IBRA­HIM MAALOUF

Pro­dige de la mu­sique, com­po­si­teur à suc­cès, trom­pet­tiste che­vron­né… De­puis 10 ans, Ibra­him Maalouf s’est for­gé un par­cours sans faute, ac­cu­mu­lant les ré­com­penses et consé­cra­tions au fil de ses 7 al­bums stu­dio, un double al­bum Live et une tour­née dans 28

Le Mensuel Magazine - - Sommaire - PAR JENNY SA­LEH

«J'ai l'im­pres­sion de vivre un rêve»

Dix ans de tour­née dé­jà, et vous voi­là en­fin à Baal­beck. Quel ré­per­toire comp­tez-vous pro­po­ser à votre pu­blic li­ba­nais?

Nous avons fait un concert gi­gan­tesque à Bercy en dé­cembre, qui a ras­sem­blé plus de 16000 per­sonnes, c’était dingue. A Bercy, on a vou­lu mettre la barre très haut pour fê­ter dix ans d’al­bums et de tour­nées. J’avais très en­vie de faire ce même pro­gramme au Li­ban pour l’of­frir aus­si au pu­blic li­ba­nais. Baal­beck était à Bercy, ils ont vu le show, et m’ont dit «on veut ça!». Bien sûr, on va adap­ter au ti­ming et au lieu, car je ne peux pas faire 4 heures de concert à Baal­beck. Avec un or­chestre, je tra­vaille sur l’éla­bo­ra­tion d’un pro­gramme qui soit adap­té. On ba­laie­ra dix ans d’al­bums et de concerts, comme un bi­lan! Il y au­ra aus­si des in­vi­tés sur­prise, mais chut…

Où en êtes-vous, au terme de dix ans de live, de tour­née?

Je suis heu­reux! J’ai plein de pro­jets et tous sont ex­trê­me­ment in­té­res­sants, et en même temps va­lo­ri­sant pour la car­rière. Je viens par exemple de «re»-si­gner un très gros contrat avec la mai­son de disque Uni­ver­sal. C’est re­par­ti donc pour des al­bums, des mu­siques de films etc. Les pro­jets vont dans tous les sens et c’est pas­sion­nant. Après toutes les ré­com­penses que j’ai eues et qui ont en­core plus cré­di­bi­li­sé mon tra­vail, no­tam­ment ma 4e Vic­toire de la mu­sique pour la meilleure tour­née de l’an­née, le Cé­sar de la meilleure mu­sique de film, et le prix des Lu­mières pour la meilleure bande ori­gi­nale (l’équi­valent fran­çais des Gol­den Globes), c’était as­sez dingue… J’avais l’im­pres­sion de vivre un rêve. On a concré­ti­sé ce rêve avec le show de Bercy, et peu de gens le savent, mais je suis le pre­mier ar­tiste clas­sé jazz en France à faire un concert «sold out» dans la plus grande salle de concerts de France. On a vé­cu un truc com­plè­te­ment hors normes. Alors, tout le reste, c’est du bon­heur.

Comment se dé­roule le pro­ces­sus de créa­tion?

Ce­la dé­pend. Pour une mu­sique de film, je dois être en ac­cord avec le réa­li­sa­teur, le pro­duc­teur, main dans la main, pour que cette mu­sique existe. Il y a donc beau­coup de com­pro­mis à faire. Pour un al­bum, il n’y a que moi qui choi­sis. Je fais vrai­ment tout ce que je veux. Je peux prendre des risques. Mais le pro­ces­sus de créa­tion est le même. C’est l’ima­gi­naire qui s’ex­prime. Ce­la fait dix ans que je ne fais que ce que me dicte mon ima­gi­na­tion, c’est-à-dire in­ven­ter des choses et m’amu­ser.

Vous êtes plu­tôt hy­per­ac­tif avec tous vos pro­jets…

Oui, je tra­vaille beau­coup. J’ai com­po­sé la mu­sique du film de Nao­mi Ka­wase, Hi­ka­ri (Vers la lu­mière), qui était en com­pé­ti­tion

«JE PRIE CHAQUE JOUR POUR QUE LE LI­BAN RE­TROUVE LA SÉ­RÉ­NI­TÉ QU’IL A PER­DUE.»

