MO­MENT DE BON­HEUR AVEC JU­LIA KASSAR

ELLE EST LA MÊME, SUR LES PLANCHES, À LA TÉ­LÉ­VI­SION, AU CI­NÉ­MA, FACE À SES ÉTU­DIANTS, DANS LA VILLE, DANS LA VIE, JU­LIA KASSAR PRÊTE SON SOU­RIRE À L’IMAGE DE LA FEMME LI­BA­NAISE. CELLE QU’ON A EN­VIE D’ÊTRE, NA­TU­RELLE, AU­THEN­TIQUE, EN PAIX AVEC ELLE-MÊME.

Femme Magazine - - RENCONTRE - Nay­la Ra­ched

D epuis le temps qu’elle ap­pa­raît sur le pe­tit écran, le grand écran, qu’elle foule les planches, de­puis le temps que je la croise à Bey­routh, au dé­tour des évé­ne­ments cultu­rels qui animent la ville, un film, une pièce, un concert… elle est presque tou­jours là. «Pas tou­jours, quand j’ai le temps, pré­ci­set-elle. J’ai be­soin de me nour­rir moi aus­si, de voir ce qui se passe, de me rendre ja­louse par­fois de­vant un beau tra­vail! De vi­brer face à une pièce, une par­ti­tion de mu­sique. Et je sens que je ne vois pas as­sez, que je ne lis pas as­sez, qu’il y a tou­jours une faille, qu’il faut en­core plus» . Son rire éclate, franc et lé­ger, l’au­then­ti­ci­té du rire qui la ca­rac­té­rise émaille­ra notre dis­cus­sion à bâ­tons rom­pus, au rythme des mi­nutes qui filent, riche d’un échange en toute sim­pli­ci­té. Au rythme d’un par­cours qui re­monte à l’en­fance avec ses mo­ments dé­ci­sifs. Une en­fance li­ba­naise nor­male?

«Nor­male! Pas tout à fait» , s’ex­clame-telle aus­si­tôt. C’était du­rant la guerre, les études sco­laires à la Sainte-Fa­mille fran­çaise et au Col­lège des Saints-Coeurs, le bac fraî­che­ment en poche, elle com­mence aus­si­tôt à tra­vailler comme en­sei­gnante au pri­maire. C’est que son en­vie pre­mière a été contre­car­rée par un non pa­ren­tal freme: elle vou­lait dan­ser. «J’étais en ad­mi­ra­tion de­vant Geor­gette Ge­ba­ra, même Na­dia Ga­mal, Mau­rice Bé­jart, la danse arabe, mo­derne, folk­lo­rique.» Ha­sard d’une ren­contre, d’une dis­cus­sion, elle dé­couvre que Geor­gette Ge­ba­ra donne un cours dans le cadre de la spé­cia­li­sa­tion de théâtre à la fa­cul­té des Beaux-Arts de l’Uni­ver­si­té Li­ba­naise. Là, c’est la ren­contre des grands noms… et ces mots de Ray­mond Ge­ba­ra qui ré­sonnent en­core: «Le jour où tu te fixe­ras un ob­jec­tif, tu se­ras une bonne ac­trice.» Dé­clic, chan­ge­ment, de la joie en­tière d’être aux Beaux-Arts, elle com­mence à se prendre au sé­rieux.

C’est Ray­mond Ge­ba­ra qui lui of­fri­ra son pre­mier rôle sur les planches dans la pièce Le fai­seur de rêves (Sane3 elah­lam). Il lui pro­pose au dé­part le rô­le­titre, la Dul­ci­née de Don Qui­chotte, mais une nou­velle fois, elle doit faire face au non pa­ren­tal: pas de femme lé­gère pour un pre­mier rôle. «J’ai dû ra­ter cette oc­ca­sion, mais j’ai réus­si à ob­te­nir en­fin l’au­to­ri­sa­tion d’être sur les planches, dans la même pièce, mais dans un rôle se­con­daire. Avec le re­cul, j’étais peu­têtre prête à jouer le rôle, mais pas à af­fron­ter di­rec­te­ment toute une car­rière avec ce rôle-titre et les consé­quences de son suc­cès.» Un suc­cès qu’elle a ob­te­nu as­sez ra­pi­de­ment, deux ou trois ans plus tard, quand elle a com­men­cé à in­ter­pré­ter de grands rôles.

«J’AI TOUT LE TEMPS EN­VIE DE FAIRE AUTRE CHOSE.»

JOUER COMME SCULPTER LA PIERRE

On ne compte plus les pièces dans les­quelles Ju­lia ap­pa­raît sur les planches, les ex­pé­riences, les ren­contres qui l’ont for­mée, aux cô­tés des pion­niers

du théâtre, Les Bonnes de Ja­wad al-As­sa­di, Les femmes seules de Li­na Abyad, Tou­kous al-icha­rat wa al­ta­ha­wou­lat de Ni­dal al-Ach­kar… jus­qu’à ses der­nières col­la­bo­ra­tions avec Aïda Sa­bra, Vi­trine et Le Dic­ta­teur. «Quand je pense à cha­cune des pièces, il y a un coin dans mon coeur qui pé­tille, ça prend tel­le­ment d’ef­fort, de tra­vail, comme quand on sculpte la pierre. Même la fa­tigue reste, le plai­sir aus­si.»

