SA­LON DE LA RE­VUE DES VINS DE FRANCE

C’est une pre­mière pour le pays du Cèdre. Le Li­ban était l’hôte d’hon­neur de la 11e édi­tion du Sa­lon de la Re­vue du vin de France, qui compte près de 200 ex­po­sants. Pen­dant deux jours, 21 do­maines li­ba­nais étaient pré­sen­tés au grand pu­blic, pro­po­sant plu

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C’est au coeur du quar­tier Vi­vienne, si­tué entre la place de la Con­corde et le Mu­sée du Louvre, que s’est te­nu, les 19 et 20 mai der­niers, le Sa­lon an­nuel de la Re­vue du vin de France. Pour cette 11e édi­tion pa­ri­sienne, ren­dez­vous in­con­tour­nable des amou­reux du vin, c’est le Li­ban qui était éri­gé au rang d’in­vi­té d’hon­neur. Dans l’an­cienne Bourse pa­ri­sienne, le Pa­lais Bron­gniart, 200 ex­po­sants ve­nus des quatre coins de l’hexa­gone sont ré­par­tis sur les nom­breux stands, vite en­va­his par les vi­si­teurs qui se pressent pour déguster les cu­vées. Au fond du hall en marbre bai­gné par la lu­mi­no­si­té qui trans­perce la ver­rière à 28 mètres au-des­sus du sol, on aper­çoit, dès l’en­trée, le dra­peau rouge et blanc or­né d’un cèdre fiè­re­ment ac­cro­ché. Dans la salle Notre-dame des Vic­toires, ils sont là. Les 21 vi­ti­cul­teurs ve­nus tout droit du Li­ban ex­posent toute une di­ver­si­té de vins is­sus des ré­gions

mon­ta­gneuses du Mont-li­ban, du lit­to­ral de Ba­troun ou de la plaine de la Bé­kaa. Sur les tables des ex­po­sants trônent des bou­teilles mil­lé­si­mées de blancs, rouges, ro­sés et autres spi­ri­tueux comme l’arak, eau-de-vie dis­til­lée conte­nant 40 à 50 de­grés d’al­cool pour le plus pur. Tous réunis au sein de l’union Vi­ni­cole du Li­ban (UVL), qui a or­ga­ni­sé le sa­lon en par­te­na­riat avec l’am­bas­sade du Li­ban en France et d’autres ins­ti­tu­tions comme l’of­fice du tou­risme li­ba­nais, les vi­ti­cul­teurs font déguster les tré­sors de leurs caves aux vi­si­teurs cu­rieux, ama­teurs ou pro­fes­sion­nels ve­nus en masse. Pour Mi­reille Han­naoui, se­cré­taire gé­né­rale de L’UVL, ce sa­lon est une au­baine, même si ce n’est pas la pre­mière fois que le Li­ban se re­trouve in­vi­té d’hon­neur: «Nous l’avions été au sa­lon Me­ga­vi­no de Bruxelles en 2016, mais la France, c’est un dou­blé (…), c’est la pre­mière fois que nous sommes re­pré­sen­tés sur ce sa­lon et nous sommes, en plus, in­vi­tés d’hon­neur tout de suite!». Ce que Mi­reille Han­naoui qua­li­fie de vic­toire pour le Li­ban l’est aus­si pour les vi­ti­cul­teurs li­ba­nais qui bé­né­fi­cient d’une vi­si­bi­li­té élar­gie afin de di­ver­si­fier et rem­plir leurs car­nets de com­mande. «Cer­tains cherchent des dis­tri­bu­teurs, d’autres sont là pour ren­for­cer leur vi­si­bi­li­té, c’est très im­por­tant pour eux». Mais au-de­là du chiffre, c’est avant tout le sa­voir-faire et la ré­pu­ta­tion du vin li­ba­nais que Mi­reille Han­naoui et les vi­ti­cul­teurs cherchent à faire connaître.

