­les­cents ano­rexiques peuvent se sen­tir cou­pables et ne pas sa­voir com­ment se com­por­ter. S’ils es­saient de for­cer l’ado­les­cent à s’ali­men­ter nor­ma­le­ment, la si­tua­tion peut em­pi­rer; s’ils dé­cident de ne pas im­po­ser de règles, ils ont peur pour sa san­té. Le meilleur con­seil est d’ac­com­pa­gner le plus ra­pi­de­ment pos­sible la per­sonne concer­née chez un mé­de­cin, voire dans un ser­vice spé­cia­li­sé dans le trai­te­ment des troubles ali­men­taires. Plus la prise en charge est ra­pide, meilleur se­ra le pro­nos­tic.

LES TROUBLES ALI­MEN­TAIRES CONCERNENT-ILS PLUS LES FILLES?

En ef­fet, ces pa­tho­lo­gies ali­men­taires touchent da­van­tage les jeunes filles à l’ado­les­cence. Chez les adultes, on la re­trouve sur­tout chez les femmes qui idéa­lisent leurs corps: man­ne­quin, ac­trice, dan­seuse, chan­teuse… Nom­breuses sont les hy­po­thèses, sans que l’une l’em­porte vé­ri­ta­ble­ment sur l’autre. La mode, l’image ren­voyée par les mé­dias, ont un im­pact évident. La place de la femme dans la fa­mille et les re­la­tions mères-filles ont éga­le­ment leur im­por­tance. En­fin, les gar­çons ont plus ten­dance à ex­pri­mer leur mal-être en ex­té­rio­ri­sant leur souf­france (com­por­te­ments an­ti­so­ciaux, toxi­co­ma­nie…). Les filles vont re­tour­ner leur souf­france contre elles, contre leur corps, qui de­vient un ob­jet d’at­taque pri­vi­lé­gié.

QUELLES EN SONT LES CONSÉ­QUENCES?

La boulimie peut en­traî­ner de nom­breuses com­pli­ca­tions. Les vo­mis­se­ments ré­pé­tés peuvent cau­ser une oe­so­pha­gite (in­flam­ma­tion de l’oe­so­phage), une éro­sion de l’émail des dents. Elle peut éga­le­ment en­gen­drer des troubles du som­meil, du cycle mens­truel, un dia­bète, des pro­blèmes car­diaques… Par ailleurs, les consé­quences phy­sio­lo­giques de la dé­nu­tri­tion pro­gres­sive sont tout aus­si im­por­tantes: perte de che­veux, ab­sence de règles (amé­nor­rhée), déshy­dra­ta­tion, bra­dy­car­die, os­téo­po­rose, sen­sa­tion per­ma­nente de froid, ma­laises, accès de fa­tigue…

«LE SOU­TIEN AF­FEC­TIF JOUE UN RÔLE PRI­MOR­DIAL DANS LA DI­MI­NU­TION DU RISQUE DE RÉ­CI­DIVE.»

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