CHAMEL ROUKOZ

CHAMEL ROUKOZ

Le Mensuel Magazine - - Sommaire - PAR PAUL KHALIFEH

Ses guerres et ses dé­fis

Abra, Tri­po­li, Ersal, Nahr el-ba­red, pas une ba­taille qui lui soit in­con­nue. Hé­ros de l’ar­mée, of­fi­cier aux com­pé­tences ex­cep­tion­nelles, Chamel Roukoz re­vient pour Ma­ga­zine sur les mo­ments forts de son ex­pé­rience mi­li­taire et ses dé­buts tâ­ton­nants en po­li­tique. In­édit. Un brin ti­mide, le gé­né­ral Chamel Roukoz al­lie par­fai­te­ment la cour­toi­sie et la poigne. Les mots, choi­sis soi­gneu­se­ment, sortent na­tu­rel­le­ment, et les idées, pré­sen­tées cal­me­ment, dé­fendent des prin­cipes in­alié­nables. Trente-cinq ans pas­sés dans l’ar­mée li­ba­naise ont for­ma­té, dans le bon sens, ce brillant of­fi­cier: dis­ci­pline, or­ga­ni­sa­tion, dé­ter­mi­na­tion, un fort at­ta­che­ment au concept de l’etat et des ins­ti­tu­tions, une grande foi dans le peuple et un op­ti­misme conta­gieux, qui tranche avec l’ai­greur, le cy­nisme et l’agres­si­vi­té des pontes de la po­li­tique li­ba­naise.

Sept fois bles­sé, dix-huit fois dé­co­ré, dont deux mé­dailles fran­çaise et es­pa­gnole, Chamel Roukoz a ga­gné toutes les ba­tailles li­vrées par l’ar­mée li­ba­naise ces dix der­nières an­nées. A la tête du cé­lèbre ré­gi­ment d’élite des Com­man­dos (Ma­gha­wir), il a com­bat­tu au Nord, au Sud et dans la Bé­kaa, ce qui a dé­ve­lop­pé, dans son es­prit, un fort sen­ti­ment d’iden­ti­té na­tio­nale et un at­ta­che­ment in­ébran­lable à chaque pouce du ter­ri­toire.

Les sou­ve­nirs de la ba­taille de Abra, à l’est de Saï­da, res­sur­gissent, ra­vi­vés par le nou­veau re­port – au 18 oc­tobre – du pro­cès d’ah­mad el-as­sir, qui n’a tou­jours pas été en­ten­du par les juges, un an après son ar­res­ta­tion. «Nahr el-ba­red était ma plus longue ba­taille; elle a du­ré 100 jours, se sou­vient Chamel Roukoz. Mais Abra était la plus ser­rée. J’étais conscient que je de­vais la ter­mi­ner très vite avant que l’on tente de me stop­per».

Qui «on»? Ce pro­nom in­dé­fi­ni re­vient sou­vent dans la conver­sa­tion. Le gé­né­ral Roukoz n’est pas un po­lé­miste; il pense que les mes­sages et les le­çons à re­te­nir des ex­pé­riences vé­cues sont plus im­por­tants que les noms. Sou­cieux de don­ner aux mi­li­taires l’image de

l’of­fi­cier dis­ci­pli­né, res­pec­tueux de la chaîne de com­man­de­ment, il ne confirme pas les ru­meurs qui avaient cir­cu­lé à l’époque de la ba­taille de Abra, se­lon les­quelles il au­rait fer­mé son té­lé­phone pour évi­ter les pres­sions. «Dans le fra­cas de la ba­taille, on n’en­tend plus rien… De toute fa­çon, les com­mu­ni­ca­tions té­lé­pho­niques étaient mau­vaises dans la ré­gion», dit-il, sans bron­cher.

Au fil de la conver­sa­tion, il re­con­naît ce­pen­dant avoir su­bi de fortes pres­sions. «Nous avions re­pris la mos­quée Bi­lal ben Ra­bah, mais je ne l’avais pas en­core an­non­cé, se sou­vient-il. C’est alors que je re­çois un ap­pel té­lé­pho­nique d’un haut res­pon­sable me de­man­dant d’ob­ser­ver un ces­sez-le-feu, sous pré­texte que des femmes en­ceintes sont sur le point d’ac­cou­cher dans la mos­quée. Mon in­ter­lo­cu­teur m’ex­plique avoir ob­te­nu ces in­for­ma­tions au­près de chei­khs. J’in­vite ces ulé­mas à ve­nir à Abra, mais ils pré­tendent qu’ils n’osent pas tra­ver­ser Ha­ret Saï­da (à ma­jo­ri­té chiite, ndlr)». L’an­cien chef des Com­man­dos fe­ra es­cor­ter par une pa­trouille les douze chei­khs jus­qu’à l’in­té­rieur de la mos­quée. «Voi­là les femmes qui vont ac­cou­cher», dit-il aux ulé­mas confus, en leur mon­trant les dé­pôts d’armes et d’ex­plo­sifs dans l’en­ceinte du lieu de culte.

