MAYSSA MAN­SOUR

«JE VEUX RE­TROU­VER MON FILS»

Femme Magazine - - ACTUALITÉ - Mar­lène Aoun Fa­khou­ry

L’AUG­MEN­TA­TION DES DIVORCES, DES SÉPARATIONS ET DES CONFLITS FA­MI­LIAUX, EN­TRAÎNE SOUVENT DES DÉ­CHI­RE­MENTS DONT LES EN­FANTS PAYENT LE TRIBUT. TRISTE RÉA­LI­TÉ QUI FAIT QUE LE PE­TIT PEUT ÊTRE AME­NÉ À SU­BIR DES RUPTURES DÉSTABILISANTES DANS SA VIE QUO­TI­DIENNE ET À DE­VOIR RE­CONS­TRUIRE DE NOU­VEAUX ÉQUI­LIBRES DANS SES RE­LA­TIONS AVEC LE PA­RENT QUI OB­TIENT SA GARDE. QUID SI L’EN­FANT EST BRU­TA­LE­MENT AR­RA­CHÉ PAR LES FORCES DE L’ORDRE DES BRAS DE SA MA­MAN?

Tel est le cas de Fa­rès Sy­da­ni, un pe­tit gar­çon de 9 ans. Le pre­mier jour de la fête du Fi­tr, douze agents des Forces de Sé­cu­ri­té In­té­rieure (FSI) dé­foncent deux portes de l’ap­par­te­ment de Mayssa Man­sour à Ras el-Na­beh, pour lui ar­ra­cher de force son fils pour le re­mettre à son père (pré­sent sur les lieux), en exé­cu­tion d’un ju­ge­ment da­tant du 26 avril, émis par le tri­bu­nal ché­rié sun­nite, en ver­tu du­quel la garde de l’en­fant est re­ti­rée à la mère. Une vi­déo lar­ge­ment dif­fu­sée sur les ré­seaux so­ciaux a sou­le­vé la co­lère et l’in­di­gna­tion des in­ter­nautes et té­moi­gné du désespoir et de l’ef­froi de l’en­fant en larmes, sup­pliant les gen­darmes et son père de le gar­der avec sa ma­man. «Pa­pa, pour­quoi tu veux que les sol­dats me prennent? Je ne veux pas par­tir, je veux res­ter avec ma­man. Je peux par­ler? Écoute-moi…» , hur­lait Fa­rès en vain. Une scène poi­gnante qu’au­cun mot ne peut dé­crire. Les im­plo­ra­tions et les cris de dé­tresse de l’en­fant ont lais­sé im­per­tur­bables le père et les gen­darmes qui agis­saient «en ap­pli­ca­tion de la loi et de la dé­ci­sion des au­to­ri­tés ju­di­ciaires com­pé­tentes» , se­lon un com­mu­ni­qué ul­té­rieur des FSI.

Mayssa Man­sour au­rait dû confier Fa­rès à son père au plus tard au dé­but du mois de juin. Mais elle ne l’a pas fait. «J’ai in­ter­je­té ap­pel du ju­ge­ment et pré­sen­té deux de­mandes pour sus­pendre l’ap­pli­ca­tion de la dé­ci­sion du Tri­bu­nal de pre­mière ins­tance, ré­vèle-t-elle. J’ai éga­le­ment ou­vert un dos­sier au­près du Tri­bu­nal des mi­neurs pour pro­té­ger mon fils.» Quelle ne fut notre sur­prise de dé­cou­vrir que les deux de­mandes de gel de l’exé­cu­tion du ju­ge­ment ont été écar­tées, bien que l’ar­ticle 16 re­la­tif au droit de la fa­mille sti­pule que la dé­ci­sion concer­nant

