BET­TER BE WAT­CHING THE CLOUDS WA­LID RAAD LA FICTION ET LA RÉA­LI­TÉ

LA GALERIE SFEIR-SEMLER AC­CUEILLE JUS­QU’AU 30 DÉCEMBRE, L’EX­PO­SI­TION BET­TER BE WAT­CHING THE CLOUDS DE WA­LID RAAD. UN MÉ­TI­CU­LEUX TRA­VAIL DE SUPERPOSITION, DE GLISSEMENT, DE RELECTURE DE L’ART.

Femme Magazine - - EXPOSITION - N.R.

Per­pé­tuel jeu entre fiction et réa­li­té, l’ex­po­si­tion de Wa­lid Raad ne laisse pas in­dif­fé­rent. Le vi­si­teur en sort la tête et le corps gon­flés d’images et de per­cep­tions cham­bou­lées, avec l’en­vie pres­sante d’y re­ve­nir, en­core et en­core, pour plon­ger à nou­veau dans ce jeu de glissement qui n’en fi­nit pas d’ou­vrir des fe­nêtres, l’une après l’autre. Des fe­nêtres sur l’his­toire, sur le temps, sur la mé­moire, sur les ob­jets, sur l’oeuvre, son contexte, son ap­proche, sa per­cep­tion. Loin d’une concep­tua­li­sa­tion sclé­ro­sée du dis­cours contem­po­rain, Bet­ter Be Wat­ching the Clouds s’en­ra­cine pro­fon­dé­ment dans un monde en quête de lui-même, où l’idéal ne cesse de tré­bu­cher. L’ex­po­si­tion in­clut de nou­velles oeuvres is­sues de trois pro­jets en cours, ain­si qu’une ré­cente col­la­bo­ra­tion avec l’ar­chi­tecte Ber­nard Khou­ry. À tra­vers ce der­nier vo­let in­ti­tu­lé Pre­face, le vi­si­teur a l’oc­ca­sion de voir le pro­jet (non-sé­lec­tion­né) que Raad et Khou­ry ont sou­mis au concours d’ar­chi­tec­ture lan­cé par l’As­so­cia­tion pour la Pro­mo­tion des arts au Li­ban (Apeal) pour la concep­tion du Mu­sée d’Art de Bey­routh (BeMa). Plon­geant lit­té­ra­le­ment et sym­bo­li­que­ment au coeur de la terre, au coeur du sol li­ba­nais, en des sou­ter­rains dé­cli­nés en vases com­mu­ni­cants, Pre­face re­lève da­van­tage de l’uto­pie, ou pa­ra­doxa­le­ment, d’un réa­lisme de clair­voyance, plans et ma­quettes à l’ap­pui.

Dès l’en­trée dans l’es­pace blanc de la galerie, à la Qua­ran­taine, le re­gard ac­croche deux sé­ries de pho­to­gra­phies prises dans le cadre du pro­jet Sweet Talk: Beirut (Com­mis­sions), di­vi­sé en deux vo­lets. D’un cô­té, six pho­to­gra­phies de scènes dont Raad a été té­moin, dans les an­nées 90, de l’autre cô­té, deux pho­to­gra­phies por­tant sur les mo­nu­ments pu­blics. Pho­to­gra­phies-mon­tage ou pho­to­gra­phies-col­lage, la réa­li­té en­tre­croise la fiction, par le biais du re­gard dé­dou­blé de l’ar­tiste en un ef­fet de mi­roir. Des scènes des rues de Bey­routh, de ses im­meubles, de ses vi­trines, de ses jar­dins qui se té­les­copent

et s’ouvrent sur un vide dé­ser­tique, une illu­sion de per­cep­tion, une ré­flexion des mul­tiples couches de l’his­toire, à l’image des ex­traits de jour­naux qu’il tire des ar­chives du pays, pro­po­sant par là une nou­velle lec­ture de la marche du pays.

