RITA HAYEK UN ES­PRIT LIBRE

ELLE EST À L’AF­FICHE DU DER­NIER FILM DE ZIAD DOUEIRI, L’INSULTE. RITA HAYEK EST TOUT EN SOU­RIRE, SPON­TA­NÉI­TÉ ET AUTHENTICITÉ. PLUS D’UNE HEURE DE CONFIDENCES AVEC , RITA HAYEK EST BEL ET BIEN UN ES­PRIT LIBRE, ET QUI S’ASSUME ENTIÈREMENT.

Femme Magazine - - RENCONTRE - Nay­la Ra­ched

Des planches de Ka3eb 3alé et Vé­nus, au tour­nage de L’Insulte, les trois rôles phares de Rita Hayek ont mar­qué la scène ar­tis­tique li­ba­naise et in­ter­na­tio­nale. La tren­taine à peine, son par­cours ar­tis­tique n’est peut-être pas long, une di­zaine d’an­nées, mais Rita a dé­jà vé­cu plu­sieurs tour­nants ma­jeurs, et dans sa vie et dans son tra­vail, sa pas­sion plu­tôt. Un pre­mier tour­nant à 21 ans, à Los An­geles, où elle s’est ren­due à plu­sieurs re­prises, avec un vi­sa de tou­riste, pour suivre des cours et par­ti­ci­per à des ateliers d’ac­to­rat dans di­verses écoles amé­ri­caines, dont la Stella Ad­ler Aca­de­my of ac­ting. «Les cours, mais sur­tout la vie là­bas, m’ont beau­coup ap­pris, dit-elle. J’ai dé­cou­vert la femme en moi. Ici, je vi­vais avec mes pa­rents, je vi­vais dans une bulle.» Comme une gifle re­çue en pleine gueule, comme une in­jonc­tion à sor­tir de cette bulle pro­tec­trice, Los An­geles fut une le­çon de vie, la «vraie vie» , mal­gré les mo­ments dif­fi­ciles, ou plu­tôt en rai­son des mo­ments dif­fi­ciles.

UN DRY MAR­TI­NI, SVP!

En 2012, elle re­vient chan­gée, in­té­rieu­re­ment dif­fé­rente. «Il y a un avant et un après Los An­geles.» . Elle se dé­couvre ath­lète, ma­ra­tho­nienne, amou­reuse de la nature. Elle se dé­couvre plus forte, ré­con­ci­liée entièrement avec la so­li­tude. «La meilleure com­pa­gnie qu’on puisse avoir dans la vie, c’est soi-même.» Elle évoque ce dé­tail, ce mo­ment où, pour la pre­mière fois, dans un bar à Los An­geles, elle boit un verre, un Dry Mar­ti­ni – elle s’en rap­pelle très bien –, seule, en trin­quant à sa propre san­té. Cette so­li­tude peu­plée la rend en­core plus confiante en elle, plus heu­reuse, et donc, ca­pable de rendre les gens heu­reux au­tour d’elle.

Et la femme qu’elle a dé­cou­verte en elle, comment la dé­cri­rait-elle? Lé­gère hé­si­ta­tion, le temps né­ces­saire pour pou­voir se ré­su­mer, et la réponse fuse, aus­si la­co­nique que pré­cise: «Un es­prit libre» mû par une telle soif de vivre, de réa­li­ser ses rêves, de voya­ger… alors que la vie est si courte, que le temps file. Son pire dé­faut: «Im­pul­sive» , même si par­fois elle ap­pré­cie ce trait de ca­rac­tère.

Rita Hayek est née pour jouer. «Du plus loin que je m’en sou­vienne, c’était ma pas­sion.» À Fay­troun, dans la mai­son fa­mi­liale, elle s’af­fai­rait à mettre en scène des spec­tacles aux­quels elle fai­sait par­ti­ci­per ses cou­sins, in­vi­tant les pa­rents à y as­sis­ter, après avoir payé leur billet d’en­trée. Elle s’amu­sait même à com­po­ser des bandes des­si­nées, à in­ven­ter une his­toire avec des pho­to­gra­phies réelles. «Je vi­vais dans un monde ima­gi­naire» , sou­rit-elle au mo­ment où les sou­ve­nirs d’en­fance af­fleurent. À Fay­troun tou­jours, la «chambre de jeu» com­po­sait son uni­vers. Là, elle vi­vait une autre vie, elle était une autre per­sonne, elle par­lait une autre langue… Alors, les planches, la té­lé­vi­sion et le ci­né­ma re­pré­sentent pour elle l’op­tion unique, pas de plan B ou une quel­conque autre al­ter­na­tive. Une fois ses études sco­laires ache­vées, sec­tion lit­té­raire-phi­lo­so­phie à l’École de la Sainte-Fa­mille, elle ne pré­sente qu’un seul concours uni­ver­si­taire: ce­lui des Beaux-Arts de l’Uni­ver­si­té Li­ba­naise. Le jour des ré­sul­tats, c’est la peur: es­telle vrai­ment douée, est-ce sa des­ti­née, ou n’est-ce qu’un rêve d’en­fance? Ac­com­pa­gnée de son père, la voi­là qui re­père son nom sur la liste des ad­mis: le 6ème nom.

