TAY­MOUR JOUM­BLATT

Contrai­re­ment à ses sou­haits, Wa­lid Joum­blatt avait été adou­bé par sa com­mu­nau­té de fa­çon su­bite. Même scé­na­rio pour son fils Tay­mour qui, après avoir ré­sis­té, a fi­ni par cé­der aux desiderata de son père, au nom de la pé­ren­ni­té his­to­rique du pa­lais de Mou

Le Mensuel Magazine - - Sommaire - PAR CHAOUKI ACHKOUTI

Un bey mal­gré lui

Sa­près l’as­sas­si­nat du lea­der Ka­mal Joum­blatt, Wa­lid s’était re­trou­vé contraint à re­non­cer à sa vie pri­vée pour se trans­for­mer ra­pi­de­ment en hé­ri­tier in­gé­nieux et en zaïm qui sait se dé­mar­quer de ses pairs dans la vie po­li­tique li­ba­naise, les cir­cons­tances veulent que Tay­mour se pré­pare à prendre la re­lève du vi­vant de son père, même s’il au­rait pré­fé­ré pour­suivre sa vie comme il l’avait lui-même tra­cée.

Peut-être que Wa­lid bey, qui a vé­cu les dif­fi­cul­tés du pas­sage ra­pide des tu­multes de la jeu­nesse aux res­pon­sa­bi­li­tés de chef, en pas­sant par la ges­tion com­plexe des grandes équa­tions et l’ad­mi­nis­tra­tion d’une so­cié­té tra­di­tion­nelle, ne sou­hai­tait pas que son fils suive la même voie. C’est pour­quoi il a vou­lu le pré­pa­rer à ce lourd hé­ri­tage po­li­tique. Ka­mal Joum­blatt ne s’était pas em­bar­ras­sé de for­mer Wa­lid à la «zaa­ma», et ce der­nier, du­rant la pé­riode de gloire de son père, vi­vait loin des sou­cis de Mou­kh­ta­ra, jus­qu’à l’heure du «mau­dit as­sas­si­nat», en 1977. Le jeune Wa­lid n’avait au­cun ta­lent de lea­der et ne dé­te­nait au­cun ou­til qui puisse lui fa­ci­li­ter la tâche, mis à part la «abaya» de l’adou­be­ment, po­sée sur ses épaules par un peuple pa­ni­qué et cho­qué par le meurtre de son chef.

Après la pé­riode de pré­pa­ra­tion au legs po­li­tique au sein du par­ti et de la com­mu­nau­té, le dé­pu­té Joum­blatt veut lan­cer le chan­tier de la mo­di­fi­ca­tion de la struc­ture dé­ci­sion­nelle dans ces deux en­ti­tés, à la fa­veur d’un nou­veau com­man­de­ment for­mé de la jeune gé­né­ra­tion, proche de l’âge du jeune «prince hé­ri­tier». Dans la pers­pec­tive d’in­jec­ter du sang nou­veau au par­ti, Joum­blatt père a dé­ci­dé que l’en­trée du fils sur la scène par­ti­sane se fe­rait de «bas en haut». Ain­si, en­tou­ré par une poi­gnée de jeunes lea­ders, comme Rayan Ach­kar, Waël Abou Faour, Ra­my Rayès, Za­fer Nas­ser, Rad­wan Nasr, Tay­mour a com­men­cé par en­ta­mer des tour­nées au­près des res­pon­sables de sec­teurs dans les ré­gions.

LE­ÇONS PAR­TI­CU­LIÈRES. Ce tren­te­naire di­plô­mé des uni­ver­si­tés pa­ri­siennes a pris des le­çons par­ti­cu­lières en ma­tière de «tra­di­tions» à Mou­kh­ta­ra. Il a ap­pris à bien do­ser son ap­proche des chei­khs druzes pour en­dos­ser ul­té­rieu­re­ment la «abaya» pa­ter­nelle. De­puis l’en­fance et jus­qu’à son dé­part pour Pa­ris, le jeune Joum­blatt avait ob­ser­vé de loin le par­cours po­li­tique du père. Ayant ter­mi­né les cycles pri­maire et se­con­daire de sa sco­la­ri­té à l’in­ter­na­tio­nal Col­lege (IC), à l’ins­tar de Wa­lid bey, il s’est ins­crit à L’AUB (Ame­ri­can Uni­ver­si­ty of Bei­rut) avec un «ma­jor» en Sciences po­li­tiques. C’est là qu’il a fait la connais­sance de Dia­na Zeaï­ter, jeune chiite de la Bé­kaa, de­ve­nue plus tard son épouse. On a vou­lu, à cette pé­riode, don­ner une di­men­sion po­li­tique à son union avec la

TAY­MOUR BEY EST NÉ EN 1982, SA MÈRE, GERVETTE JOUM­BLATT, EST D’ORI­GINE JORDANIENNE.