UNE HIS­TOIRE DE FA­MILLE. Non loin du stand de L’UVL, le do­maine de Châ­teau Mu­sar est avant tout une his­toire de fa­mille. Ce vi­gnoble, ni­ché entre 900 et 1 000 mètres d’al­ti­tude, à Gha­zir, a été fon­dé par Gas­ton Ho­char, dans les an­nées 1930. In­fluen­cé par les tra­di­tions li­ba­naises millénaires de fa­bri­ca­tion du vin et de mul­tiples voyages à Bor­deaux, il fonde un do­maine où les vins sont à 100% na­tu­rels. Une qua­li­té de vin rare, qui vaut au vi­gnoble de Châ­teau Mu­sar la pre­mière cer­ti­fi­ca­tion bio­lo­gique du pays en 2006 et qui, se­lon Gas­ton Ho­char (pe­tit-fils du fon­da­teur), se jus­ti­fie par une qua­li­té ex­cep­tion­nelle du ter­roir: riche en cal­caire et bé­né­fi­ciant d’une mé­téo clé­mente où le so­leil et les va­ria­tions de tem­pé­ra­tures entre le jour et la nuit jouent un rôle clé. En 1959, le fils de Gas­ton Ho­char, Serge, re­prend le do­maine. Après des études de vi­ti­cul­ture, il peau­fine sa for­ma­tion avec un cur­sus d’oe­no­lo­gie à l’uni­ver­si­té de Bor­deaux. Son frère, Ro­nald, prend en charge le cô­té fi­nan­cier et com­mer­cial du vi­gnoble deux ans plus tard. En 1979, le vi­gnoble ouvre son pre­mier bu­reau au Royaume-uni, afin d’in­té­grer le mar­ché bri­tan­nique puis eu­ro­péen. De­puis 1994, c’est Gas­ton Ho­char (fils) qui est à la tête du do­maine. At­ta­ché à la tra­di­tion fa­mi­liale, cet in­gé­nieur de for­ma­tion pas­sé par cinq an­nées dans le sec­teur ban­caire à l’étran­ger a tout ap­pris sur le tas. Une réus­site, puisque le site pro­duit au­jourd’hui entre 600 000 et 700 000 bou­teilles par an, dont 80% sont des­ti­nés à l’ex­por­ta­tion, les 20% res­tants à la vente lo­cale. L’on peut ain­si trou­ver du Châ­teau Mu­sar dans le monde en­tier: Ca­na­da, Etatsu­nis, Mexique, Cos­ta-ri­ca, Rus­sie, Nor­vège, Belgique, France, Luxem­bourg, Ita­lie, Es­pagne… Concer­nant le Sa­lon de la re­vue du vin de France, il s’agit pour Gas­ton Ho­char de «pro­mou­voir le do­maine en France afin d’élar­gir notre dis­tri­bu­tion». Pour le di­rec­teur du vi­gnoble, c’est aus­si une vic­toire pour le Li­ban, celle d’être re­con­nu à tra­vers le monde. Il di­rige le do­maine de­puis main­te­nant 23 ans, avec à ses cô­tés son frère Marc, qui a re­joint l’en­tre­prise fa­mi­liale en 2010.

UN TER­ROIR PRO­PICE À LA VIGNE. Si la ré­pu­ta­tion du vin li­ba­nais n’est plus à faire, elle n’est pas non plus le fruit du ha­sard. Et ce n’est pas Emile Issa el-khoury qui di­ra le contraire. Is­su de la fa­mille Issa el-khoury, l’une des deux fa­milles (avec la fa­mille Issa) qui gère le Do­maine des Tourelles près de Ch­tau­ra, il aime in­sis­ter sur la qua­li­té ex­cep­tion­nelle de la terre dans la plaine de la Bé­kaa, où se si­tue le vi­gnoble de presque 150 ans. Fon­dée en 1868, elle est la pre­mière cave com­mer­ciale du Li­ban. Pour lui, quatre points sont es­sen­tiels à la qua­li­té du vi­gnoble: l’al­ti­tude (1 000 mètres pour le Do­maine des Tourelles), là où l’en­so­leille­ment rend la vigne vi­gou­reuse avec 300 jours de so­leil par an; une plu­vio­mé­trie équi­li­brée; la la­ti­tude, la Bé­kaa se trou­vant dans une zone tem­pé­rée fa­vo­rable à la vigne; et, en­fin, un sol riche en mi­né­raux, de type «ar­gi­lo-cal­caire», qui conserve des nappes d’eau sou­ter­raines de sorte à ce que la vigne puisse s’ali­men­ter même par temps très sec. M. Issa el-khoury ajoute: «Ce qu’il y a d’ex­cep­tion­nel avec la Bé­kaa, c’est avant tout sa géo­lo­gie… Lors de la fonte des neiges du Mont-li­ban et de l’an­ti-li­ban, ce­la pro­voque des ruis­sel­le­ments d’eau qui amon­cellent les ri­chesses mi­né­rales sur le pla­teau et dans les sols. Un autre fac­teur est que le Mont-li­ban stoppe l’hu­mi­di­té en pro­ve­nance du lit­to­ral et donc la pro­li­fé­ra­tion des bac­té­ries».

