TOUTES LES COM­MU­NAU­TÉS TOUCHÉES 13% DE MA­RIAGES PRÉ­COCES AU LI­BAN

Pau­vre­té, dé­ci­sion du père de fa­mille, manque d’édu­ca­tion… Le phé­no­mène du ma­riage pré­coce touche toutes les com­mu­nau­tés. En 2015, le Li­ban compte 13% d’unions de ce type au ni­veau de sa po­pu­la­tion lo­cale et 24% au ni­veau des ré­fu­giés.

Le Mensuel Magazine - - Société -

«J’étais là, de­bout, en­tou­rée de ma fa­mille, vê­tue d’une robe. En face de moi, se te­nait un par­fait in­con­nu, qui s’est avé­ré être un cou­sin éloi­gné. J’avais 15 ans; il avait trois fois mon âge. C’était à lui que je ‘‘de­vais me don­ner corps et âme’’, me dit-on. Je ne com­pre­nais rien. Ces noces furent pour moi une jour­née de deuil, où je de­vais en­ter­rer mon en­fance pour m’al­lier à cet ani­mal dé­pra­vé». Ces confes­sions de N.C. sont celles d’une mul­ti­tude de jeunes filles qui, chaque jour, su­bissent le même sort. «Des an­nées

«C’EST DU TRA­FIC. NOUS SOMMES ÉCHANGÉES CONTRE DE L’AR­GENT, CONTRE UNE DOT». VOI­LÀ LE CRI DU COEUR QUE LANCENT LES MI­NEURES, VIC­TIMES DE MA­RIAGES PRÉ­COCES.

du­rant, j’ai souf­fert de mal­trai­tance phy­sique et ver­bale, ayant réus­si à échap­per les pre­mières nuits à sa concu­pis­cence. Après plu­sieurs fausses couches, j’ai mis au monde un pre­mier en­fant deux ans plus tard, puis un deuxième et un troi­sième. Heu­reu­se­ment, j’ai sur­vé­cu, bien que, par­fois, j’en­vie celles qui ont per­du la vie à la suite des vio­lentes nuits de convoi­tise ou à cause d’un ac­cou­che­ment».

FAC­TEURS ABERRANTS. Char­gée de presse et de com­mu­ni­ca­tion à Ka­fa*, Maya Am­mar énu­mère les mul­tiples rai­sons à l’ori­gine d’une telle in­fa­mie: il peut s’agir, en pre­mier lieu, de la si­tua­tion éco­no­mique (23% des cas). Une en­quête me­née sur le ma­riage pré­coce au Li­ban, en 2015, par l’ins­ti­tut des sciences po­li­tiques (ISP) de l’uni­ver­si­té Saint-jo­seph (USJ), en col­la­bo­ra­tion avec l’am­bas­sade du Ca­na­da, montre qu’à Bey­routh, 12 241 jeunes filles ont été concer­nées. Chez les ré­fu­giés sy­riens, «22 984 jeunes filles ma­riées avant 18 ans ont des époux en moyenne 9 ans plus âgés qu’elles, tan­dis que celles ma­riées après 18 ans ont des époux en moyenne 6,6 ans plus âgés». Ce qui fait que «plus la ma­riée est jeune, plus l’écart avec son conjoint est grand, ce qui confirme l’idée que les rai­sons éco­no­miques sont le fon­de­ment de ces unions». «C’est du tra­fic», s’in­digne F.H., vic­time d’un ma­riage for­cé. «Nous sommes échangées contre de l’ar­gent, contre une dot», s’in­surge-t-elle. D’autre part, 19,9% des filles for­cées à convo­ler avant l’âge de 18 ans, obéissent à une dé­ci­sion prise par le père de fa­mille. «Je me suis ré­veillée ce jour-là pour ap­prendre l’hor­rible nou­velle que je ne pou­vais plus me rendre à l’école, mon père ayant dé­ci­dé de me ma­rier à un me­nui­sier de 42 ans», confie S.G.. Autres ori­gines de ces unions pré­ma­tu­rées, le manque d’édu­ca­tion, la dé­ci­sion de consti­tuer une fa­mille (15,5%), le dé­sir de s’au­to­no­mi­ser de la fa­mille (15,8%), la dé­ci­sion de la fa­mille (14,8%) et le dé­sir de quit­ter l’école (10,7%), se­lon des chiffres four­nis dans le cadre de l’étude réa­li­sée par L’ISP de Bey­routh et l’am­bas­sade du Ca­na­da.

