BEIRUT DE­SI­GN WEEK

DU 19 AU 26 MAI, BEY­ROUTH A VÉ­CU AU RYTHME DE LA 6ème ÉDI­TION DE LA BEIRUT DE­SI­GN WEEK, OR­GA­NI­SÉE PAR LE CENTRE DE RE­CHERCHE EN DE­SI­GN MENA, SOUS LA THÉ­MA­TIQUE: «LE DE­SI­GN EST-IL UN BE­SOIN?» . EN DE­HORS DES CIR­CUITS COM­MER­CIAUX, PLON­GÉE AU COEUR DE LA RÉF

Femme Magazine - - FEMME - Nay­la Ra­ched

Les temps forts

An­née après an­née, de­puis six ans dé­jà, la Beirut De­si­gn Week en­ve­loppe la ville l’es­pace d’une di­zaine de jours. D’édi­tion en édi­tion, le par­cours se fait plus spé­ci­fique, plus af­fû­té, élar­gis­sant les fron­tières du de­si­gn. Comme en té­moigne le thème de cette 6ème édi­tion: «Le de­si­gn est-il un be­soin?» . Un thème qui, d’em­blée, sonne comme un ques­tion­ne­ment, em­bras­sant non seule­ment le cercle spé­ci­fique et res­treint des de­si­gners, mais aus­si le large pu­blic, les citoyens lamb­da, puisque le de­si­gn s’in­filtre chez eux, loin du seul but com­mer­cial. Comme pour rap­pe­ler que la Beirut De­si­gn Week n’est pas uni­que­ment un es­pace de com­mer­cia­li­sa­tion de pro­duits de luxe, mais une op­por­tu­ni­té of­ferte à tous de par­ti­ci­per à un dia­logue créa­tif, au­da­cieux, in­no­vant et hors de la zone de confort.

Fo­cus sur les mul­tiples es­paces du Ked, Q.G. de la Beirut De­si­gn Week à la Qua­ran­taine, au dé­tour des tour­nées ha­bi­tuelles consa­crées aux ré­gions de la ville, Sursock, Ge­may­zé, Ham­ra, pas­sées sous si­lence cette fois… Femme vous in­vite à un voyage sé­lec­tif à destination de la pla­nète de­si­gn

Un pre­mier et long ar­rêt s’im­pose de­vant l’ins­tal­la­tion de Na­tha­lie Harb: Silent Room. Au bout de la rue ef­fer­ves­cente de Mar Mi­khael, tout près du Cirque du Li­ban, face au Fo­rum: la

Chambre si­len­cieuse est ins­tal­lée là. Une es­pèce de ca­bane en bois rose ac­cueille le grand pu­blic. Avec des in­di­ca­tions à suivre: se dé­chaus­ser et, si be­soin, em­poi­gner une paire de chaus­settes mise à dis­po­si­tion, se dé­lais­ser de ses af­faires, grim­per, cha­cun seul, les quelques marches qui conduisent à la chambre, fer­mer la porte et le reste vient tout seul. Em­bar­qué dans l’aven­ture s’at­ten­dant à s’im­pré­gner de si­lence, mais pas à ce point. À ce point bé­né­fique et se­rein, du noir to­tal on par­vient pro­gres­si­ve­ment à dis­cer­ner le co­con qui nous en­toure où perce un lé­ger bruit de ville… Plus au­cune en­vie de re­des­cendre, de re­trou­ver «l’en­vi­ron­ne­ment ur­bain dans le­quel on vit, ex­plique Na­tha­lie Harb, et qui de­vient de plus en plus agres­sif pour les sens. On est en per­ma­nence

en­va­hi par les sons, les in­for­ma­tions vi­suelles ou autres… gé­né­rés par notre so­cié­té de consom­ma­tion qui a même réus­si à faire du si­lence un pro­duit. Un pro­duit de luxe. Qui n’est plus à por­tée de tout le monde.» Pour en bé­né­fi­cier, il faut dé­sor­mais se rendre dans un spa, se pro­cu­rer un billet d’avion pre­mière classe, une voi­ture équi­pée d’une tech­no­lo­gie d’iso­la­tion… «Le si­lence est de­ve­nu un ou­til de dif­fé­ren­cia­tion so­ciale.»