La ques­tion qui s’im­pose aus­si­tôt: est-elle nos­tal­gique? «Non! Il m'ar­rive de m’éton­ner quand je re­pense à ce qu’on a fait. J’ai ten­dance à tout mettre der­rière le dos, parce que j’ai tout le temps en­vie de faire autre chose.» Une ré­ponse tran­chante et tout aus­si pleine de nuances, face à ces «grands qui nous ont ou­vert la voie, qui ont mon­tré une belle image de la femme, qui nous ont fa­ci­li­té la tâche. Mais ce­la ne veut pas dire que notre gé­né­ra­tion n’a pas aus­si me­né une bonne car­rière, ou que ceux qui vont suivre ne vont pas le faire. La jeu­nesse est ani­mée d’une forte vo­lon­té, elle est créa­tive, au­da­cieuse, et même plus consciente. Moi je n’ai ja­mais res­sen­ti le be­soin d’ap­par­te­nir à une com­pa­gnie de théâtre, au­jourd’hui il y a des jeunes qui mettent sur pied des com­pa­gnies, mal­gré toutes les dif­fi­cul­tés…»

S’il elle n’est pas nos­tal­gique de la belle époque du théâtre, elle re­con­naît, au fil de la dis­cus­sion, res­sen­tir peut-être un pe­tit sen­ti­ment de nos­tal­gie en ce qui concerne le monde de la té­lé­vi­sion, les ex­pé­riences qu’elle y a vé­cues et qui ont dis­pa­ru au­jourd'hui. «Je crois qu’il faut prendre plai­sir à me­ner à bien le tra­vail, que tout soit mis au ser­vice de la pro­duc­tion d’une sé­rie, que ce ne soit pas seule­ment un tra­vail bâ­clé, ba­lan­cé ra­pi­de­ment à la consom­ma­tion.» La der­nière fois qu’elle est ap­pa­rue sur le pe­tit écran, c’était en 2011, dans le feuilleton Al-Chah­rou­ra, mais de­puis elle s’en est éloi­gnée en rai­son de la «qua­li­té des textes et des scé­na­rios qu’on me pro­pose, pré­cise-t-elle. J’at­tends un bon texte, un bon script.»

DON­NER LA NOTE JUSTE

La té­lé­vi­sion, elle y a dé­bu­té si­mul­ta­né­ment avec les planches, avec ses pro­fes­seurs de fa­cul­té éga­le­ment. Un rôle tout aus­si in­té­res­sant, que lui a pro­po­sé le réa­li­sa­teur et met­teur en scène Cha­kib Khou­ry dans le feuilleton Mou­ba­rak d’après un ro­man de Yous­sef Hab­chi al-Ach­kar. Dans ses pro­pos pointe comme une dé­cep­tion face à la mé­dio­cri­té des pro­duc­tions ac­tuelles, même s’il y a de bons es­sais en­core et heu­reu­se­ment d’ailleurs, bien que «le spec­ta­teur li­ba­nais aime voir évo­luer l’ac­teur li­ba­nais, il l’at­tend, il le cri­tique. Mais on peut faire beau­coup mieux, sur­tout main­te­nant avec les sa­tel­lites. Faites un peu d’ef­fort pour la pro­duc­tion, la qua­li­té des textes, le choix des ac­teurs. Je ne cri­tique pas mé­cham­ment mais avec beau­coup d’amour.»

Alors qu’au ci­né­ma, c’est tout le contraire, «Oui, car ce­lui qui veut faire son film, af­firme-t-elle, trime tel­le­ment qu’il n’est pas prêt à faire des conces­sions.» Au ci­né­ma donc, Ju­lia Kassar ne cesse de s’ac­ti­ver, de cu­mu­ler les pro­jets, les rôles prin­ci­paux, les se­conds rôles, les rôles de pas­sage, de­puis son pre­mier film, au dé­but des an­nées 90, Al-i3sar (Le Tour­billon), de Sa­mir Hab­chi, un pre­mier rôle si­len­cieux, la belle fille du quar­tier. Y a-t-il un rôle qui l’a par­ti­cu­liè­re­ment mar­quée? Une nou­velle fois, ce sont les ren­contres qui comptent tout au­tant, et elle cite au pas­sage le tra­vail ef­fec­tué avec Ba­hij Ho­jeij dans ses deux films, Cein­ture de feu et Que vienne la pluie (Chat­ti ya di­ni), et cette an­née, Ra­bih

(Tra­mon­tane) de Vatche Boul­ghour­jian, et Mahbas de So­phie Bou­tros, tout comme le court mé­trage de Ha­ny Tam­ba, Af­ter Shave en 2006, «qui a eu son Cé­sar du court mé­trage. D’ailleurs, ajoute-telle, une grande par­tie des films dans les­quels j’ai joué ont re­çu des prix.» El­le­même, elle en a dé­jà ra­flé une di­zaine, dont le Muhr de la meilleure ac­trice pour Ra­bih au Fes­ti­val In­ter­na­tio­nal du film de Du­baï 2016.

