INS­PEC­TION MÉ­CA­NIQUE

Le Mensuel Magazine - - Sommaire - PAR PAUL KHALIFEH

Ar­gent et po­li­tique font bon mé­nage

L’at­tri­bu­tion de l’ins­pec­tion mé­ca­nique et les conflits qu’elle a pro­vo­qués cachent une af­faire de gros sous. PRÉ­VI­SIONS: VÉ­HI­CULES INSPECTÉS EN 2017

Le 28 juillet der­nier, une joint­ven­ture li­ba­no-suisse, Au­tos­pect/sgs, rem­porte l’ap­pel d’offres in­ter­na­tio­nal pour l’at­tri­bu­tion de l’ins­pec­tion mé­ca­nique des vé­hi­cules, pour une pé­riode de dix ans, un mar­ché es­ti­mé à 44 mil­lions de dol­lars amé­ri­cains par an, soit 440 mil­lions de dol­lars. Les trois autres so­cié­tés écar­tées, l’opé­ra­teur ac­tuel Eri/fal, Ap­plus/jaw­da et Opus/da­nach, crient au scan­dale. Se­lon les re­pré­sen­tants des can­di­dats mal­heu­reux, de nom­breuses ir­ré­gu­la­ri­tés ont en­ta­ché la pro­cé­dure d’ad­ju­di­ca­tion, dans le but de fa­vo­ri­ser Au­tos­pect/sgs.

Le 30 août, le Conseil d’etat sus­pend la mise en oeuvre des ré­sul­tats de l’ap­pel d’offres à la suite d’un re­cours dé­po­sé par Ap­plus/jaw­da, ve­nu s’ajou­ter à deux autres re­cours dé­po­sés par les can­di­dats mal­heu­reux Eri/fal et Opus/ Da­nach. De­puis, un bras de fer est en­ga­gé entre le ga­gnant et les per­dants.

Les 21 et 28 sep­tembre, les syn­di­cats des trans­ports ter­restres, y com­pris ce­lui des chauf­feurs de ca­mions, ont pa­ra­ly­sé la cir­cu­la­tion aux en­trées de Bey­routh.

Des ru­meurs, dis­til­lées par la presse, ac­cusent,

par ailleurs, les mi­lieux proches du mi­nistre de l’in­té­rieur et des Mu­ni­ci­pa­li­tés, Nou­had Mach­nouk, de fa­vo­ri­ser Au­tos­pect/sgs. Dé­but août, l’or­ga­nisme de ges­tion de la cir­cu­la­tion rou­tière (OGCR), re­le­vant du mi­nis­tère de l’in­té­rieur, avait de­man­dé au Conseil d’etat de re­ve­nir sur sa dé­ci­sion de mettre en sur­sis l’exé­cu­tion des ré­sul­tats de l’ap­pel d’offres, rem­por­té par la joint-ven­ture li­ba­no-suisse. Les mau­vaises langues parlent de com­mis­sions et de pots-de-vin et le P.-D.G. d’eri/fal, Wa­lid Slei­man, s’est dit éton­né d’avoir été dis­qua­li­fié, alors que le prix qu’il pro­pose est deux fois moins éle­vé que ce­lui d’au­tos­pect/sgs, soit 220 mil­lions de dol­lars sur dix ans.

Les au­to­mo­bi­listes li­ba­nais re­gardent avec in­cré­du­li­té l’éta­lage du linge sale. Si le coût de l’ins­pec­tion mé­ca­nique des voi­tures n’était pas pas­sé de 22 à 33 dol­lars et si les ca­mion­neurs n’avaient pas pro­vo­qué des em­bou­teillages monstres, ils ne se se­raient au­cu­ne­ment sen­tis concer­nés par cette po­lé­mique.

PAS D’IRRÉGULARITÉ. Au­tos­pect/sgs se dé­fend d’avoir com­mis une quel­conque irrégularité dans l’ap­pel d’offres. La so­cié­té rap­pelle que SGS est le nu­mé­ro un mon­dial dans l’ins­pec­tion des vé­hi­cules, avec un chiffre d’af­faires an­nuel de 5,5 mil­liards d’eu­ros et 85000 em­ployés dans le monde. Fon­dée en 1878, SGS est une au­to­ri­té de ré­fé­rence dans les do­maines du contrôle, de la vé­ri­fi­ca­tion, de l’ana­lyse et de la cer­ti­fi­ca­tion.

