NAS­RI SAYEGH TOUT PART DU MOT ET TOUT Y RE­VIENT

AVEC UNE EX­PO­SI­TION EN COURS, TOUT DOIT DIS­PA­RAÎTRE, ET UN LIVRE DE PHO­TO­GRA­PHIES, MES NUITS SONT PLUS AMÈRES QUE VOS JOURS, RÉ­CEM­MENT PU­BLIÉ, NAS­RI SAYEGH AGENCE SES PLAI­SIRS CRÉA­TIFS AU FIL DE SA PAS­SION DU MOT. REN­CONTRE.

Femme Magazine - - EXPOSITION - N. R.

Nas­ri Sayegh n’aime pas être can­ton­né dans un moule, une image, une iden­ti­té ou une pro­fes­sion bien ca­drée. Dans sa tra­jec­toire, il ne force ja­mais les choses, mais les laisse se dé­ve­lop­per comme elles viennent, au fil des ren­contres, des ha­sards, au fil des mots qui sur­gissent dans l’in­at­ten­du de la langue. Son par­cours éclec­tique le montre bien. Après des études de lettres fran­çaises à l’USJ, qu’il poursuit en France à la Sor­bonne Nou­velle, il se di­rige vers la com­mu­ni­ca­tion avant de se dé­ci­der à quit­ter l’uni­ver­si­té pour se consa­crer au théâtre il prend des cours pri­vés à Pa­ris, tente des concours et le voi­là à l’ESAD, École su­pé­rieure d’arts dra­ma­tiques de Pa­ris où il reste trois ans. À peine sor­ti de l’ESAD, il se re­trouve jour­na­liste à Orient-Pa­ris, où il passe 3 autres an­nées en­vi­ron, pré­sen­tant son propre jour­nal, «au mo­ment où le Moyen-Orient était en ébul­li­tion».

«En 2008, dit-il, je dé­cide de tout ar­rê­ter pour faire une nou­velle chose: re­ve­nir au Li­ban», le Li­ban qu’il avait quit­té et bou­dé du­rant huit ans, en pro­fond désac­cord. Comme un ap­pel, un be­soin, il re­vient au pays, «presque du jour au len­de­main» .À l’écoute du pouls de Bey­routh, il en­chaîne: ci­né­ma, com­mu­ni­ca­tion, mu­sique, image, jour­na­lisme, écri­ture… avant de se dé­ci­der à re­vivre une nou­velle aven­ture, un sé­jour entre deux villes, Bey­routh et Ber­lin, où il ré­side la plus grande par­tie du temps.

QUAND IL JOUE

«Le théâtre est un rêve d’en­fant et, à un mo­ment don­né, j’ai dé­ci­dé de prendre mon cou­rage à deux mains et de ne faire que ça. Le ci­né­ma est ve­nu par ac­ci­dent, par ren­contre», dit-il. Dès son re­tour à Bey­routh, il ren­contre Jo­ce­lyne Saab et joue­ra sous sa di­rec­tion dans What’s going on?, film où l’image croise la poé­sie, au coeur de Bey­routh. Les pro­jets se suc­cèdent, entre autres, Balle per­due

et Still Bur­ning de Georges Ha­chem, ou Blind In­ter­sec­tion de Ni­bal Arak­ji. Il joue éga­le­ment dans des courts mé­trages d’étu­diants, de Jad Yous­sef no­tam­ment. Les per­for­mances ar­tis­tiques aux­quelles il prend part, comme The spea­ker’s cor­ner of Ham­ra Street, de Sâa­dane Afif, ou Ze­ro Pro­ba­bi­li­ty de Ra­bih Mroué, le ra­mènent un peu vers les planches.