la garde de l’en­fant n’est exé­cu­table qu’après la fin de l’an­née sco­laire! Or Fa­rès était en pé­riode d’exa­mens jus­qu’au 20 juin, une at­tes­ta­tion de son école jointe aux dos­siers le prou­vait. «Cette preuve n’a été re­te­nue ni par la Cour d’ap­pel, ni par le ser­vice de l’exé­cu­tion des ju­ge­ments, ni par le Tri­bu­nal des mi­neurs, dé­plore Mayssa. En­core plus sur­pre­nant est le ju­ge­ment de la Cour d’ap­pel confir­mant la dé­ci­sion du Tri­bu­nal de pre­mière ins­tance, qui ne trouve au­cune rai­son d’in­ter­dire l’exé­cu­tion du ju­ge­ment et dé­ter­mi­nant le même mon­tant des amendes: 1 000 dol­lars pour chaque jour de re­tard dans la re­mise de l’en­fant à son père, et d’une amende de 500 000 LL. pour re­cours abu­sif à la jus­tice.»

«C’est la troi­sième fois que mon ma­ri in­tente un pro­cès pour me re­ti­rer la garde de Fa­rès, pré­cise Mayssa. Lorsque la pa­trouille des FSI (qui n’a pas res­pec­té la loi de la pro­tec­tion des mi­neurs) est ve­nue le prendre un jour de fête et cinq jours avant la fin de l’an­née sco­laire, j’ai quand même ac­cep­té de le re­mettre à son père, pour évi­ter à l'en­fant une si­tua­tion dra­ma­tique, un dé­chi­re­ment dou­lou­reux. Mais c’est mon fils qui a re­fu­sé de par­tir, d’au­tant plus qu’il souffre de pro­blèmes de san­té phy­sique et psy­chiques, dus es­sen­tiel­le­ment à la vio­lence que son père exerce sur lui. Re­fus que j’ai fil­mé d’ailleurs avec mon té­lé­phone por­table.»

De­puis le dé­part for­cé de Fa­rès, sa ma­man n’a pu le ren­con­trer qu’une seule fois. «Il est sou­mis à une telle pres­sion, afin de le dis­sua­der d’avouer ce qu’il veut vrai­ment, de plus on le culpa­bi­lise. J’ai ré­cla­mé sa prise en charge par une pé­do­psy­cho­logue le plus ra­pi­de­ment, afin de li­mi­ter les dé­gâts du trau­ma­tisme dont il a été vic­time. Je ne bais­se­rai pas les bras. Je veux re­trou­ver mon fils. Je veux que la jus­tice m’ac­corde mon droit, mar­tèle-telle. Je re­fuse que cette his­toire tombe dans l’ou­bli comme tant d’autres. Il faut s’unir pour agir. Notre solidarité fe­ra notre force.»

«D’ailleurs, sou­te­nue par le RDFL (Ras­sem­ble­ment Dé­mo­cra­tique des Femmes Li­ba­naises), j’ai lan­cé une cam­pagne de sou­tien à Fa­rès: «Mech bel oué» (pas par la force). À tra­vers cette ini­tia­tive, j’ap­pelle tous ceux qui sont sen­sibles à ma cause à s’in­sur­ger contre la vio­lence dont a été vic­time mon fils, si­gnale Mayssa. Aus­si, cha­cun est ap­pe­lé à ex­pri­mer son avis sur le re­cours à la vio­lence, dans une vi­déo ne dé­pas­sant pas les 30 se­condes et à la pos­ter sur les ré­seaux so­ciaux en ren­voyant au Mech bel oué (écrit en arabe). Ma cause n’est plus ex­clu­si­ve­ment mienne. Elle est de­ve­nue celle «d’une opi­nion pu­blique», celle de toute ma­man su­bis­sant mon sort. La cam­pagne «Pas par la force» dé­bou­che­ra sur une pro­po­si­tion de loi

