ACHRAF RIFI

Le Hezbollah a com­mis tous les crimes au Li­ban

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IIls sont de­ve­nus pré­si­dents de la Ré­pu­blique, mi­nistres ou en­core dé­pu­tés. Dès le len­de­main de l’in­dé­pen­dance du Li­ban, de nom­breux of­fi­ciers is­sus de l’ar­mée ou des Forces de sé­cu­ri­té in­té­rieure (FSI) se sont im­pli­qués ac­ti­ve­ment dans la vie politique. Achraf Rifi en fait par­tie. Même s’il as­sure n’avoir ja­mais clai­re­ment en­vi­sa­gé une car­rière politique, l’an­cien di­rec­teur des FSI et ex-mi­nistre de la Jus­tice af­firme qu’il a tou­jours ai­mé le contact avec les gens. Comment au­rait-il pu en être au­tre­ment pour cet homme qui a di­ri­gé, de 1981 à 1988, le Bu­reau des re­la­tions pu­bliques des FSI? «Lorsque j’ai fait va­loir mes droits à la re­traite, je n’ima­gi­nais pas une seule se­conde une reconversion dans le bu­si­ness. Je me suis na­tu­rel­le­ment tour­né vers la vie pu­blique, mais je ne croyais pas que les choses iraient si vite», confie-t-il à Ma­ga­zine.

Achraf Rifi a réus­si, sans tran­si­tion, le pas­sage du sta­tut de haut fonc­tion­naire à ce­lui de fi­gure politique in­con­tour­nable dans sa ville de Tri­po­li et sur la scène sun­nite li­ba­naise. Son as­cen­sion, il la doit aus­si bien à des hommes, comme Saad Hariri et Na­gib Mi­ka­ti, qu’aux cir­cons­tances qui ont sui­vi l’as­sas­si­nat de l’an­cien Pre­mier mi­nistre, Ra­fic Hariri, en fé­vrier 2005. Pour sa part, il mi­ni­mise le rôle de ceux qui l’ont ai­dé à gra­vir les éche­lons, et es­time que son as­si­dui­té au tra­vail et ses suc­cès dans ses fonc­tions ont plai­dé en sa fa­veur. In­gra­ti­tude? «Je n’ai ja­mais été em­ployé par qui­conque, à part l’etat», se dé­fend-il.

Au-de­là du rôle joué par cer­taines per­son­na­li­tés, il est in­con­tes­table qu’achraf Rifi doit son as­cen­sion à ses suc­cès à la tête des FSI. Nom­mé di­rec­teur gé­né­ral quatre jours seule­ment après le re­trait de l’ar­mée sy­rienne, le 30 avril 2005, par le gou­ver­ne­ment de Na­gib Mi­ka­ti, il en­tame une re­fon­da­tion pro­fonde de cette ins­ti­tu­tion. Il se sou­vient: «Lorsque j’ai pris en main les FSI, elles avaient des ef­fec­tifs ré­duits, ses membres sui­vaient un en­traî­ne­ment élé­men­taire, sans spé­cia­li­sa­tion, et les équi­pe­ments étaient vé­tustes. De plus, la dé­ci­sion sé­cu­ri­taire était contrô­lée par le tu­teur sy­rien. Les dé­fis aux­quels nous étions confron­tés étaient d’au­tant plus grands que le pays était se­coué par une vague d’as­sas­si­nats po­li­tiques.»

AN­CRAGE OC­CI­DEN­TAL. Dès son en­trée en fonc­tion, Achraf Rifi prend le choix stra­té­gique de re­cons­truire les FSI confor­mé­ment «à une vi­sion oc­ci­den­tale». «Nous avons me­né des concer­ta­tions avec les ser­vices de sé­cu­ri­té arabes et oc­ci­den­taux ain­si qu’avec In­ter­pol pour sau­ver le Li­ban et éta­blir une feuille de route afin de ren­for­cer la sé­cu­ri­té, dit-il.