Dans le pro­jet pré­pa­ré par Au­tos­pect, les ta­rifs pra­ti­qués sont néan­moins re­vus à la hausse. L’ins­pec­tion mé­ca­nique d’une voi­ture passe de 22 à 33 dol­lars, celle du ca­mion de 58 à 79 dol­lars et de la mo­to de 7 à 13 dol­lars. La so­cié­té jus­ti­fie cette hausse par une sé­rie de rai­sons. D’abord, l’etat per­ce­vra, pour chaque voi­ture ins­pec­tée, la somme de 8 dol­lars (5 dol­lars+3 dol­lars de TVA), 17,2 dol­lars pour le ca­mion et 4,5 dol­lars pour chaque mo­to. Dans le con­trat ini­tial avec Eri/fal, il ne per­ce­vait au­cun mon­tant. Ce n’est que lorsque ce con­trat avait été re­nou­ve­lé pro­vi­soi­re­ment sur une base an­nuelle, il y a quatre ans, que 5 000 L.L. ont été ver­sées à l’etat. Quelque 800 000 voi­tures, 37 000 ca­mions et 30 000 mo­tos se­ront inspectés en 2017, se­lon les pré­vi­sions, ce qui rap­por­te­ra au Tré­sor en­vi­ron 11 mil­lions de dol­lars. L’en­jeu n’est donc pas pri­mor­dial pour les fi­nances pu­bliques. En re­tran­chant la part qui re­vient à l’etat, Au­tos­pect/sgs au­ra ain­si aug­men­té de 5 dol­lars le ta­rif de l’ins­pec­tion d’une voi­ture. En contre­par­tie de cette hausse, la so­cié­té s’en­gage, confor­mé­ment au ca­hier des charges, à mo­der­ni­ser les quatre centres d’ins­pec­tion exis­tants: à Ha­dath, à Gha­zié, à Zahlé et à Tri­po­li. Mais aus­si à en construire treize nou­veaux, ré­par­tis sur l’en­semble du ter­ri­toire, ain­si que l’aug­men­ta­tion des ca­pa­ci­tés d’ac­cueil des centres ins­tal­lés aux pas­sages fron­ta­liers ter­restres et ma­ri­times. Au­tos­pect/sgs s’est, en outre, en­ga­gée à main­te­nir à leurs postes tous les em­ployés ac­tuels et à en em­bau­cher des cen­taines d’autres pour faire fonc­tion­ner les nou­veaux centres. En­fin, la so­cié­té ga­gnante pré­voit une sé­rie de me­sures pour ré­duire le temps d’at­tente et sim­pli­fier les for­ma­li­tés, en in­tro­dui­sant l’in­for­ma­ti­sa­tion pour la prise des ren­dez-vous et le paie­ment en ligne.

Dans ce contexte, la po­lé­mique sou­le­vée par cette af­faire et la vague de pro­tes­ta­tions qu’elle a en­gen­drée peuvent pa­raître in­ap­pro­priées. Mais c’est sans comp­ter les en­jeux po­li­tiques qui se cachent der­rière tout ce ta­page. Des sources bien in­for­mées s’étonnent, en ef­fet, que des di­zaines de chauf­feurs de ca­mions aient sa­cri­fié deux journées de tra­vail (qui rap­portent en moyenne une cen­taine de dol­lars amé­ri­cains), pour pro­tes­ter contre une aug­men­ta­tion de 21 dol­lars par an sur le ta­rif de l’ins­pec­tion mé­ca­nique.

Ces sources sou­lignent que l’un des syn­di­cats des trans­ports ter­restres, qui ont pa­ra­ly­sé Bey­routh en sep­tembre, est di­ri­gé par Bas­sam Tleiss, un haut di­ri­geant du mou­ve­ment Amal. Elles ajoutent que le juge de per­ma­nence du Conseil d’etat, qui a sus­pen­du l’exé­cu­tion des ré­sul­tats de l’ap­pel d’offres, se­rait un proche de Ab­dal­lah Ber­ry, le fils du pré­sident du Par­le­ment.

Les sources ex­pliquent que le mou­ve­ment Amal veut pro­té­ger les in­té­rêts de cen­taines de ses par­ti­sans, des in­ter­mé­diaires, des mé­ca­ni­ciens et autres re­ven­deurs de pièces dé­ta­chées, qui vivent de l’ac­ti­vi­té des centres d’ins­pec­tion de Ha­dath et de Gha­zié.

Une chasse gar­dée ne peut pas chan­ger de main sans pro­vo­quer des re­mous.

Newspapers in French

Newspapers from Lebanon

© PressReader. All rights reserved.