En­core plus dé­con­cer­tant, plus in­tri­gant, le pro­jet Scrat­ching on things I Could Di­sa­vow, amor­cé en 2007, au mo­ment où la cons­truc­tion de nou­velles in­fra­struc­tures des­ti­nées à l’art prend une am­pleur sou­daine dans cer­taines villes comme Abou Dha­bi, Du­baï, Bey­routh, Do­ha et d’autres, mu par un ques­tion­ne­ment au­tour de la dé­fi­ni­tion de «l’art arabe» se­lon trois axes: is­la­mique, mo­derne et contem­po­rain. Wa­lid Raad se fait un vrai conteur d’his­toires fa­bu­lées. Entre le sur­réel et le fan­tas­tique, le vi­si­teur perd le pied, face à ces trois oeuvres qui com­posent l’en­semble: Les Louvres placent le vi­si­teur face à des ob­jets qui changent de vi­sage, qui perdent leurs ombres, peut-être lors du tra­jet les trans­por­tant du Louvre pa­ri­sien à ce­lui d’Abou Dha­bi; Post­face to the Ninth Edi­tion: On Mar­wan Kas­sab Ba­chi, cé­lèbre peintre sy­rien, ou­blié de la scène arabe, au­quel rend hom­mage Wa­lid Raad à sa ma­nière, à tra­vers en­core un ré­cit fic­tif, une ins­tal­la­tion in­vi­tant le spec­ta­teur à dé­cou­vrir des pein­tures qui pré­fèrent se ca­cher der­rière d’autres; Let­ters to the Rea­der pré­sente des oeuvres qui ont per­du leurs ombres, parce qu’elles ont «tout sim­ple­ment per­du leur in­té­rêt sur ces murs sur les­quels elles sont ac­cro­chées.» Une oeuvre com­plé­tée par une vi­déo où la ré­flexion se mêle à l’humour.

Fi­na­le­ment, voi­là l’oeuvre épo­nyme, dans le cadre du pro­jet The At­las Group, qui se penche sur les guerres qui ont se­coué le Li­ban au cours des der­nières dé­cen­nies. Fruit d’un ha­sard peut-être, entre les mains de Wa­lid Raad un ou­vrage qui re­cense les dif­fé­rentes plantes au Li­ban; du sein de cette flore mul­tiple naît un ré­cit fic­tif: «Ces plaques, lit-on, ont été of­fertes en 1992 à l’At­las Group, par Fad­wa Has­soun, of­fi­cier de l’Ar­mée Li­ba­naise à la re­traite. Tout au long des an­nées 70 et 80, le Deuxième Bu­reau don­nait aux lea­ders po­li­tiques et mi­li­taires, lo­caux et in­ter­na­tio­naux, un nom de code du champ lexi­cal flo­ral. Bo­ta­niste ex­pé­ri­men­tée, le rôle de Has­soun consis­tait à as­si­gner les noms de code aux lea­ders…» Ba­chir Ge­mayel, Mar­ga­ret That­cher, Yas­ser Ara­fat, Hos­ni Moubarak, Gor­bat­chev… les voi­là épin­glés, dans tous les sens du terme. Les choses ne se­ront plus comme avant, une fois en­tré dans l’es­pace de la Galerie Sfeir-Semler où l’ex­po­si­tion Bet­ter Be Wat­ching the Clouds de Wa­lid Raad se pour­suit jus­qu’au 30 décembre.

PRO­JET SOU­MIS AU CONCOURS D’AR­CHI­TEC­TURE LAN­CÉ PAR APEAL POUR LA CONCEP­TION DU MU­SÉE D’ART DE BEY­ROUTH.

SWEET TALK: BEIRUT (COM­MIS­SIONS).

BET­TER BE WAT­CHING THE CLOUDS.

LET­TERS TO THE REA­DER.

POST­FACE TO THE NINTH EDI­TION: ON MAR­WAN KAS­SAB BA­CHI (1934-2016).

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