A BAAL­BECK, IBRA­HIM MAALOUF ESSAIERA DE RE­PRO­DUIRE LA MÊME FO­LIE QUI A ANI­MÉ SON CONCERT DE BERCY.

dans la sé­lec­tion officielle au der­nier Fes­ti­val de Cannes. En ce mo­ment, je pré­pare un al­bum en hommage à Da­li­da avec plein d’ar­tistes dif­fé­rents comme Alain Sou­chon, Ben l’oncle Soul, Tho­mas Du­tronc, Mo­ni­ca Bel­luc­ci, Me­lo­dy Gar­dot, etc. Je suis éga­le­ment au ju­ry du Fes­ti­val du ci­né­ma amé­ri­cain de Deau­ville et du fes­ti­val du Film de Ca­bourg. Ce n’est que du bon­heur tout le temps, c’est sti­mu­lant. Je sais qu’il y a un mo­ment où je vais me cal­mer, mais pour l’ins­tant, je pro­fite.

Avez-vous peur que ce­la ne s’ar­rête?

Peur non. Mais je garde les pieds sur terre. J’en­seigne de­puis presque 20 ans à des jeunes à qui je trans­mets mon amour de la mu­sique. C’est ça qui me nour­rit, c’est ma pas­sion prin­ci­pale. C’est sûr que c’est va­lo­ri­sant d’être tous les jours ar­rê­té dans la rue pour des sel­fies, ou des au­to­graphes, mais au fond, ce n’est pas pour ce­la que je fais de la mu­sique. Si un jour tout ce­la s’ar­rê­tait, je conti­nue­rais à com­po­ser et à faire de la mu­sique. Mon père m’a of­fert la chance de jouer d’un ins­tru­ment de mu­sique avec le­quel je m’éclate sur scène, mais je suis plu­tôt quel­qu’un de l’ombre. Donc si je re­tourne dans l’ombre, ce ne se­ra pas grave du tout.

Par­lez-nous de votre par­cours.

J’ai com­men­cé avec le Con­ser­va­toire na­tio­nale su­pé­rieur de Pa­ris puis les concours in­ter­na­tio­naux qui sont l’équi­valent des cham­pion­nats du monde, mais dans le do­maine mu­si­cal. C’est en ga­gnant que je me suis fait connaître. Je suis un pur pro­duit de l’élite mais aus­si au­to­di­dacte puisque j’ai ap­pris à jouer du pia­no et à com­po­ser tout seul. À la mai­son, quand j’avais 9-10 ans, mon passe-temps fa­vo­ri c’était in­ven­ter de la mu­sique. De­puis, je n’ai ja­mais ar­rê­té. Lorsque mon pre­mier al­bum est sor­ti, la presse fran­çaise et fran­co­phone était una­nime. Il a eu un suc­cès d’es­time très ra­pide. J’ai été vite ré­com­pen­sé pour mon tra­vail sur les al­bums sui­vant, puis le ci­né­ma et la mu­sique du film sont ar­ri­vés, no­tam­ment Yves Saint-laurent, qui a fait le tour du monde, puis Dans les fo­rêts de Si­bé­rie, pour le­quel j’ai eu le Cé­sar. Même si je tra­vaille beau­coup et que je fais des ren­contres ma­gni­fiques, je crois que j’ai sur­tout de la chance.

Vous êtes ins­pi­ré par les femmes. Quel re­gard por­tez-vous sur la Li­ba­naise d’au­jourd’hui?

DE­PUIS SON EN­FANCE, CE PRO­DIGE DE LA TROMPETTE S’AMUSE À CRÉER ET COM­PO­SER.

Elle est à l’image de l’hu­ma­ni­té, di­verse. Je la trouve en gé­né­ral très classe, très dis­tin­guée, et sur­tout par­ti­cu­liè­re­ment in­tel­li­gente. Mais aus­si, je trouve que sou­vent, les Li­ba­naises manquent de confiance en elles et cherchent, en trans­for­mant leur vi­sage par exemple, à ca­cher leurs dé­fauts. Or ce que j’aime chez l’être hu­main, ce sont les dé­fauts. J’ai tou­jours été amou­reux des dé­fauts des gens plu­tôt que de leurs qua­li­tés. Les qua­li­tés je les trouve sus­pectes. Je trouve ce­la dom­mage, cette mode de­puis 15-20 ans, de cor­ri­ger phy­si­que­ment ses dé­fauts… c’est juste que quand je ren­contre quel­qu’un qui a fait trop d’opé­ra­tions sur son vi­sage, je me dis que je ne sau­rais ja­mais qui est vrai­ment cette per­sonne.