Ce qui fait la re­nom­mée du Do­maine des Tourelles, c’est aus­si le très pres­ti­gieux arak Brun, du nom du fon­da­teur du vi­gnoble et qui fait la fier­té de ses pro­duc­teurs. Cette eau-de-vie ap­pré­ciée à tra­vers tout le Crois­sant fer­tile a la par­ti­cu­la­ri­té de conte­nir de vrais grains d’anis et non de l’es­sence d’anis, d’être trois fois dis­til­lé et «de ne ja­mais faire mal au crâne», se­lon M. Issa el-khoury.

Connue pour ses sites ar­chéo­lo­giques somp­tueux de Baal­beck ou d’an­jar, la plaine de la Bé­kaa pos­sède aus­si une his­toire par­ti­cu­lière avec la vigne. C’est entre les ruines du site an­tique gré­co-ro­main de Baal­beck que se dresse fiè­re­ment le temple de Bac­chus, Dieu de la vigne et du vin dans la my­tho­lo­gie ro­maine. Un sa­voir-faire vieux de 6000 ans, qui fait la fier­té des vi­ti­cul­teurs li­ba­nais. Pour Emile Issa el-khoury, le Sa­lon pa­ri­sien est une for­mi­dable op­por­tu­ni­té de «faire dé­cou­vrir aux clients fran­çais qui sont des consom­ma­teurs aver­tis, le ter­roir du Li­ban et son ex­cel­lence ».

TRANS­FOR­MA­TION RA­PIDE. Près du chef-lieu de la Bé­kaa à Zah­lé, le vi­gnoble de Châ­teau Khoury coule lui aus­si des jours heu­reux. Ce do­maine fa­mi­lial, fon­dé en 2004 sur des ter­rains en friche, qui ser­vaient ja­dis de postes-avan­cés pour l’ar­tille­rie lourde de l’ar­mée sy­rienne, a connu une trans­for­ma­tion ra­pide et fruc­tueuse. Ni­ché à 1 300 mètres d’al­ti­tude, c’est là que Jean-paul el-khoury, oe­no­logue de for­ma­tion (il suit ses études à Reims) et al­sa­cien par sa mère, cultive des cé­pages al­sa­ciens comme le Ries­ling et le Ge­wurz­tra­mi­ner, le Char­don­nay ou le Pi­not noir. «A Zah­lé, il y a une belle ex­po­si­tion, les vignes n’ont pas be­soin d’être ir­ri­guées car le cli­mat de la ré­gion est très pro­pice: il pleut en hi­ver, les nuits sont fraîches». Tout comme le vi­gnoble de Châ­teau Mu­sar, ce­lui de Jean­paul el-khoury est 100% bio­lo­gique: «C’est une phi­lo­so­phie, une ma­nière de faire du vin (…) ce­la est moins brusque pour les vignes et sur­tout moins oné­reux». La seule dif­fi­cul­té pour le vi­ti­cul­teur, ce sont les moi­neaux et les re­nards, qui re­pré­sentent 10 à 15% de pertes par an. Avec le sa­lon, ce der­nier es­père trou­ver un dis­tri­bu­teur en France et élar­gir ses clients.

DI­VER­SI­TÉ DES DO­MAINES. D’autres do­maines étaient éga­le­ment re­pré­sen­tés. Le Do­maine de Baal, si­tué sur les hau­teurs de Zah­lé (à 1 200 mètres), est di­ri­gé par Sé­bas­tien Khoury de­puis 2006, après quelques an­nées pas­sées à Saint-emi­lion pour se for­mer. Sur la dou­zaine d’hec­tares de vi­gnoble par­mi les­quels du Ca­ber­net-sau­vi­gnon, Ca­ber­net franc, Mer­lot, Char­don­nay, Sau­vi­gnon blanc et Sy­rah, cinq sont culti­vés en ter­rasse. Une pro­duc­ti­vi­té ren­due pos­sible grâce à la terre cal­caire, ga­rante d’une grande fraî­cheur.