jeune fille is­sue d’une grande tri­bu de la Bé­kaa. Mais les connais­seurs des cou­lisses de Mou­kh­ta­ra dé­mentent cette thèse et af­firment que Tay­mour et Dia­na ont contrac­té un vrai ma­riage d’amour. Wa­lid Joum­blatt au­rait même es­sayé, plus d’une fois, de convaincre son fils de re­por­ter l’idée du ma­riage, en vain. A la Sor­bonne, qu’il a fré­quen­tée pour ses études su­pé­rieures, Tay­mour n’a ja­mais été connu pour ses frasques, contrai­re­ment à Wa­lid qui fai­sait les quatre cents coups du temps de sa jeu­nesse. On dit que, du­rant son sé­jour pa­ri­sien, le jeune suc­ces­seur fré­quen­tait le Dr Ghas­san Sa­la­mé qui l’a beau­coup in­fluen­cé. Moins fa­rouche que son père, Tay­mour a tou­te­fois le même ca­rac­tère bien trem­pé et le même sens de la gé­né­ro­si­té. Il est de ces per­sonnes qui af­fichent un calme olym­pien et qui posent beau­coup de ques­tions pour s’in­for­mer. In­tel­li­gent, mo­deste, res­pec­tueux des gens, il est à l’écoute des autres et prend ra­re­ment la pa­role. Son ap­pren­tis­sage po­li­tique, il l’a dé­bu­té dis­crè­te­ment lors­qu’il était étu­diant à L’AUB; il l’a pour­sui­vi en France, en­tou­ré des amis de son père. Il n’hé­site pas à consa­crer du temps à sa pe­tite fa­mille com­po­sée de son épouse, Dia­na Zeaï­ter, très po­li­ti­sée, et de ses en­fants Sa­bine (7 ans) et Fouad (4 ans). Pas­sion­né de mu­sique et d’his­toire, ses amis le qua­li­fient «d’en­cy­clo­pé­die du ci­né­ma». Cô­té forme, Tay­mour pra­tique des ac­ti­vi­tés phy­siques dans un club pri­vé. Il était, par ailleurs, sou­vent aper­çu, un livre à la main, dans les ca­fés in bey­rou­thins ou ins­tal­lé dans un coin, les écou­teurs sur les oreilles.

EM­PLOYÉ À SIBLINE. Jeune étu­diant, il avait été en­ga­gé comme em­ployé à l’usine de Sibline, où il a eu l’oc­ca­sion de cô­toyer les ou­vriers et autres sa­la­riés. Pas de gas­pillage d’ar­gent, pas de voi­tures bling-bling, au­cun signe in­di­quant une quel­conque am­bi­tion de lea­der­ship.

Mais quand l’heure a son­né, il s’est trou­vé pro­pul­sé au coeur de la com­mu­nau­té druze à son re­tour de Pa­ris où il s’était ré­fu­gié sur con­seil de Wa­lid bey, après l’as­sas­si­nat du Pre­mier mi­nistre Ra­fic Hariri. Tay­mour ve­nait de se ma­rier ci­vi­le­ment en Tur­quie. Il s’était en­vo­lé, par la suite, à Pa­ris, où il s’était ins­tal­lé avant de re­tour­ner au Li­ban, en 2010, pour pour­suivre son im­mer­sion dans son mi­lieu. Au pro­gramme: fé­li­ci­ta­tions, condo­léances, «portes ou­vertes» chaque mar­di et sa­me­di à Mou­kh­ta­ra, pré­sence lors des ré­con­ci­lia­tions, ac­ti­vi­tés so­ciales, tour­nées dans les ré­gions dont cer­taines sur la ligne de ten­sion sun­ni­te­druze après la crise sy­rienne, re­pré­sen­ta­tion du pa­ter­nel aux oc­ca­sions, par­ti­ci­pa­tion à des congrès sur le sort des mi­no­ri­tés dans la ré­gion… En fré­quen­tant les gens, le jeune homme, cour­tois et non dé­nué de cha­risme, est de­ve­nu une ré­fé­rence. Au cha­pitre bu­si­ness, Tay­mour est membre du con­seil d’ad­mi­nis­tra­tion de Sibline et de la so­cié­té Net Gas et se pré­pare à la réa­li­sa­tion de grands pro­jets avec l’ami de son père, Riad el-as­saad. Avec ses col­lègues d’uni­ver­si­té, il cultive des liens d’ami­tié so­lides, plus qu’avec les po­li­tiques et leurs en­fants.

Joum­blatt fils, qui s’ap­prête à prendre les rênes du Par­ti so­cia­liste pro­gres­siste (PSP) par

dé­ci­sion de Wa­lid bey, se pré­pare à suc­cé­der à son père au siège de dé­pu­té du Chouf. Des voix s’élèvent pour de­man­der à Abou Tay­mour de re­por­ter cette dé­ci­sion en­core un bout de temps.