Nous avons construit un so­lide ré­seau de re­la­tions pour pro­fi­ter de leur ex­pé­rience à une époque où les crimes et la sé­cu­ri­té sont de­ve­nus mon­dia­li­sés». La trans­for­ma­tion des FSI n’était pas une mince af­faire, se sou­vien­til: «Il fal­lait se dé­bar­ras­ser de la men­ta­li­té sy­rienne, ba­sée sur l’école du bloc de l’est (so­vié­tique, ndlr), qui ne va­lo­rise pas l’être hu­main et n’a au­cun res­pect pour la vie de l’homme. Nous avons ré­so­lu­ment choi­si l’école oc­ci­den­tale, qui res­pecte les droits de l’homme. Nous avons ou­vert, pour la pre­mière fois, nos pri­sons à la Croix-rouge, tout en sa­chant que leur état était la­men­table et dé­gra­dant. Avec le pro­cu­reur Saïd Mir­za, nous avons, en quelque sorte, ou­vert les fe­nêtres pour per­mettre à l’air frais de chas­ser la puan­teur et la pour­ri­ture. En pa­ral­lèle, nous avons in­tro­duit les mé­thodes scien­ti­fiques dans la lutte contre la cri­mi­na­li­té, comme l’ana­lyse des da­tas des té­lé­coms, de L’ADN, des em­preintes di­gi­tales, l’ins­tal­la­tion de ca­mé­ras et autres ma­té­riels mo­dernes. Nous avons construit le plus per­for­mant la­bo­ra­toire tech­nique et scien­ti­fique du Moyen-orient, ain­si que de nou­veaux bâ­ti­ments pour les FSI. Nous avons fon­dé un dé­par­te­ment des droits de l’homme et une com­mis­sion pour lut­ter contre la tor­ture…». L’ob­jec­tif était de for­mer une nou­velle gé­né­ra­tion d’agents, d’en­quê­teurs et d’ins­pec­teurs, qui ont à leur dis­po­si­tion de nom­breux ou­tils autre que la tor­ture et les mau­vais trai­te­ments, uti­li­sés abon­dam­ment par «l’école de l’est».

Achraf Rifi re­con­naît avoir en­tre­te­nu une re­la­tion étroite avec la CIA et le FBI «pour re­pla­cer le Li­ban sur la carte sé­cu­ri­taire mon­diale». Cette co­opé­ra­tion avec les ser­vices amé­ri­cains n’ex­plique-t-elle pas la mé­fiance que nour­ris­sait le Hezbollah à l’égard de l’an­cien di­rec­teur des FSI? «Le 8-Mars a es­sayé de nous mettre les bâ­tons dans les roues, bien qu’il ait lui-même pro­fi­té de la mo­der­ni­sa­tion des FSI, ex­plique M. Rifi. Nous sommes, en ef­fet, le seul ser­vice de sé­cu­ri­té arabe à avoir réus­si à dé­man­te­ler toute une struc­ture d’es­pion­nage is­raé­lienne. Nous avons neu­tra­li­sé 33 ré­seaux is­raé­liens, dont cer­tains étaient ac­tifs au sein même du Hezbollah ou du ré­gime sy­rien. Mal­gré nos di­ver­gences, nous les avons pré­ve­nus et en ex­ploi­tant les in­for­ma­tions que nous leur avons four­nies, les Sy­riens ont pu dé­man­te­ler 17 ré­seaux dans leur pays.»

Achraf Rifi a dû se battre pour me­ner à bien son plan de re­cons­truc­tion des FSI, ques­tion­né par un Hezbollah in­quiet de l’in­fluence gran­dis­sante des Amé­ri­cains au sein des ser­vices de sé­cu­ri­té li­ba­nais. «J’ai été convo­qué plu­sieurs fois pour ex­pli­quer en Conseil des mi­nistres ce qui a été conve­nu d’ap­pe­ler le mé­mo­ran­dum Rifi-felt­man (du nom de l’am­bas­sa­deur amé­ri­cain de l’époque, Jef­frey Felt­man, ndlr), dé­clare-t-il. J’ai clai­re­ment dit que je n’aban­don­ne­rais pas la co­opé­ra­tion avec n’im­porte quel pays ami, si celle-ci sert l’in­té­rêt du Li­ban et des Li­ba­nais. Lors d’une réunion du gou­ver­ne­ment, je leur ai dit que j’as­pi­rais à en­voyer mes en­fants pour­suivre leurs études, et mes of­fi­ciers per­fec­tion­ner leur for­ma­tion, aux Etats-unis, non pas à Té­hé­ran. Je leur ai ex­pli­qué que je croyais uni­que­ment en un Etat exer­çant sans par­tage sa sou­ve­rai­ne­té sur son ter­ri­toire, et que je re­fu­sais d’ac­cor­der une quel­conque lé­gi­ti­mi­té à un mi­ni-etat (en al­lu­sion au Hezbollah,

ndlr), car ce­la cau­tion­ne­rait une si­tua­tion anor­male. Mes convic­tions n’ont pas chan­gé».