Res­ti­tuer la balance, c’est l’idée de dé­part de ce pro­jet, ce mo­bi­lier ur­bain dans une ver­sion 01, comme un es­sai, pour voir si ça fonc­tionne, puis­qu’un pro­lon­ge­ment est en­vi­sa­gé: l’im­plan­ter dans dif­fé­rentes ré­gions de la ville, Ham­ra, Da­hyé, Bourj Ham­moud… que ce soit un es­pace pu­blic, d’accès gra­tuit, aus­si uti­li­taire que des toi­lettes pu­bliques. On en est ar­ri­vé là! Le si­lence dans tous ses états, non seule­ment so­nore, mais aus­si vi­suel, vi­tal pour re­trou­ver un cer­tain équi­libre men­tal. Pour se re­trou­ver. «On vit dans une époque d’hy­per-re­pré­sen­ta­tion, tou­jours en train de faire quelque chose, de pro­je­ter une ac­tion.» Là, dans cette chambre si­len­cieuse, dans cet es­pace de non-per­for­mance, il suf­fit d’être soi, de per­ce­voir la sim­pli­ci­té des ma­té­riaux uti­li­sés, le bois, le tis­su, les cous­sins faits à la main, pour ren­for­cer la sen­sa­tion que quel­qu’un a pris soin de la per­sonne as­sise là, face au si­lence. «Je pense qu’il y a une gé­né­ra­tion en­tière qui n’est pas ha­bi­tuée au si­lence, à l’en­nui, à ne rien faire, à être dé­con­nec­tée et connec­tée avec elle-même.» Une pre­mière couche, un pre­mier ef­feuille­ment, mais il y a aus­si, une autre en­ve­loppe, en­rou­lée au­tour du sen­ti­ment «qu’on est en­core dans un état psy­cho­lo­gique de guerre, sauf que la guerre a chan­gé de forme et d’arme, du coup l’abri est dif­fé­rent: il n’est plus sous terre mais éri­gé, un lieu où on se sous­trait à l’in­for­ma­tion.»

Et c’est le re­tour à Ked, en pas­sant par le han­gar ou­vert où no­tam­ment les Écoles de De­si­gn et de Mode de l’Al­ba ex­posent les pro­jets en cours des étu­diants, mê­lant sty­lisme et us­ten­siles de cui­sine, par­cours en flash-infos.

WO­MEN IN GRAPHIC DE­SI­GN

Des illus­tra­tions de tous genres, dé­ca­lées en «pos­ters» et dé­cli­nées sur des ta­bleaux d’af­fi­chages agen­cés

en dé­dale, l’ex­po­si­tion Wo­men in Graphic De­si­gn sus­cite d’em­blée chez le vi­si­teur des sen­sa­tions croisées entre l’ici et l’ailleurs, mixant pas­sé, pré­sent, fu­tur, traits noirs et formes co­lo­rées, un pied bien an­cré sur terre et l’autre dans l’es­pace, du mi­cro­cosme au ma­cro­cosme, bien­ve­nue dans un monde où tout re­de­vient pos­sible. Cette ex­po­si­tion est vou­lue comme un hommage aux femmes «graphic de­si­gners» qui ont joué un rôle pri­mor­dial sur la scène vi­suelle contem­po­raine du pays de­puis 30 ans, mais dont le ta­lent n’est connu que du cercle com­mer­cial dans le­quel elles évo­luent. Cette fois, leurs oeuvres s’ex­posent au pu­blic, au grand pu­blic. Quatre femmes «graphic de­si­gners»: Ra­na Za­her, Sa­turn in mo­tion (Ste­phy Ibra­him), Space Va­ca­tion (Sa­mar Had­dad) et Yas­mine Dar­wiche.