Pour Châ­teau Ke­fraya, fon­dé en 1946 par Mi­chel de Bus­tros (ré­cem­ment dé­cé­dé) la par­ti­cu­la­ri­té est de ne pro­duire que des vins d’as­sem­blage. Ain­si, sur les 300 hec­tares de co­teaux en ter­rasse se cô­toient du Ca­ber­net Sau­vi­gnon, Sy­rah, Char­don­nay, Vio­gnier, Car­mé­nère, le Mar­se­lan et le Mus­cat à pe­tit grains.

Au fur et à me­sure, les vi­si­teurs s’amassent au­près des stands pour dé­cou­vrir la mul­ti­tude de caves re­pré­sen­tées. Cer­taines sont an­ciennes, d’autres plus jeunes mais pro­met­teuses comme celle d’ati­baia à Ba­troun, dont le sou­hait de sa fon­da­trice, Jen­ni­fer Mas­soud, est de «faire connaître le vin li­ba­nais». Cette pe­tite pro­prié­té de cinq hec­tares dont une des par­celles fait face à la mer, a la par­ti­cu­la­ri­té de pro­duire un vin rouge unique des­ti­né en grande ma­jo­ri­té au com­merce lo­cal. En France, les vins d’ati­baia se trouvent néan­moins dans les très pres­ti­gieuses Caves de Taillevent rue du Fau­bourg Sain­tho­no­ré, ou sur la carte du Georges V.

Autre ré­fé­rence, le Clos de Ca­na. Au coeur du Mont-li­ban, dans la ré­gion de Ras el-ha­ref, ce vi­gnoble his­to­rique s’en­ra­cine dans la Val­lée La­mar­tine. Avec 300 000 bou­teilles pro­duites par an, la ré­pu­ta­tion de Clos de Ca­na est bien éta­blie à l’étran­ger: Royaume-uni, Al­le­magne, Etats-unis, Belgique, Ja­pon… et bien sûr, la France. Autre clin d’oeil, outre les vins rouges, blancs et ro­sés pro­duits par la cave de Fa­di Ger­gès, ce­lui des Noces de Ca­na a un sens tout par­ti­cu­lier puisque c’est à Ca­na que le Ch­rist réa­lise son tout pre­mier mi­racle: ce­lui de chan­ger l’eau en vin. Ce ma­riage entre Cin­sault, Ca­ber­net Sau­vi­gnon et Sy­rah est, se­lon, la cave, «un vin di­vin».

Une fois de plus le Li­ban a su, à tra­vers la mul­ti­tude et la ri­chesse des vi­gnobles qu’il pos­sède, dé­mon­trer à quel point le pays est une vé­ri­table mo­saïque. Cette 11e édi­tion pa­ri­sienne a té­moi­gné à nou­veau du lien in­dé­fec­tible entre la France et le Li­ban: la trans­mis­sion de sa­voir-faire, de tech­no­lo­gie, d’amour pour la vigne et du res­pect de tra­di­tions millénaires hé­ri­tées de la ci­vi­li­sa­tion ro­maine.

MÉ­DAILLÉ Ré­pu­té au-de­là des fron­tières, Châ­teau Ksa­ra vient de rem­por­ter une mé­daille d’or pour son rosé Sun­set 2016.

LES TOURELLES Il s’agit de la pre­mière cave com­mer­ciale du Li­ban.

SUC­CÈS À L’EX­PORT Près de 80% de la pro­duc­tion de Mu­sar part à l’étran­ger.

BAAL Presque la moi­tié des vi­gnobles sont culti­vés en ter­rasse.

100% BIO Le do­maine Khoury, fon­dé en 2004, es­père trou­ver un dis­tri­bu­teur en France.

RE­CON­NAIS­SANCE C’est ce que cherchent les vi­ti­cul­teurs li­ba­nais, se­lon Mi­reille Han­naoui.

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