CETTE MA­FIA QUI PILLE L’ETAT

Le Mensuel Magazine - - Éditorial - Paul Kha­li­feh

U ne as­so­cia­tion se­crète de mal­fai­teurs» ou un «groupe oc­culte de per­sonnes qui se sou­tiennent dans leurs in­té­rêts, par toutes sortes de moyens». Ces deux dé­fi­ni­tions du mot ma­fia dans le dic­tion­naire Larousse en ligne illus­trent par­fai­te­ment le sys­tème en place au Li­ban. De­puis l’in­dé­pen­dance, et bien avant, cette struc­ture n’a pas évo­lué, seuls les noms de ses opé­ra­teurs ont chan­gé.

Cette ma­fia trans­cende les com­mu­nau­tés re­li­gieuses et les par­tis po­li­tiques. Elle est im­plan­tée par­tout où sa pré­sence est né­ces­saire pour cou­vrir et pro­té­ger ses ac­ti­vi­tés dou­teuses et illé­gales. Or­ga­ni­sée comme une vé­ri­table struc­ture cri­mi­nelle, elle est com­po­sée de «consi­gliere», de «ca­pos» et de sol­dats, di­ri­gés par des par­rains ins­tal­lés di­rec­te­ment ou par proxys aux com­mandes de l’etat. Par­fois, des dis­putes entre chefs sur la ré­par­ti­tion du bu­tin ou le par­tage des zones d’in­fluence dé­gé­nèrent en conflits vio­lents. Lorsque l’un des par­rains es­time que ses in­té­rêts ne sont pas pris en compte par ses col­lègues, il me­nace d’une guerre to­tale entre les grandes fa­milles, qui prend alors la forme de guerre ci­vile.

Cette ma­fia étend ses ré­seaux ten­ta­cu­laires par­tout où il est pos­sible de réa­li­ser des pro­fits ra­pides et illé­gaux. Au­cun sec­teur ne lui échappe. Elle est très in­fluente dans les ports et à l’aé­ro­port, où ses ac­ti­vi­tés fe­raient perdre à l’etat, en manque à ga­gner, des sommes co­los­sales en rai­son des droits de douanes qui ne se­raient pas per­çus confor­mé­ment aux lois.

C’est en quelque sorte de la contre­bande ins­ti­tu­tion­na­li­sée, qui per­met d’in­tro­duire au Li­ban toutes sortes de mar­chan­dises, fa­vo­ri­sant des «com­mer­çants» pri­vi­lé­giés, qui pour­ront cas­ser les prix, à par­tir du mo­ment qu’ils ne paient pas de droits de douanes ou la TVA.

Les grandes fa­milles de la ma­fia ont ins­tau­ré un sys­tème qua­si-mo­no­po­lis­tique dans plu­sieurs sec­teurs. Elles sont pré­sentes dans l’im­por­ta­tion et la dis­tri­bu­tion des hy­dro­car­bures, de cer­tains pro­duits ali­men­taires, de pro­duits phar­ma­ceu­tiques… Elle pré­lève sa part des pro­fits gé­né­rés par les gé­né­ra­teurs de quar­tier, qui rap­por­te­raient près d’un mil­liard de dol­lars par an, et par les dis­tri­bu­teurs de bou­quets de chaînes sa­tel­li­taires, es­ti­mé à plu­sieurs cen­taines de mil­lions de dol­lars.

Cette ma­fia, qui dis­pose de par­tis-écrans et d’as­so­cia­tions de bien­fai­sance, en­tre­tient une clien­tèle nour­rie avec les miettes de l’ar­gent pillé, qui fi­nit dans les poches des par­rains, au lieu d’être dé­po­sées dans les caisses de l’etat.

La vo­lon­té de ré­forme, qui consiste à trans­for­mer la ca­ri­ca­ture d’etat en ins­ti­tu­tions au­then­tiques, existe. Mais elle s’est tou­jours heur­tée aux forces ré­ac­tion­naires der­rière les­quelles se cache la ma­fia. Pour la vaincre, il faut af­fai­blir son pou­voir éco­no­mique, as­sé­cher ses sources de fi­nan­ce­ment, qui lui per­mettent d’en­tre­te­nir sa vaste clien­tèle. Il faut op­ter pour une ap­proche gra­duelle, pro­cé­der sec­teur par sec­teur, en jouant les fa­milles les unes contre les autres, et en of­frant à celles qui le sou­haitent, la pos­si­bi­li­té de se re­pen­tir.

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