La dis­cus­sion fait ap­pa­raître cer­taines dif­fé­rences entre le ci­né­ma et le théâtre où «on est en­core plus libre, les maîtres des planches!» Alors qu’au ci­né­ma, l’ac­teur est un élé­ment d’un tout, à l’écoute des di­rec­tives du réa­li­sa­teur. Ce qui l’at­tire dans un rôle, c’est sa pre­mière im­pres­sion quand elle lit le script. À chaque nou­veau rôle, ce qui lui fait peur c’est de ne pas être convain­cante, de ne pas don­ner la note juste. «Il faut res­pi­rer le per­son­nage, très bien le connaître, ar­ri­ver, à un mo­ment, à ne pas le jouer.»

LA VIE, L’EN­VERS DU DÉ­COR

Toutes ces ex­pé­riences, tous ces dé­tails, elle les par­tage avec ses étu­diants des Beaux-Arts, au coeur même de la fa­cul­té où elle a étu­dié, même si une di­zaine d’an­nées après son di­plôme, c’est à l’USEK qu’elle a ob­te­nu son Mas­ter. «Quand on en­seigne, on ap­prend aus­si, on ap­prend beau­coup, on s’en­ri­chit. Je pra­tique deux mé­tiers où je suis tout le temps en train de pré­pa­rer, ja­mais de trêve. Tant que je main­tiens l’équi­libre entre ma car­rière d’ac­trice et l’en­sei­gne­ment, c’est sûr, je ne se­rai ja­mais ai­grie. Être seule­ment en­sei­gnante je ne sais pas, il faut que je m’ali­mente de quelque part… Je ne sais pas faire les choses à moi­tié», pour­sui­telle, se dé­cri­vant comme une per­sonne pas­sion­née. «Je suis co­mé­dienne, je vis de mon mé­tier, j’en­seigne. C’est ma vie, aus­si simple que ça. Per­sé­vé­rer dans ce mé­tier, c’est dé­jà beau­coup. Alors jouer à la star!» Elle s’y prête, quand c’est épi­so­dique, du­rant les fes­ti­vals, de par le monde, ta­pis rouge et gla­mour, «c’est amu­sant, mais la réa­li­té c’est qu’on bûche.»

Entre un tour­nage et un cours, entre un voyage et une tournée, Ju­lia Kassar sait se cal­mer, prendre du temps pour elle, ce «far­niente» qui lui est es­sen­tiel, au coeur de Bey­routh qui ne cesse de vi­brer. on at­tend de la voir pro­chai­ne­ment sur le grand écran dans le der­nier film de Ziad Douei­ri, L’In­sulte, et sur les planches, dans la pièce Close to here de Roy Dib, créée et pré­sen­tée à la Bien­nale de Shar­jah.

D’échange en dis­cus­sion, le su­jet de la femme sur le­quel on s’at­tarde, la pré­sence de plus en plus crois­sante de femmes ci­néastes, l’évo­lu­tion au ci­né­ma d’une image de plus en plus en fa­veur de la femme li­ba­naise, «une femme qu’on a en­vie d’être, ni sexe sym­bol, ni ma­man, mais le re­flet des mille fa­cettes de la femme li­ba­naise spé­cia­le­ment, en es­pé­rant que la té­lé­vi­sion sui­vra.» Et quand on cherche une ma­nière dis­crète de lui po­ser une ques­tion sur sa propre image, sans chi­chi ni dé­tour­ne­ment, elle af­firme aus­si­tôt: «Ça me plaît beau­coup quand on me dit vous êtes la même. Et mes étu­diants, tout éton­nés, qui me de­mandent: mais comment faites vous pour être comme ça? Gar­der le na­tu­rel, être au­then­tique. Ne pas avoir peur de ses rides, de son âge. C’est bien qu’ils voient ça dé­jà, qu’ils com­parent. Nor­ma­le­ment, on est at­ti­ré par la beau­té plas­tique… Je suis bien avec moi-même tout sim­ple­ment. En re­vanche, quand je joue un rôle, j’aime chan­ger.» Heu­reuse? «C’est un grand mot. J’ai mes ins­tants de bon­heur.»

RA­BIH.

MAHBAS.

AVEC BA­HIJ HO­JEIJ.

TRO­PHÉE DE LA MEILLEURE AC­TRICE POUR SON RÔLE DANS TRA­MON­TANE, RE­MIS PAR CHEIKH MANSOOR BIN MO­HAM­MED BIN RASHID AL-MAKTOUM À JU­LIA KASSAR, LORS DE LA CÉ­RÉ­MO­NIE DU 13ème FES­TI­VAL DU FILM DE DU­BAÏ.

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