SA­TU­RA­TION ET INDÉCENCE

Le Mensuel Magazine - - Éditorial - PAUL KHALIFEH

Les in­ter­pré­ta­tions op­ti­mistes des in­di­ca­teurs éco­no­miques et les dé­cla­ra­tions ras­su­rantes des di­ri­geants ne cachent pas la réa­li­té: l’éco­no­mie tarde à prendre son en­vol. Les pro­nos­tics des ins­ti­tu­tions fi­nan­cières in­ter­na­tio­nales et des ca­bi­nets d’études res­tent d’ailleurs as­sez mo­destes, même s’ils pré­voient une lé­gère amé­lio­ra­tion. Le Fonds mo­né­taire in­ter­na­tio­nal (FMI) s’at­tend à une crois­sance de 2% en 2017, Bu­si­ness Mo­ni­tor In­ter­na­tio­nal (BMI, Grande-bre­tagne) pré­voit un taux de 2,2% et le four­nis­seur de don­nées in­dé­pen­dant, Eco­no­me­na Ana­ly­tics, pense que la crois­sance s’éta­bli­ra au­tour de 2,5%.

Com­ment pour­rait-il en être au­tre­ment lorsque les mo­teurs de crois­sance tra­di­tion­nels du Li­ban, que sont le tou­risme, l’im­mo­bi­lier et la construc­tion, «ont su­bi des re­vers», comme le sou­ligne le FMI dans son rap­port sur le pays du Cèdre.

Il n’y a d’ailleurs nul be­soin de lire ce rap­port pour me­su­rer l’éten­due du ma­rasme éco­no­mique. Rien ou presque n’en­cou­rage les Li­ba­nais à re­prendre la consom­ma­tion, et ce ne sont pas les quelques mil­liers de clients des res­tau­rants – ce sont les mêmes qui tournent d’un éta­blis­se­ment à l’autre –, qui dé­men­ti­ront cette réa­li­té.

Certes, l’ap­pro­ba­tion du pro­jet de bud­get 2017 par le gou­ver­ne­ment, le vote des dé­crets sur le pé­trole et le gaz, les pro­po­si­tions de loi pour lut­ter contre la cor­rup­tion au sein de l’ad­mi­nis­tra­tion pu­blique et pour pro­té­ger les lan­ceurs d’alertes, le plan de ré­forme du sec­teur de l’élec­tri­ci­té… sont des me­sures louables. Mais il y a tel­le­ment à faire dans tous les do­maines, que tous les ef­forts en­tre­pris jus­qu’à pré­sent, semblent in­suf­fi­sants pour que re­dé­marre l’éco­no­mie.

Et même si des ré­formes struc­tu­relles étaient lan­cées tous azi­muts, le Li­ban conti­nue­ra à traî­ner un énorme bou­let, ce­lui des réfugiés sy­riens, qui re­pré­sentent plus d’un tiers de la po­pu­la­tion. Ce­la «est éprou­vant pour les com­mu­nau­tés lo­cales, créant de la pau­vre­té, du chômage, et ajou­tant de la pres­sion sur les in­fra­struc­tures et les fi­nances pu­bliques dé­jà fra­gi­li­sées», sou­ligne le FMI. Se­lon l’ins­ti­tu­tion in­ter­na­tio­nale, le coût in­di­rect de la pré­sence des réfugiés sy­riens au­rait dé­pas­sé les 2,5 mil­liards de dol­lars en termes de dé­gra­da­tion des ser­vices pu­blics.

Les consé­quences de la pré­sence de ce nombre de réfugiés sont en­core plus per­ni­cieuses. L’as­so­cia­tion des com­mer­çants de Bey­routh (ACB) dé­nonce la com­pé­ti­tion dé­loyale des Sy­riens ins­tal­lés au Li­ban pour les so­cié­tés, les en­tre­prises, les pe­tites en­tre­prises, les usines et les di­vers chan­tiers. L’ACB évoque un «cycle éco­no­mique sy­rien qui pros­père et se dé­ve­loppe à l’in­té­rieur de l’éco­no­mie li­ba­naise» et à ses dé­pens. «Même si tous les tou­ristes du monde ve­naient au Li­ban, ce­la ne rè­gle­rait pas la crise car nous sommes confron­tés à un pro­blème struc­tu­rel pro­vo­qué par la concur­rence faite à l’éco­no­mie li­ba­naise par une autre éco­no­mie», pré­vient L’ACB.

Le Li­ban a donc at­teint le point de sa­tu­ra­tion aus­si bien au plan dé­mo­gra­phique qu’éco­no­mique. La si­tua­tion est d’au­tant plus grave que la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale n’a ja­mais te­nu ses en­ga­ge­ments fi­nan­ciers, ce qui a pous­sé le FMI à l’in­ter­pe­ler, en es­ti­mant qu’elle «doit jouer un rôle-clé pour ré­pondre à la crise des réfugiés». «Le Li­ban a be­soin et mé­rite un ap­pui im­por­tant», in­dique le rap­port de l’ins­ti­tu­tion fi­nan­cière in­ter­na­tio­nale.

A dé­faut d’une aide di­recte au Li­ban, qui pour­rait ne ja­mais ar­ri­ver, les agences de l’onu et autres ONG de­vraient au moins avoir la dé­cence d’ache­ter sur le mar­ché li­ba­nais et aux en­tre­prises lo­cales les pro­duits alimentaires, mé­di­caux et autres, four­nis aux réfugiés, au lieu d’al­ler s’ap­pro­vi­sion­ner sur les mar­chés ex­té­rieurs. Ce­la per­met­trait de rem­plir quelques lignes dans les car­nets de com­mandes, dé­ses­pé­ré­ment vides, de l’in­dus­trie li­ba­naise.

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