vi­sant à pré­ser­ver les droits de tout en­fant dont la si­tua­tion est sem­blable à celle de mon fils et ce, en mo­di­fiant les ar­ticles de loi sur la fa­mille qui portent pré­ju­dice aux en­fants. À sa­voir prin­ci­pa­le­ment: la non-in­ter­ven­tion de la po­lice ju­di­ciaire lors de la re­mise des en­fants, et son rem­pla­ce­ment par des dé­lé­gués de la pro­tec­tion des mi­neurs, la prise en charge psy­cho­lo­gique ra­pide du pe­tit, l’in­ter­dic­tion d’em­pri­son­ner la mère qui re­fuse de se sé­pa­rer de son en­fant, le droit de ce der­nier à la pa­role, à l’au­di­tion en jus­tice, et à la prise en compte de ses opi­nions sur toute ques­tion l’in­té­res­sant, no­tam­ment son droit de vivre avec le pa­rent qu’il choi­sit… J’ap­pelle éga­le­ment à un chan­tier de tra­vail na­tio­nal re­la­tif au sta­tut per­son­nel entre les au­to­ri­tés re­li­gieuses et ci­viles.»

LES ONG TIRENT LA SON­NETTE D’ALARME

Le Con­seil de la femme li­ba­naise, l’Union li­ba­naise pour la pro­tec­tion de l’en­fance et le Ré­seau des droits de la fa­mille ont pu­blié un com­mu­ni­qué com­mun dans le­quel ils re­ven­diquent que la garde soit res­ti­tuée à la mère, tout en re­con­nais­sant au père le droit de voir et d’ac­cueillir le mi­neur. Elles ont sur­tout de­man­dé que l’en­fant soit épar­gné dans les conflits pa­ren­taux. De plus, les ONG évoquent la dé­ci­sion nu­mé­ro 46, en date du 1er oc­tobre 2011, prise par le Con­seil is­la­mique ché­rié en vue de ré­for­mer les dis­po­si­tions du sta­tut per­son­nel dans cette com­mu­nau­té. Sui­vant les ré­formes les plus im­por­tantes ap­por­tées par cette dé­ci­sion, l’âge de la tu­telle pour la mère s’élève à 12 ans, in­dé­pen­dam­ment du sexe de l’en­fant. Et dans tous les cas, tout ju­ge­ment concer­nant la garde ne doit pas être exé­cu­té en pleine an­née sco­laire, en­core moins en pé­riode d’exa­men… Par ailleurs, le Con­seil na­tio­nal de la femme li­ba­naise a in­sis­té éga­le­ment sur

la né­ces­si­té de res­pec­ter les conven­tions in­ter­na­tio­nales, sur les en­fants, ra­ti­fiées par le Li­ban, ain­si que l’âge de tu­telle qui convient le mieux à l’in­té­rêt de l’en­fant.

Maître Gha­da Ni­co­las, membre du RDLF (Le­ba­nese wo­men de­mo­cra­tic ga­the­ring) a es­ti­mé que l’exé­cu­tion est une vio­la­tion à la loi 422 sur la pro­tec­tion des mi­neurs. «Pour­quoi cette hâte à exé­cu­ter, et en l’ab­sence d’une dé­lé­guée des mi­neurs, un ju­ge­ment qui n’est pas dé­fi­ni­tif, puisque la mère a pré­sen­té un re­cours en ap­pel et n’a pas été in­for­mée ni avi­sée lé­ga­le­ment de cette dé­marche?, s’in­ter­roge-t-elle. De plus, la po­lice est en­trée par la force pour exé­cu­ter l’ordre de­vant l’en­fant ter­ro­ri­sé, un jour de fête, sa­chant qu’un ju­ge­ment n’est exé­cu­té en un jour fé­rié que s’il y a un abus de droits. Or, ce n’était pas le cas.»

Fa­dia Ki­wan, pré­si­dente de l’Or­ga­ni­sa­tion de la femme arabe, a consi­dé­ré à son tour que «l’on ne peut res­ter les bras croisés quand un en­fant est «sai­si» aus­si bru­ta­le­ment pour être re­mis à son père, en pleine pé­riode d’exa­mens, d’au­tant plus qu’il est sous trai­te­ment pour des pro­blèmes de psy­cho­mo­tri­ci­té. Les plus hautes au­to­ri­tés spi­ri­tuelles de­vraient en­ga­ger une mé­dia­tion pour ré­con­ci­lier les deux pa­rents et as­su­rer la sé­cu­ri­té psy­cho­lo­gique de cet en­fant.»

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