UN SEUL TUEUR. L’en­quête sur l’as­sas­si­nat de l’an­cien Pre­mier mi­nistre Ra­fic Hariri était le dos­sier le plus dan­ge­reux sur le­quel tra­vaillaient les FSI. «Tous ceux qui ont été la cible d’at­ten­tats étaient membres du ser­vice de ren­sei­gne­ment des FSI, pré­cise l’an­cien mi­nistre de la Jus­tice. Le chef de ce dé­par­te­ment, Sa­mir Ché­ha­dé, a échap­pé à une ten­ta­tive d’as­sas­si­nat car il en­quê­tait sur la mort de Ra­fic Hariri. Son suc­ces­seur, Wissam el-has­san, a été tué parce qu’il pos­sé­dait des preuves. L’af­faire Mi­chel Sa­ma­ha y est

éga­le­ment pour quelque chose. Wissam Eid a été as­sas­si­né parce qu’il a joué un rôle im­por­tant dans l’en­quête». Achraf Rifi est convain­cu qu’«un seul tueur» a com­mis tous les as­sas­si­nats et les at­ten­tats qui ont vi­sé des per­son­na­li­tés du 14-Mars. «La dé­ci­sion est ve­nue d’iran et de Sy­rie et le Hezbollah est l’exé­cu­tant, sou­tient-il. Ma convic­tion se base sur les don­nées que nous avons ob­te­nues lors des en­quêtes me­nées».

La vague d’at­ten­tats contre des of­fi­ciers du ser­vice de ren­sei­gne­ment des FSI n’était-elle pas une ri­poste au sou­tien qu’ils au­raient ap­por­té aux re­belles en Sy­rie? «Nous étions ef­fec­ti­ve­ment im­pli­qués dans le dos­sier sy­rien mais pas di­rec­te­ment aux cô­tés de la ré­vo­lu­tion, in­dique M. Rifi. A une cer­taine époque, les Fran­çais, les Bri­tan­niques et les Es­pa­gnols ont sol­li­ci­té notre aide pour la li­bé­ra­tion de jour­na­listes dé­te­nus à Homs. Ces pays ont es­sayé d’ob­te­nir leur li­bé­ra­tion à tra­vers les ré­vo­lu­tion­naires sy­riens mais ils ont échoué. Nous avons alors co­opé­ré avec les ser­vices fran­çais, qui avaient des contacts avec les re­belles, puis nous avons ac­cueilli les (jour­na­listes) à la fron­tière avant de les re­mettre à leurs am­bas­sades res­pec­tives, sains et saufs. Wissam el-has­san as­su­rait les moyens de sor­tir de Sy­rie à ceux qui fuyaient la ré­pres­sion du ré­gime. Nous avions de la sym­pa­thie pour la ré­vo­lu­tion sy­rienne car nous étions convain­cus que l’avè­ne­ment d’un pou­voir li­bé­ral dans ce pays ser­vi­rait les in­té­rêts du Li­ban sur les plans sé­cu­ri­taires, po­li­tiques et éco­no­miques».

Cette po­si­tion n’était-elle pas en contra­dic­tion avec celle du gou­ver­ne­ment li­ba­nais, qui prô­nait, alors, la dis­tan­cia­tion? «Le Hezbollah ne pra­ti­quait pas la dis­tan­cia­tion, sou­ligne l’an­cien pa­tron des FSI. Pour­quoi ce qui lui est per­mis me se­rait-il in­ter­dit? Pour­quoi ceux qui ont sou­te­nu la ré­volte sy­rienne sont-ils ju­gés de­vant le tri­bu­nal mi­li­taire alors que les hordes du Hezbollah, qui tra­versent ou­ver­te­ment la fron­tière pour al­ler se battre aux cô­tés du ré­gime, ne sont pas ju­gées, ni in­quié­tées?» M. Rifi af­firme que la dis­tan­cia­tion n’était pas la po­si­tion of­fi­cielle du gou­ver­ne­ment li­ba­nais, qui n’exer­çait pas un contrôle cen­tra­li­sé sur ses ins­ti­tu­tions. «Cer­tains ser­vices de sé­cu­ri­té tour­naient dans l’or­bite du Hezbollah,

Achraf Rifi avec le ré­dac­teur en chef de Ma­ga­zine.

«NOUS EXPRIMIONS NOTRE VI­SION AVEC CLAR­TÉ ET NOUS ÉTIONS LES SEULS À NOUS OP­PO­SER AUX ARMES DU HEZBOLLAH,

QUE NOUS CONSIDÉRIONS ILLÉ­GALES».

SUR­EN­CHÈRE La pro­ro­ga­tion du man­dat de Rifi était une mise en scène or­ches­trée, se­lon lui, par Na­gib Mi­ka­ti.

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