Vous avez col­la­bo­ré avec votre oncle, l’écri­vain Amine Maalouf, pour la chan­son Un au­tomne à Pa­ris, après les at­ten­tats du Ba­ta­clan. Un pré­lude à une fu­ture col­la­bo­ra­tion?

Lorsque les at­ten­tats ont eu lieu en France, les mi­nis­tères de la Cul­ture et de l’edu­ca­tion na­tio­nale m’ont de­man­dé de faire un geste sym­bo­lique pour re­don­ner un peu d’es­poir aux Fran­çais, sur­tout aux jeunes. J’ai sou­hai­té as­so­cier Amine, l’une des plus belles plumes en France, et Louane pour l’in­ter­pré­ter. La chan­son a été très re­layée en France et toutes les écoles l’ont en­sei­gnée. Amine est très ré­ser­vé d’ha­bi­tude, il re­fuse presque toutes les col­la­bo­ra­tions et la plu­part des in­ter­views. J’étais fier qu’il ac­cepte. Il est l’un des hommes de lettres les plus res­pec­tés en France et dans le monde fran­co­phone. J’ai la chance de voya­ger, de faire de la mu­sique, de créer dans tous les sens. Lui est quel­qu’un de plus se­cret, d’iso­lé. C’est un homme que j’aime beau­coup, qui a la réserve de la sa­gesse des grands.

Après tous ces suc­cès, quel dé­fi vous reste-til en­core à re­le­ver?

Mon rêve est sim­ple­ment de conti­nuer à faire ce que je fais. Ni plus ni moins. C’est du bon­heur ab­so­lu.

Comment per­ce­vez-vous votre pays d’ori­gine au­jourd’hui?

Je ne suis pas très ob­jec­tif car je suis amou­reux du Li­ban. Je sais que les choses ne sont pas par­faites. Mais le Li­ban qui est à ge­noux de­puis des dé­cen­nies, ne tombe pas. Mal­gré les pro­blèmes, les crises, les ré­fu­giés, etc. Il ne se laisse pas faire et je suis fier de mon pays. Et je prie chaque jour pour que le Li­ban re­trouve la sé­ré­ni­té qu’il a per­due.

Pour­riez-vous ve­nir vous ins­tal­ler au Li­ban?

Oui. Je l’en­vi­sage très sé­rieu­se­ment. Il y a deux ans, j’ai ra­che­té la mai­son de mon ar­rière-ar­rière-grand-père dans la mon­tagne. Je l’ai re­ta­pée et je suis très fier de ça. C’est très sym­bo­lique et im­por­tant pour moi de gar­der très pré­sente cette par­tie de ma vie et de ma cul­ture. Je me sens bien quand je suis en­tou­ré des gens que j’aime et c’est de là que viennent presque tous les membres de ma fa­mille. Et la fa­mille pour moi, c’est la chose la plus im­por­tante au monde.

Qu’ai­me­riez-vous trans­mettre du Li­ban à votre en­fant?

Les va­leurs hu­maines sont se­lon moi uni­ver­selles. J’ai en­vie que ma fille soit quel­qu’un de res­pec­tueux, d’heu­reux, so­ciable, culti­vé, loyal, tendre, d’amou­reux et de pas­sion­né, et sur­tout d’hon­nête. Qu’elle aime la mu­sique arabe, li­ba­naise, Fay­rouz, la nour­ri­ture li­ba­naise, qu’elle soit im­pré­gnée de cette cul­ture. J’ai en­vie qu’elle ait l’ac­cent li­ba­nais quand elle parle fran­çais, même si elle ne parle pas li­ba­nais! Qu’elle porte cette cul­ture là comme moi et qu’elle en soit fière.

CÉ­SAR MÉRITÉ Dé­jà nom­mé pour la meilleure B.O. pour Yves Saint-laurent, de Ja­lil Les­pert, Ibra­him Maalouf dé­croche fi­na­le­ment le Cé­sar pour la mu­sique de Dans les fo­rêts de Si­bé­rie de Sa­fy Neb­bou.

Newspapers in French

Newspapers from Lebanon

© PressReader. All rights reserved.