L’uti­li­sa­tion du pré­texte des ci­vils l’avait d’au­tant plus ir­ri­té que l’as­saut avait pris trois heures de re­tard, parce que l’un de ses of­fi­ciers, de la fa­mille Chaar, du vil­lage de Ak­kar el-ati­ka, et dont le frère est un mar­tyr de Nahr el-ba­red, avait te­nu à éva­cuer tous les ré­si­dants d’un im­meuble dan­ge­reu­se­ment ex­po­sé. Mis­sion ac­com­plie: Abra a été sé­cu­ri­sée et au­cune vic­time ci­vile n’a été dé­plo­rée. En re­vanche, lors­qu’il se re­mé­more la tra­gé­die de Ersal, où une tren­taine de mi­li­taires ont été en­le­vés par les ex­tré­mistes, en août 2014, on per­çoit une cer­taine frus­tra­tion née du sen­ti­ment de la mis­sion in­ache­vée. «Le dis­po­si­tif mi­li­taire dé­ployé à l’époque com­por­tait des er­reurs qui em­pê­chaient une bonne dé­fense des po­si­tions mi­li­taires, dit-il. Ce dis­po­si­tif avait pour vo­ca­tion pre­mière de lut­ter contre la contre­bande et non pas contre une me­nace ter­ro­riste. L’ar­mée au­rait dû prendre des pré­cau­tions pour faire face à tous les scé­na­rios». Quand les Com­man­dos ar­rivent sur place, la ba­taille fait rage. Une contreof­fen­sive per­met à l’ar­mée de re­con­qué­rir les po­si­tions per­dues et, par consé­quent, d’élar­gir ses op­tions, comme par exemple celle de re­pas­ser à l’at­taque. Mais l’ordre est don­né de sus­pendre les opé­ra­tions. «Il y a eu un ces­sez-le­feu qui a per­mis aux groupes ar­més d’éva­cuer les mi­li­taires cap­tu­rés vers leurs bases ar­rière. Mais le Ras­sem­ble­ment des ulé­mas mu­sul­mans avait pro­mis qu’il ra­mè­ne­rait les otages», se sou­vient Chamel Roukoz. La pro­messe ne se­ra évi­dem­ment ja­mais te­nue. Etait-il fa­vo­rable à l’ar­rêt des com­bats? «J’ai exé­cu­té les ordres… Je pré­fère ne pas m’étendre sur ce su­jet, afin de ne pas af­fec­ter le mo­ral de l’ins­ti­tu­tion mi­li­taire», ré­pond-il avant d’ajou­ter: «On au­rait pu ga­gner la ba­taille, mais il y avait peut-être d’autres consi­dé­ra­tions que j’igno­rais… Le com­man­de­ment de l’ar­mée, lui, de­vait les connaître». Le gé­né­ral ex­plique que si les ex­tré­mistes de Ersal par­viennent à faire leur jonc­tion avec d’autres ré­gions li­ba­naises,

J’AI VÉ­CU À ERSAL ET JE CON­NAIS LES SEN­TI­MENTS DES GENS

QUI ÉTAIENT À NOS CÔ­TÉS ET NOUS DONNAIENT DES IN­FOR­MA­TIONS.

ils consti­tue­ront alors une réelle me­nace pour la sé­cu­ri­té du pays, ce qui n’est pas le cas au­jourd’hui. «Glo­ba­le­ment, le dis­po­si­tif mi­li­taire ac­tuel as­sure la pro­tec­tion des vil­lages et des ha­bi­tants. Lorsque les groupes ar­més ma­noeuvrent, l’ar­mée est in­for­mée à temps et prend les dé­ci­sions qui s’im­posent. Elle dis­pose de la flexi­bi­li­té né­ces­saire pour ré­agir», fait-il re­mar­quer.