BUS NO5, FURN EL-CHEB­BAK / FA­NAR

Une fibre ar­tis­tique hé­ri­tée de sa mère, sa fi­gure fé­mi­nine prin­ci­pale, son exemple dans la vie, psy­cho­logue, pro­fes­seur, Rita s’en­dor­mait au chant de sa voix. Son père a pra­ti­qué la dab­ké aux cô­tés de Sa­bah, de Fey­rouz… «Ils ont ap­puyé cha­cun de mes choix» , et pour une femme au Li­ban, ce n’est ja­mais ac­quis d’avance de vivre seule à l’étran­ger, de vivre seule ici, d’em­bras­ser une car­rière d’ar­tiste, d’ac­trice. Les an­nées d’uni­ver­si­té, les «plus belles an­nées» , elle se sen­tait chez elle, dans son mi­lieu na­tu­rel. «Je me di­sais souvent que j’étais née pour être là.» La vie de cam­pus, les amis de fac, qui consti­tuent au­jourd’hui en­core sa garde rap­pro­chée, le sé­rieux des études. Elle évoque cer­tains de ses pro­fes­seurs, Ju­lia Kas­sar, Ga­briel Yam­mine, Ni­co­las Da­niel… Ceux-là mêmes avec qui plus tard, elle a tra­vaillé, avec qui elle a joué sur les planches, sur le pe­tit et le grand écran. À me­sure qu’elle parle, ses yeux s’illu­minent, le fris­son, la chair de poule sont per­cep­tibles, d’un coup.

Dès la pre­mière an­née de fac, Rita Hayek ob­tient des rôles à la té­lé­vi­sion no­tam­ment avec Mar­wan Na­j­jar pour un rôle dans le feuille­ton Ayyam Azar, quelque temps après l’as­sas­si­nat de Ra­fic Ha­ri­ri, en 2005, mais aus­si dans le pro­gramme mu­si­cal Ro­ta­na Ca­fé. «La chance a tou­jours été de mon cô­té, af­firme Rita, mais ce n’est pas qu’une ques­tion d’op­por­tu­ni­tés qui se pré­sentent, il faut sa­voir les sai­sir.» Elle se sou­vient en­core qu’à l’époque, elle n’avait ni voiture, ni per­mis de conduire, et qu’elle de­vait prendre le bus nu­mé­ro 5 de Furn el-Cheb­bak où se trouve l’UL à Fa­nar, où elle ha­bi­tait.

UN AR­TISTE SE DOIT D’ÊTRE LIBRE

D’anec­dotes en ré­cits, de dé­tails en sou­ve­nirs, Rita Hayek est consciente que chaque étape de sa vie a été un com­bat, qu’après chaque dif­fi­cul­té, elle ar­ri­vait à ob­te­nir ce qu’elle vou­lait. C’est ce qui est ar­ri­vé quand elle a été en­rô­lée par Jacques Ma­roun dans la pièce Ka3eb 3alé, «un tour­nant dans ma vie» . Au­di­tion, coup de fil po­si­tif: elle est par­faite pour le rôle. Sauf que, concours de cir­cons­tances et d’em­ploi du temps, elle est re­te­nue à Du­baï pour un tour­nage. Le rôle lui échappe. Mais, en­core un coup de fil, in­at­ten­du: «La pièce ne va se faire qu’avec toi» , lui dit Jacques Ma­roun. La voi­là le len­de­main à Bey­routh, les ré­pé­ti­tions com­mencent aus­si­tôt, les re­pré­sen­ta­tions, plus de 70 - fait très rare au Li­ban - font salle comble, la pièce est un suc­cès. Après, c’est le «ba­by blues» . Mais il faut sa­voir sai­sir les chances; un ami lui parle du film La Vé­nus à la Four­rure de Ro­man Po­lans­ki. À peine l’a-t-elle vu, qu’elle ap­pelle Jacques Ma­roun: «C’est cette pièce que je veux jouer, lui dit-elle,

