LE CA­PI­TA­LISME DE «SEMAAN» LE COM­MU­NISTE

Le Mensuel Magazine - - Plume Libre -

e sys­tème de libre mar­ché est le moyen le plus ef­fi­cace que les êtres hu­mains aient trou­vé, jus­qu’à pré­sent, pour or­ga­ni­ser la pro­duc­tion et la dis­tri­bu­tion. Alors que les mar­chés fi­nan­ciers libres, conçus pour en­grais­ser les poches de cer­tains aux dé­pens des pauvres, ont fait quelques in­cur­sions dans les coeurs et les es­prits, on pour­rait sou­te­nir que des mar­chés fi­nan­ciers sains et concur­ren­tiels sont un ou­til ex­tra­or­di­nai­re­ment ef­fi­cace pour créer des op­por­tu­ni­tés et lut­ter contre la pau­vre­té. En rai­son de leur rôle dans le fi­nan­ce­ment de nou­velles idées, les mar­chés fi­nan­ciers main­tiennent vi­vant le pro­ces­sus de «des­truc­tion créa­tive», par le­quel les idées et les an­ciennes or­ga­ni­sa­tions sont constam­ment contes­tées et rem­pla­cées par de nou­velles, meilleures. En l’ab­sence de mar­chés fi­nan­ciers dy­na­miques et in­no­vants, les éco­no­mies s’use­raient et di­mi­nue­raient in­va­ria­ble­ment. Après plus de 45 ans, cet ar­ticle est un hom­mage à Semaan le com­mu­niste, phi­lo­sophe non­so­vié­tique de mon vil­lage. Semaan avait pour pas­sion de nous rassembler comme ca­ma­rades po­ten­tiels et de nous prê­cher Le ca­pi­tal de Karl Marx, his­toire de nous in­cul­quer la doc­trine de la com­mu­nau­té et de vi­ser no­tam­ment l’in­jus­tice du ca­pi­ta­lisme vis-à-vis de l’ex­ploi­ta­tion des classes tra­vailleuses. Ex­ploi­ta­tion qui se ma­ni­fes­tait par plus de pro­duc­ti­vi­té, de bé­né­fices sup­plé­men­taires pour le pa­tron mais sans chan­ge­ment de sa­laire ou heures de tra­vail.

LE PA­RA­DOXE DU MAÎTRE. Je ne suis pas sûr que maître Semaan com­pre­nait le fond de la phi­lo­so­phie mar­xiste, ou n’im­porte quelle autre phi­lo­so­phie d’ailleurs. Il n’était que le «re­pas­seur» du vil­lage, à peine pou­vait-il lire – bien qu’il ne fai­sait que ça, une fois son tra­vail ter­mi­né. Le pa­ra­doxe du maître, c’est qu’il n’a ja­mais réa­li­sé que, en tant que «re­pas­seur», il était un pa­tron. C’était lui-même qui jouis­sait de la cé­lèbre théo­rie de la plus-va­lue, où le bé­né­fice sup­plé­men­taire lui re­ve­nait, en tant que pa­tron.

Marx a consa­cré quinze ans à l’écri­ture du pre­mier vo­lume de cette oeuvre maî­tresse. Semaan, lui, a consa­cré toute sa vie à la lire, l’ana­ly­ser et la re­lire, sans comp­ter le temps de prêche afin d’édu­quer la nou­velle gé­né­ra­tion du vil­lage. Ma gé­né­ra­tion…

L’oeuvre de maître Semaan fut le pro­jet des «5 piastres», au temps où la livre li­ba­naise était à son apo­gée. Son monde à lui était le vil­lage. Et croyez-moi, c’était le plus grand monde qu’il connais­sait.

LE CA­PI­TAL DANS LE CER­CUEIL. Ob­sé­dé par l’im­pli­ca­tion com­mu­nau­taire dans le quo­ti­dien des af­faires vil­la­geoises et en l’ab­sence d’un conseil municipal, le pro­jet consis­tait à col­lec­ter 5 piastres par jour de chaque membre de fa­mille ré­si­dant et à les mettre dans une pe­tite boîte à l’en­trée de chaque mai­son… Le pro­jet fit l’una­ni­mi­té et per­sonne ne man­quait à ce de­voir sa­cré. Ré­sul­tat: les rues furent al­lu­mées et on eut droit à un nou­veau ré­seau d’eau po­table pour toutes les mai­sons du vil­lage. Maître Semaan n’a ja­mais réa­li­sé qu’il pra­ti­quait la «des­truc­tion créa­tive» en rem­pla­çant l’idée d’une municipalité in­exis­tante par celle, nou­velle, d’un pro­jet col­lec­tif qui dis­tri­bue ef­fi­ca­ce­ment les obli­ga­tions et les bé­né­fices en ré­sul­tant, sur une base plus large d’«ac­tion­naires». Ce­la n’est-il pas un mo­dèle sim­pli­fié de mar­ché fi­nan­cier sain et ef­fi­cace?

Les an­nées pas­sèrent. Le maître suc­com­ba à la ma­la­die d’alz­hei­mer juste avant l’ef­fon­dre­ment du sys­tème mar­xo-so­vié­tique. Mais nous, jeunes ca­ma­rades po­ten­tiels – de­ve­nus di­plô­més des grandes écoles des ca­pi­tales du ca­pi­ta­lisme – avons in­sis­té à pla­cer dans le cer­cueil du maître les deux tomes du Ca­pi­tal, puis­qu’un cha­pe­let était hors de ques­tion, en es­pé­rant que, dans l’autre vie, il ne sau­ra ja­mais que l’ap­pli­ca­tion pra­tique de son rêve s’était mal­heu­reu­se­ment sui­ci­dée…

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