Chamel Roukoz a dé­ve­lop­pé, au fil des ans, la pro­fonde convic­tion que l’adhé­rence entre le peuple et la troupe est une condi­tion in­dis­pen­sable pour l’édi­fi­ca­tion d’une ar­mée forte et unie. En pé­riode de crise in­terne ou de dan­gers ex­ternes, ex­plique-t-il, il faut dé­ve­lop­per le concept de la so­li­da­ri­té na­tio­nale et res­ser­rer les rangs au­tour des ins­ti­tu­tions pour dé­fendre le pays. «L’ex­pé­rience que j’ai vé­cue à Nahr el-ba­red m’a confor­té dans cette convic­tion. Quand je suis ar­ri­vé là-bas, j’ai consta­té que les ci­vils, les fils de Mi­nié, de Bhan­nine, de Beb­nine, de Mham­ma­ra…, por­taient les armes pour dé­fendre les po­si­tions de l’ar­mée contre Fateh el-is­lam. Pen­dant les 100 jours de la ba­taille, les ci­vils étaient so­li­daires des mi­li­taires. Ce­la a don­né un push mo­ral et ma­té­riel à l’ar­mée. De là, est née l’idée que nous de­vons res­ter proches du peuple. Je peux vous as­su­rer que là où nous al­lions, 50% de notre mis­sion était ter­mi­née à notre ar­ri­vée, car le peuple était avec nous».

De cette ex­pé­rience est née l’idée de la course De ca­serne en ca­serne, or­ga­ni­sée par les Com­man­dos, et qui réunit, tous les ans, des cen­taines de mi­li­taires et de ci­vils. Cet évé­ne­ment, de­ve­nu un ren­dez-vous tra­di­tion­nel, s’est pour­sui­vi même après son dé­part à la re­traite, à tra­vers l’as­so­cia­tion ap­pe­lée la Pa­trouille des som­mets.

Par­tant de cette convic­tion, Chamel Roukoz est fa­vo­rable au ré­ta­blis­se­ment d’un ser­vice du dra­peau, pour les hommes et les femmes, proche du mo­dèle suisse. «Une conscrip­tion de trois mois la pre­mière an­née, puis quinze jours par an en­suite, don­ne­ra aux jeunes le sen­ti­ment qu’ils servent leur pa­trie, dit-il. L’im­pres­sion qu’ils ne sont pas im­pli­qués s’il y a une ba­taille loin de chez eux s’es­tom­pe­ra. Chaque Li­ba­nais doit se sen­tir concer­né par n’im­porte quel pouce du ter­ri­toire et par le mar­tyre de n’im­porte quel autre Li­ba­nais. Les fils du Kes­rouan ou du Metn croient que les gens de Has­baya ou du Sud sont dif­fé­rents, parce qu’ils ne les connaissent pas. Et l’in­verse est vrai. Le ser­vice du dra­peau est une oc­ca­sion de ren­contres; ils dé­cou­vri­ront qu’ils ne sont pas tel­le­ment dif­fé­rents les uns des autres. Ils man­ge­ront, vi­vront et tra­vaille­ront en­semble. Ce­la crée­ra un cli­mat de convi­via­li­té».

Mal­gré trente-cinq ans pas­sés dans l’ar­mée, Chamel Roukoz es­time qu’il n’a pas as­sez fait pour son pays. «Je sens que j’ai la ca­pa­ci­té de don­ner en­core plus et de pour­suivre ce que j’ai com­men­cé au sein de l’ins­ti­tu­tion mi­li­taire», sou­ligne-t-il. Il se dé­fend, ce­pen­dant, du rôle de mé­dia­teur que cer­tains lui at­tri­buent. Il n’est pas un homme de mé­dia­tion, qui ar­ron­dit les angles, mais un homme de prin­cipes. «Par­tant de ces prin­cipes, je traite avec tout le monde et de la même ma­nière. Mon but est d’ins­ti­tuer la plus grande so­li­da­ri­té entre les Li­ba­nais au­tour d’une cause na­tio­nale, celle de l’etat».

Est-il ten­té par la dé­pu­ta­tion? «Toutes les op­tions sont ou­vertes. La dé­pu­ta­tion, le mi­nis­tère et n’im­porte quelle autre fonc­tion que l’on oc­cupe sont des moyens pour ser­vir la pa­trie et non pas une fin».

S’il dit ai­mer le «Kes­rouan et ses gens», il af­firme qu’il est en­core trop tôt pour se pro­non­cer. Se­ra-t-il chef de liste, in­dé­pen­dant, membre d’une coa­li­tion élec­to­rale? «At­ten­dons voir les cir­cons­tances», ré­pond-il, la­co­nique.

