JIHANE CHOUAIB LA POÉ­SIE LE CI­NÉ­MA LE RE­TOUR

APRÈS SON PRE­MIER LONG DO­CU­MEN­TAIRE «PAYS RÊ­VÉ» , JIHANE CHOUAIB PRÉ­SENTE AU PU­BLIC LI­BA­NAIS SON PRE­MIER FILM DE FIC­TION «GO HOME» . FEMME RE­VIENT AVEC ELLE SUR SON PAR­COURS DE CI­NÉASTE, SUR L’ÉCRI­TURE, LA POÉ­SIE, LE LI­BAN.

Femme Magazine - - RENCONTRE - N.R.

Àl’image de son film, une ren­contre avec Jihane Chouaib s’en­robe, spon­ta­né­ment, de poé­sie. Cette poé­sie, en la­quelle elle croit, qui parle mieux du réel que le dis­cours ra­tion­nel. «Ce qui m’in­té­resse au ci­né­ma de­puis l’ado­les­cence, dit-elle, ce sont les sen­sa­tions que j’ab­sorbe, qui font qu’en sor­tant de la salle, je marche dif­fé­rem­ment, je fume dif­fé­rem­ment. La poé­sie c’est faire des as­sem­blages in­édits de sen­sa­tions.» Au dé­tour de la conver­sa­tion, elle ra­conte cette en­vie de lire une dé­fi­ni­tion du ta­rab qu’elle a re­le­vée du mur vir­tuel d’une amie et no­tée sur un ca­le­pin dans son sac: «Tu dois sen­tir quel che­min prendre pour tra­ver­ser tes peines et trou­ver la joie. Quand tu ac­ceptes d’être vul­né­rable, tu de­viens forte, c’est la voie du ta­rab.»

Un ca­le­pin, l'ob­jet dont elle ne se dé­par­tit ja­mais. Parce qu’au dé­part, il y a l’écri­ture, avant toute chose: «J’ai tou­jours écrit et, à un mo­ment, je me suis ren­du compte que ce sont des images que j’écris. Et ça me frus­trait de ne pas pou­voir les concré­ti­ser. C’est alors que je me suis dit que je de­vrais faire du ci­né­ma.» Pour­tant, elle n’a pas sui­vi des études de ci­né­ma, c’est la Phi­lo­so­phie qu’elle a choi­sie comme un dé­fi, n’étant pas très concep­tuelle. Le ci­né­ma est ve­nu après, à la de­mande d’un ami. Pour l’ai­der à écrire son court mé­trage, la voi­là par­ti­ci­pant au scé­na­rio, au cas­ting, au tour­nage, à la di­rec­tion d’ac­teurs, com­plè­te­ment par ac­ci­dent. Elle dé­cide donc de se lan­cer dans cette voie, sans trop pen­ser aux dif­fi­cul­tés que ce­la im­plique.

CETTE PART D’ÉTRANGE

Ot­to ou des confi­tures (2000), Sous mon lit (2005), Dru (2009), dans ses courts et moyens mé­trages, plane un rap­port à l’étrange, dé­ce­lable éga­le­ment dans Go Home. «L’étran­ge­té a tou­jours été dans ma vie, cette im­pres­sion qu’il existe plu­sieurs réa­li­tés.» Au Li­ban, en guerre dé­jà, quand on lui ra­con­tait, en­fant, que c’était un carnaval dans la rue, que les sacs de sable étaient des sacs de sucre. Au Mexique en­suite, où elle a gran­di jus­qu’à ses 11 ans, im­pré­gnée par cette forte croyance en la pré­sence des fan­tômes et des re­ve­nants.

Le choix du Mexique en soi comme «une aven­ture» est dé­ter­mi­nant et sym­bo­lique, il re­flète la per­son­na­li­té

de ses pa­rents, «très in­dé­pen­dants d’es­prit…» Son père, Fran­çais, Li­ba­nais du Sé­né­gal, est un scien­ti­fique, sa mère a dans ses ba­gages des études de lit­té­ra­ture arabe, de so­cio­lo­gie, de théâtre, de danse. De ce mi­lieu fa­mi­lial, Jihane a pui­sé une confiance qui lui a per­mis de faire ses choix plus tard en France, «aus­si étranges soient-ils. Ça m’a don­né la force d’oser. Je n’avais ni fortune, ni ré­seau, j’avais un ca­rac­tère très in­tro­ver­ti et, à l’époque, très peu de filles étaient ci­néastes. J’au­rais dû me dé­cou­ra­ger im­mé­dia­te­ment, mais…»