QUE DIT LA LOI? Maya Am­mar ex­plique: «Toutes les confes­sions au­to­risent le ma­riage des

mi­neurs, après au­to­ri­sa­tion du tu­teur ou des pa­rents», les tri­bu­naux re­li­gieux étant ceux qui ré­gissent le sta­tut per­son­nel et qui dé­fi­nissent l’âge de nu­bi­li­té de leurs fi­dèles. Chez les mu­sul­mans, ce­lui-ci est fixé à 18 ans chez les gar­çons et entre 14 et 17 ans chez les filles. Pour les chré­tiens, l’âge va­rie entre 16 et 18 ans chez les gar­çons et entre 14 et 18 ans chez les filles. Ce­pen­dant, l’âge peut être abais­sé à 9 ans chez les mu­sul­mans pour les filles, après ob­ten­tion d’une dé­ro­ga­tion de la part du tri­bu­nal re­li­gieux. En cas de re­fus, les noces peuvent avoir lieu, les proches du nou­veau couple et la per­sonne ayant pro­non­cé le ma­riage de­vant s’ac­quit­ter d’une amende. Il est éga­le­ment à no­ter que «l’union des mi­neures avant l’âge de 18 ans est net­te­ment plus im­por­tant dans les com­mu­nau­tés mu­sul­manes li­ba­naises. La com­mu­nau­té alaouite vient en tête avec un taux de 16%, sui­vie des com­mu­nau­tés sun­nite (13%) et chiite (12%). Mal­gré un taux as­sez faible, les com­mu­nau­tés chré­tiennes ne sont pas en reste, avec un taux de 7% pour les ma­ro­nites et les grecs-or­tho­doxes et de 6% pour les grecs-ca­tho­liques», comme le dé­montre l’étude me­née.

Où en est la loi au­jourd’hui? Alors que les de­mandes s’in­ten­si­fient concer­nant la mise en place d’une loi fixant l’âge lé­gal pour le ma­riage à 18 ans, d’autres pro­blèmes sont à en­vi­sa­ger: le Par­le­ment doit d’abord rem­plir sa tâche lé­gis­la­tive, les com­mu­nau­tés doivent ces­ser d’in­ter­ve­nir au plan po­li­tique et les ins­ti­tu­tions re­li­gieuses ne doivent plus être en charge des sta­tuts per­son­nels. Tou­te­fois, la ques­tion qui se pose est la sui­vante: une ré­vi­sion de la loi, même ar­chaïque, est-elle réel­le­ment sus­cep­tible de mettre fin à un tel phé­no­mène? Sur­tout que, dans la plu­part des com­mu­nau­tés (les tri­bus plus par­ti­cu­liè­re­ment), la fixa­tion d’un âge lé­gal ne change rien, même si ce der­nier est li­mi­té à 14 ou 15 ans.

*ONG qui se mo­bi­lise pour l’éga­li­té hom­mes­femmes et la non-dis­cri­mi­na­tion et qui pro­meut le dé­ve­lop­pe­ment des droits hu­mains des femmes et des en­fants.

DES ONG, COMME KA­FA, NE BAISSENT PAS LES BRAS POUR LUT­TER CONTRE UNE TELLE IN­FA­MIE EXER­CÉE À L’EN­CONTRE DES PE­TITES FILLES.

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