LA

ZONE DE DÉ­PLOIE­MENT DE L’AR­MÉE EST CONNUE À ERSAL ET IL N’Y A PAS DE PRÉ­SENCE DU HEZ­BOL­LAH DANS LE MÊME SEC­TEUR.

Chamel Roukoz n’élude au­cune ques­tion, même celles qui gênent. Mais on sent par­fois dans ses ré­ponses qu’il y a des su­jets sur les­quels il pré­fère ne pas trop s’étendre. Le fait d’être le gendre du gé­né­ral Mi­chel Aoun est-il pour lui un atout ou, au contraire, un frein? «Je n’ai ja­mais as­pi­ré à être un ‘‘gendre’’ du gé­né­ral Aoun», dit-il. Faut-il voir dans cette ré­ponse un sous-en­ten­du, une al­lu­sion quel­conque. Il n’en dit pas plus, mais il pré­cise que le gé­né­ral Aoun était pour lui le com­man­dant en chef de l’ar­mée et un lea­der po­li­tique. «Nous avons des re­la­tions fa­mi­liales saines. Il n’a ja­mais été ques­tion d’un par­tage de parts et des rôles au sein de la fa­mille», as­sure-t-il.

Sa re­la­tion avec son épouse, Clau­dine Aoun, re­monte à 1990. Puis il y a eu la sé­pa­ra­tion, due à son exil pa­ri­sien aux cô­tés de son père et son pre­mier ma­riage. «Nous nous sommes re­vus en 2005 et avons dé­ci­dé de fon­der une fa­mille», dit-il, en sou­li­gnant que cette re­la­tion est gui­dée par les sen­ti­ments et rien d’autre. Autre su­jet ta­bou, sa re­la­tion avec le mi­nistre des Af­faires étran­gères et chef du Cou­rant pa­trio­tique libre (CPL), Ge­bran Bas­sil, que d’au­cuns qua­li­fient de très mau­vaise. Tout en mi­ni­mi­sant ces in­for­ma­tions, le gé­né­ral Roukoz cherche à tra­cer les do­maines de cha­cun. «Il est le pré­sident du CPL et s’oc­cupe de son par­ti. Moi, j’ai ma fa­çon de pen­ser et d’agir. Quand nous nous ren­con­trons, nous ne par­lons pas de tout ce­la. Les mé­dias ont évo­qué une ré­con­ci­lia­tion après que mon épouse eut pu­blié des pho­tos d’un dé­jeu­ner fa­mi­lial. Mais cette ren­contre n’avait rien d’ex­tra­or­di­naire. Par­fois, nous dis­cu­tons de po­li­tique, mais cha­cun de nous a ses oc­cu­pa­tions».

«L’AR­MÉE RESTE

L’UNE DES INS­TI­TU­TIONS LES MOINS EX­PO­SÉES

À LA COR­RUP­TION.»

PA­ROLE AU PEUPLE. Chamel Roukoz plaide en fa­veur d’une nou­velle loi des par­tis, qui sur­mon­te­rait les cli­vages confes­sion­nels et en­cou­ra­ge­rait l’ap­par­te­nance à une iden­ti­té na­tio­nale. «Les par­tis sont com­mu­nau­taires. Il faut que ce­la cesse», dit-il. Aus­si mise-t-il sur «l’ac­tion po­pu­laire», l’ul­time ob­jec­tif étant le ren­for­ce­ment de l’etat. «Le pays a be­soin d’une ré­vo­lu­tion à tra­vers les urnes, grâce à une nou­velle loi élec­to­rale, dit-il. Nous sommes un ré­gime par­le­men­taire et le peuple est la source de tous les pou­voirs. Il faut re­ve­nir au peuple; il faut le sor­tir des moules confes­sion­nels et com­mu­nau­taires dans les­quels il est confi­né». La prio­ri­té de­vrait al­ler à l’élec­tion pré­si­den­tielle, et toute ré­forme de­vrait im­pé­ra­ti­ve­ment pas­ser par une nou­velle loi élec­to­rale, la lutte contre la cor­rup­tion et la dé­cen­tra­li­sa­tion. Il est prêt à tra­vailler avec tous ceux qui croient en ces prin­cipes, à l’ex­cep­tion «des cor­rom­pus et des cri­mi­nels». Com­prenne qui vou­dra.

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