dé­ter­mi­née. C’est une pièce dan­ge­reuse, il n’y a pas d’his­toire, un jeu d’ac­teur seule­ment. On ne sa­vait pas comment le pu­blic li­ba­nais al­lait l’ac­cueillir.» En­core une fois, le suc­cès est au ren­dez-vous. «Mes choix ont chan­gé après, ils sont de­ve­nus plus ma­tures, en tant qu’ac­trice, en tant que femme. Je prends mon temps main­te­nant. Je connais mon po­ten­tiel, je me fie à mon ins­tinct.» Se pose-t-elle des li­mites dans son mé­tier? «Le terme ne s’ac­corde pas avec ce­lui d’ar­tiste, ré­pond-elle, si­non on ne fe­rait pas ce mé­tier. Un ar­tiste se doit d’être libre, d’al­ler dans des zones où il a peur, de s’in­ves­tir dans son tra­vail pour se dé­cou­vrir.» On est au Li­ban pour­tant, les ru­meurs, les langues vont bon train, en­core plus pour une femme dans nos so­cié­tés sclé­ro­sées. «Je ne re­doute sû­re­ment pas le qu’en­di­ra-t-on, mais ce­la ne veut pas dire que ça ne me dé­range pas.» Et elle a été bles­sée par les com­men­taires, au­tour de l’af­fiche de Vé­nus, de cer­taines per­sonnes qui n’avaient même pas as­sis­té au spectacle! Dans ces mo­ments­là, la co­lère est grande, ur­gente l’en­vie de faire ses va­lises, de par­tir. «Ce pays mé­rite-t-il ce qu’on fait pour lui? Tout comme Ziad (Doueiri), comment il a été re­çu à l’aé­ro­port! Puis tu te dis qu’il y a des gens qui ap­pré­cient. Alors pour­quoi lais­ser la place à ceux qui ne le mé­ritent pas?» À chaque fois quelque chose la ra­mène, son rôle n’est pas ache­vé ici.

LE COU­RAGE D’INS­PI­RER

Conti­nuer à faire chan­ger les choses, mal­gré la dif­fi­cul­té, même si elle est obli­gée de tou­jours se battre pour se prou­ver. «On me dit souvent que je suis une bombe, quel sex-ap­peal, quelle beau­té! Mais je ne suis pas seule­ment ce­la. Cette ten­dance à de me placer dans des cases, ça m’exaspère!» Rita dé­nonce «le double vi­sage de la so­cié­té au Li­ban, sa bi­po­la­ri­té ef­frayante, alors que parallèlement, pa­ra­doxa­le­ment, le pays te nour­rit tel­le­ment.» Rita confie avoir ap­pris à gé­rer la si­tua­tion, mais elle de­vient «une ti­gresse» dès qu’on s’ap­proche de sa vie pri­vée. «Mon tra­vail, par­lez-en au­tant que vous vou­lez, il ne m’ap­par­tient plus. Mais ma vie pri­vée, qu’on ne s’en ap­proche pas.»

«CETTE TEN­DANCE À ME PLACER DANS DES CASES, ÇA M’EXASPÈRE!»

Pour cette rai­son, elle a ré­cem­ment pla­ni­fié son ma­riage dans le se­cret le plus to­tal, à Chypre, ma­riage ci­vil évi­dem­ment, «par convic­tion» . Elle a te­nu à té­lé­char­ger elle-même une photo de son ma­riage sur les ré­seaux so­ciaux, pour être la pre­mière à le faire, pour contour­ner toute vel­léi­té de pa­pa­raz­zi. «Ce que je peux dire, c’est que j’ai épou­sé l’homme de ma vie, l’amour de ma vie. Je suis la femme la plus heu­reuse» dit-elle, au mo­ment où elle est tou­jours à l’af­fiche du film L’Insulte, où elle s’est lan­cée dans un nou­veau tour­nage pour la té­lé­vi­sion, en at­ten­dant la sor­tie pré­vue pour 2018 de son 2ème film de ci­né­ma, Beirut Hol­dem de Mi­chel Kam­moun (Fa­la­fel), dans un rôle aux an­ti­podes de ce­lui de Chi­rine (L’Insulte).

Parce que tant de femmes ont pa­vé le che­min, l’ont mar­quée, l’ont ins­pi­rée, Rita Hayek est consciente et heu­reuse de cette res­pon­sa­bi­li­té qui lui in­combe, celle d’être un exemple à suivre, un mo­dèle. Au­près de «la nou­velle gé­né­ra­tion sur­tout, ces jeunes filles qui me re­mer­cient de les ins­pi­rer, de bous­cu­ler pour elles les fron­tières. Et par­fois des femmes d’un cer­tain âge sa­luent mon cou­rage pour faire pas­ser tel ou tel mes­sage à la so­cié­té» , pour que les femmes, tous âges confon­dus, s’arment de la vo­lon­té d’agir.

L’INSULTE.

KA3EB 3ALÉ.

AVEC LE RÉALISATEUR SAMIR HABCHI.

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