QUAND IL MET DE LA MU­SIQUE

D.J. dans les pubs de Bey­routh ou ceux de Ber­lin, la mu­sique est «(sa) sou­pape». Son ambiance mu­si­cale est à la fois «fes­tive, jouis­sive, sen­suelle, vi­vante». Il y a beau­coup de femmes dans son ré­per­toire, Sa­bah, As­ma­han, Brigitte Fon­taine, Grace Jones, Yas­mine Ham­dan… ou Gains­bourg, «qui a fait chan­ter tant de femmes. Je fais dan­ser Ber­lin sur du Ada­wiya, du chaa­bi égyp­tien. C’est une de mes pro­fes­sions, quand j’ai le temps et l’en­vie, mais j’es­saie de ne pas ren­trer dans une formule.» D’ailleurs, il pré­pare ra­re­ment ses play­lists, par­fois les mots le poussent vers une chan­son, et des pla­tines, il re­garde les gens, il les re­garde dan­ser et il danse lui-même. «Cé­lé­brons en­semble, et très souvent en mu­sique arabe, cé­lé­brons ce qu’on n’a plus: cette li­ber­té du corps.»

QUAND IL CAP­TURE L’IMAGE

C’est à tra­vers Burj el-Murr que Nas­ri est tom­bé dans la pho­to­gra­phie. Cette tour sym­bole qu’il avait pris l’ha­bi­tude de pho­to­gra­phier, de jour comme de nuit, par beau temps comme par mau­vais. Sur ses images tou­jours floues, éva­nes­centes, pas claires, pixé­li­sées, dans son tra­vail de col­lage ma­nuel, ou de bro­de­rie, les strates s’agencent, par­tant du mot et y abou­tis­sant. En 2016, il ex­pose à l’IFL sa sé­rie «d’images-ca­le­pins» Bey­routh, peut-être, puis en 2017, No pho­tos Please. Cette an­née, il ex­pose, jus­qu’au 2 août, Tout doit dis­pa­raître, à la Beirut Art Residency Pro­ject Space, à Ge­may­zé. Pa­ral­lè­le­ment, sort son livre de pho­tos de la tour Murr, Mes nuits sont plus amères que vos jours, pu­blié par Plan Bey dans sa col­lec­tion Fu­gaCi­té, ac­com­pa­gné d’une sé­rie de pho­to­gra­phies à ti­rage li­mi­té.

RIMBAUD, CE TA­LIS­MAN

L’écri­ture, «tout part de ça. J’écris tou­jours, par­fois pas des mots. Là, plus que ja­mais je suis lent» ; une len­teur qui n’est pas re­liée au temps, mais à la tor­ture du mot étin­celle. S’il est dans le be­soin de don­ner à lire, il n’est tou­te­fois pas dans l’ur­gence de la publication, qui res­semble souvent à une pres­sion so­cié­tale. Dans sa ma­nière de par­ler, dans ses ar­ticles jour­na­lis­tiques, où il se lâ­chait à fond lin­guis­ti­que­ment, Nas­ri semble agen­cer les mots dans leur ins­tan­ta­néi­té. Et dans leur im­pact. L’ambiance fa­mi­liale y est sû­re­ment pour quelque chose dans sa pas­sion du mot, avec un père écri­vain, jour­na­liste et une mère pro­fes­seur de lettres arabes. Rimbaud n’est ja­mais loin, un re­gard tou­jours po­sé sur l’oeuvre, pro­fon­dé­ment an­cré dans l’oeuvre; Rimbaud ce mo­nu­ment qui re­vient tou­jours, comme un fé­tiche, comme un ta­lis­man, qu’il ne peut pas lâ­cher. Quand il écrit, quand il met de la mu­sique, quand il joue, quand il cap­ture l’image, tout part du mot et tout y re­vient. Le che­min de Nas­ri Sayegh tonne comme un acte de lit­té­ra­ture.

RIMBAUD OEUVRES COM­PLÈTES 1943 - TOUT DOIT DIS­PA­RAÎTRE.

DANS WHAT’S GOING ON.

RÉSIDU - TOUT DOIT DIS­PA­RAÎTRE.

MES NUITS SONT PLUS AMÈRES QUE VOS JOURS.

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