FAN­TAS­TIC DEVICES

À Ked, au dé­tour des mul­tiples stands, un «étal» qui ne paye pas de mine. Quelques ob­jets qui res­semblent plus à des jeux de construc­tion pour en­fants, at­tirent le re­gard. Nous voi­là face aux «Fan­tas­tic Devices» d’Ame­lie Gold­fuss. Du­rant ses études en de­si­gn in­dus­triel et de com­mu­ni­ca­tion et en ou­vrages d’art à Halle et Flo­rence, Ame­lie Gold­fuss a dé­ve­lop­pé un grand in­té­rêt pour le de­si­gn-fic­tion, qui a fait son en­trée avec suc­cès dans les mu­sées et les galeries. Mais com­ment ra­me­ner la fic­tion dans la vie pra­tique de tous les jours? Cette ré­flexion consti­tue le fil rouge de son pro­jet qui conjugue la fic­tion et l’ima­gi­naire avec les tech­no­lo­gies fu­tu­ristes, au coeur de dis­po­si­tifs fan­tas­tiques, dont la grande par­tie a be­soin de tech­no­lo­gies pas en­core dis­po­nibles, pen­sés comme un ou­til de ré­flexion et d’ex­pé­ri­men­ta­tion. «He­reaf­ter Te­le­phone», «Car­go Drone», «An­ger phone», «In­jec­tion Kit for Free Pu­blic Tran­spor­ta­tion», «Al­go­rith­mic De­ci­sion Hel­per»… Pro­jec­tion im­mé­diate dans un fu­tur qui se dé­cline aus­si­tôt au pré­sent.

NATIONMETRIX

C’est à une ex­pé­rience bi­zarre et quelque peu ef­frayante que nous convient Rou­la Sa­la­moun et Ie­va Sau­dar­gaite, avec leur ins­tal­la­tion NationMetrix, à l’image de l’oeil om­ni­scient de Big Bro­ther né des pages de 1984 de George Or­well. Dans un monde sous sur­veillance conti­nue et per­ma­nente, dans un monde de mon­dia­li­sa­tion où les fron­tières semblent pro­gres­si­ve­ment s’abo­lir, tout en s’an­crant dif­fé­rem­ment, par le ren­for­ce­ment des me­sures de sé­cu­ri­té in­ter­na­tio­nales liées au dé­pla­ce­ment

des per­sonnes entre les fron­tières géo­gra­phiques. Que peut res­sen­tir dans ce cas le dé­ten­teur d’un pas­se­port li­ba­nais? Un mag­ma de fils élec­triques qui, au-de­là de leur ver­ti­ca­li­té pa­ral­lèle, s’en­tre­croisent dans un éche­veau touf­fu d’in­con­nu et de sur­prises. Au­cune vi­sion à l’ho­ri­zon, l’en­trée est pé­rilleuse, la­bo­rieuse, pé­trie d’obs­tacles dé­bou­chant sur l’in­con­nu.

NOS BE­SOINS QUO­TI­DIENS

Ras­sem­blant une dou­zaine de de­si­gners et col­lec­tifs, l’ex­po­si­tion «Our Dai­ly Needs» in­tro­duit le vi­si­teur dans les cou­lisses de ses be­soins jour­na­liers, pour l’im­plan­ter au coeur du pro­ces­sus in­hé­rent au de­si­gn et qu’il ignore sou­vent. Le consom­ma­teur pré­fère pro­fi­ter du pro­duit en re­lé­guant le de­si­gn, soit le pro­ces­sus de créa­tion, sous la la­bel­li­sa­tion du pro­duit de luxe ou du pro­duit des­ti­né à une élite. Pour­tant, noir sur blanc, l’ex­po­si­tion montre bien que les be­soins aux­quels ré­pond le de­si­gn sont pri­mor­diaux: le be­soin d’ap­prendre, de se re­pé­rer dans l’es­pace, de bé­né­fi­cier d’es­paces pu­blics, d’avoir accès à la mu­sique, de re­cy­cler… Le de­si­gn est bien pour tous, an­cré dans nos vies, sans qu’on le sache. À nous de le dé­voi­ler.

Et le par­cours s’achève entre Bey­routh, Am­man, Ca­sa­blan­ca et le Caire. Parce que le be­soin d’un échange et d’un dia­logue cultu­rels se fait de plus en plus res­sen­tir, la Beirut De­si­gn Week ras­semble la même ma­ni­fes­ta­tion du genre de la ré­gion MENA, Am­man De­si­gn Week, Ca­sa­blan­ca De­si­gn Week et Cai­ro now!, pour of­frir au vi­si­teur un flo­ri­lège de pay­sages qui nous ras­semblent…

KED.

LA CHAMBRE SI­LEN­CIEUSE.

KED.

NA­THA­LIE HARB.

L'ÉCOLE DE MODE DE L'AL­BA.

AME­LIE GOLD­FUSS.

NATIONMETRIX.

"OUR DAI­LY NEEDS ."

KED.

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