L’OB­SES­SION DE LA SÉ­CU­RI­TÉ. Ce sont des rai­sons d’ordre sé­cu­ri­taire qui ont pous­sé Wa­lid Joum­blatt à éloi­gner son fils du Li­ban après l’as­sas­si­nat de Ra­fic Hariri, sa­chant que les Joum­blatt n’aiment pas être en­tou­rés de me­sures de sé­cu­ri­té et de convois. «Tay­mour, se­lon le té­moi­gnage de l’un de ses amis, est comme nous; il aime et dé­teste, et mène sa vie avec ses amis, col­lègues d’uni­ver­si­té. Il suit l’ac­tua­li­té fran­çaise avec le même in­té­rêt que l’ac­tua­li­té li­ba­naise et parle cou­ram­ment le fran­çais et l’arabe».

Contrai­re­ment à Ka­mal bey et Wa­lid bey, qui n’avaient pas eu l’oc­ca­sion de faire leurs gammes po­li­tiques au­près de leurs pères res­pec­tifs, Tay­mour a cet avan­tage.

Si la conscience col­lec­tive des druzes «Moua­hid­din» per­çoit Ka­mal Joum­blatt comme un sym­bole de la lutte pour la li­ber­té et l’éga­li­té so­ciale et Tay­mour comme une fe­nêtre ou­verte sur l’ave­nir, il n’en de­meure pas moins que c’est Wa­lid qui est l’ar­ti­san de leur gloire, pré­ci­sé­ment de­puis la guerre de la Mon­tagne (1983), qui a consti­tué pour eux un tour­nant his­to­rique qui les a ai­dés à pas­ser de la pé­riode «pres­sen­ti­ment du dan­ger» à celle du «sen­ti­ment de puis­sance». Dans cette pers­pec­tive, nul n’est pres­sé de voir le zaïm de Mou­kh­ta­ra prendre sa re­traite.

Ceux qui connaissent bien la per­son­na­li­té de Tay­mour af­firment que le jeune homme est un concen­tré de «gènes joumblattistes», com­bi­nant Wa­lid, Ka­mal et les aïeux. Mais ce qui est im­por­tant, c’est sa ca­pa­ci­té à mar­quer sa tra­jec­toire de sa propre em­preinte, en temps vou­lu. Ils sont for­mels: le jeune Joum­blatt peut ap­por­ter un plus à la vie po­li­tique. De tendance «ara­bi­sante», for­te­ment en­ga­gé en­vers la cause pa­les­ti­nienne, il est aus­si un dé­fen­seur achar­né de la dé­mo­cra­tie et du li­bé­ra­lisme.

L’ac­ces­sion de Wa­lid bey à la tête du par­ti, qui avait coïn­ci­dé avec la guerre de la Mon­tagne dans les an­nées 80, l’avait ra­pi­de­ment pro­pul­sé au rang de lea­der, alors qu’il était per­çu comme un hé­ri­tier peu ex­pé­ri­men­té. Il est, en re­vanche, dif­fi­cile pour Tay­mour d’être lé­gi­ti­mé à l’ins­tar de son père. Les cir­cons­tances ac­tuelles, se­lon les connais­seurs de la men­ta­li­té des gens de la Mon­tagne, ne semblent pas fa­vo­rables à sa mu­ta­tion en zaïm de la com­mu­nau­té, sur­tout que les guerres ci­viles qui pro­duisent des me­neurs et des lea­ders font dé­sor­mais par­tie du pas­sé. Le dé­pu­té du Chouf, conscient de cette faille, tente d’alimenter le sen­ti­ment de peur chez les druzes pour fa­ci­li­ter la vie à son suc­ces­seur: peur de la fa­ta­li­té qui pour­suit la fa­mille; peur de la courbe dé­mo­gra­phique qui as­siège la com­mu­nau­té, avec les chiites du cô­té de Khal­dé - Key­foun et les sun­nites du cô­té de l’iq­lim; peur de la ré­sur­gence de la théo­rie sur les spé­ci­fi­ci­tés de la mi­no­ri­té druze, qui mène à l’af­fai­blis­se­ment po­li­tique. Tous ces titres sont vrais, mais am­pli­fiés aus­si… L’idée étant de pré­sen­ter le joum­blat­tisme comme un pro­jet re­nou­ve­lé pour ras­su­rer les druzes.

GÈNES JOUMBLATTISTES. Pour l’heure, il est dif­fi­cile pour Tay­mour d’être lé­gi­ti­mé à l’ins­tar de son père, dont l’as­cen­sion avait été fa­ci­li­tée par la guerre.

IM­MER­SION. De­puis son re­tour au Li­ban en 2010, Tay­mour Joum­blatt peau­fine ses connais­sances et son in­té­gra­tion dans son mi­lieu, afin d’être prêt.

Le fils a ap­pris à bien do­ser son ap­proche des chei­khs druzes.

UN SYM­BOLE. C’est ain­si que la conscience col­lec­tive des druzes per­çoit Ka­mal Joum­blatt.

Newspapers in French

Newspapers from Lebanon

© PressReader. All rights reserved.