Ori­gi­naire d’un village près d’Aley, Jihane re­fuse dès son ar­ri­vée en France de s’adap­ter aux cli­chés ra­cistes, d’ap­par­te­nir à cette double image pré­gnante des Li­ba­nais, d’un cô­té les bour­geois du 16e, de l’autre les «ter­ro­ristes». «Dans ma tête j’avais mon propre pays fait de beau­coup de cou­leur, de vio­lence aus­si, et qui n’existe peut-être que dans ma tête. Éle­vée par les ro­mans fran­çais, je sen­tais que j’étais à ma place mal­gré cette image des Li­ba­nais.»

LI­BAN, PAYS RÊ­VÉ

Pa­ral­lè­le­ment à ses courts mé­trages, elle com­mence dès 2004 à écrire Go Home. Sauf que la guerre de 2006 éclate. «La fic­tion c’était fi­ni pen­dant des an­nées.» C’est à ce mo­ment qu’elle réa­lise le do­cu­men­taire Pays Rê­vé ou comment «quatre ar­tistes li­ba­nais éle­vés à l’étran­ger rêvent le Li­ban, l’ima­ginent, le fan­tasment, le cau­che­mardent… comme si la guerre de 2006 ve­nait rap­pe­ler la guerre ci­vile à la gé­né­ra­tion des en­fants de la guerre et ré­ac­ti­ver tout ce qu’on croyait avoir gé­ré.» C’est le point de dé­part de Go Home, une sorte «d’au­to­bio­gra­phie ima­gi­naire», qui ra­conte l’his­toire de Na­da, in­ter­pré­tée par Gol­shif­teh Fa­ra­ha­ni, de­ve­nue une étran­gère dans son propre pays. Per­son­nage tra­gique, An­ti­gone li­ba­naise, re­fu­sant de se sou­mettre à la loi des hommes, achar­née, tê­tue, elle ef­fec­tue pour­tant un che­min d’éclo­sion, peu­plé de sou­ve­nirs d’en­fance qui re­montent à la sur­face. Cet «en­fant en nous qui à la fois nous donne plein de force, de vi­ta­li­té, de ca­pa­ci­té de jeu, d’in­ven­ti­vi­té, mais peut par ailleurs nous en­fer­mer dans des dou­leurs, des li­mites, dans un res­sas­se­ment du pas­sé, comme par exemple af­fir­mer ne pas vou­loir vivre car ce se­rait tra­hir les morts. C’est un rai­son­ne­ment d’en­fant qu’on peut traî­ner très long­temps. Et ce n’est qu’une fois ré­con­ci­lié avec l’en­fant in­té­rieur, avec les vieilles dou­leurs qu’on peut trans­por­ter un peu mieux son «chez soi» avec soi.»

Le Li­ban est au coeur de ses deux longs mé­trages, do­cu­men­taire et de fic­tion, le Li­ban où elle a com­men­cé à ve­nir presque chaque an­née de­puis la fin des an­nées 90, comme at­ti­rée par une mul­ti­tude de choses à com­prendre. «Je trou­vais tout ma­gni­fique, même les dé­tri­tus, les fa­çades cri­blées de balles, ça m’éner­vait aus­si certes, mais c’était très ins­pi­rant, mys­té­rieux, ce lien qui me rat­ta­chait ici, alors que je n’y ai pas vé­cu, que j’ai per­du la langue.» Une perte vé­cue comme une dou­leur, comme «une bar­rière qui nous sé­pare des autres, comme l’im­pres­sion d’avoir aban­don­né une pe­tite fille quelque part qui parle l’arabe, un pe­tit fan­tôme qui dit je suis en­core là, mais en même temps qui n’est pas moi puisque je ne pos­sède plus cette langue.» Et elle ai­me­rait bien que son fils apprenne l’arabe, avec sa grand-mère. En­tre­temps l’écri­ture en­core et tou­jours, Jihane tra­vaille sur les scé­na­rios de ses deux pro­chains films.

«C’était très ins­pi­rant, lien qui mys­té­rieux, ce ici.» me rat­ta­chait

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