POUR LES PRO­DUC­TEURS

Le fi­nan­ce­ment, un cal­vaire

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Au Li­ban, le mi­nis­tère de la Culture n’ac­corde qu’une somme sym­bo­lique à l’in­dus­trie du ci­né­ma (100 000 dol­lars par an ré­par­tis sur 10 à 15 films), sa­chant que le bud­get moyen pour pro­duire un film li­ba­nais se chiffre entre 400 000 et 500 000 dol­lars. Une si­tua­tion qui plonge les pro­duc­teurs de films dans de vé­ri­tables par­cours du com­bat­tant pour par­ve­nir à fi­nan­cer leurs oeuvres. «Chaque film est une aven­ture en soi, où nous de­vons ri­va­li­ser d’in­gé­nio­si­té pour tour­ner», ex­plique Pierre Sar­raf, de Né à Bey­routh. En termes de pro­duc­tion, les pro­fes­sion­nels dis­posent de deux sources prin­ci­pales de fi­nan­ce­ment que l’on ap­pelle dans le jar­gon le «soft mo­ney» et le «hard mo­ney».

La pre­mière consiste à es­sayer d’ob­te­nir des fi­nan­ce­ments au­près de fonds ré­gio­naux, comme l’ins­ti­tut du film de Do­ha, L’AFAC (Arab fund for culture and art) ou en­core des sub­ven­tions de pays eu­ro­péens qui, pen­dant long­temps, ont consti­tué la seule op­tion de fi­nan­ce­ment pour le ci­né­ma li­ba­nais.«si les réa­li­sa­teurs dis­posent de la double na­tio­na­li­té, ils peuvent sol­li­ci­ter ces sub­ven­tions, si­non il leur fau­dra trou­ver des par­te­naires fran­çais, suisses ou même belges pour co­pro­duire leurs films», pour­suit Pierre Sar­raf. Ce fut le cas pour le film Go Home, de Jihane Chouaib, fi­na­le­ment co­pro­duit avec la Bel­gique et la Suisse par exemple...

La se­conde op­tion de fi­nan­ce­ment? C’est le «hard mo­ney», c’est-à-dire le re­cours aux in­ves­tis­seurs pri­vés. «Dans ce cas-là, on parle de cré­dits et de risques as­so­ciés au suc­cès ou non du film», pré­vient le pro­duc­teur.

LE MO­DÈLE DE BOSTA. C’est le choix adop­té par Phi­lippe Arac­tin­gi lors­qu’il pro­duit Bosta, en 2004. «Je me suis ren­du compte que les Li­ba­nais ne cher­chaient pas à voir leurs propres films. Ces films étaient as­so­ciés, la plu­part du temps, à des oeuvres tristes évo­quant la guerre sur le même ton etc. J’ai alors vou­lu réa­li­ser un film drôle et dé­ca­lé pour les Li­ba­nais. Seule­ment voi­là, à cette époque, notre ci­né­ma était en­core lar­ge­ment dé­pen­dant des sub­ven­tions eu­ro­péennes, se sou­vient le réa­li­sa­teur, et ces der­nières ré­clament un ca­hier des charges bien pré­cis pour ac­cor­der des fonds aux pays du Sud. Mon

film ne ré­pon­dait pas à ces cri­tères».

Les de­mandes de Phi­lippe Arac­tin­gi au­près des ins­tances eu­ro­péennes sont re­to­quées. «Je suis ren­tré à Bey­routh fâ­ché en me di­sant: puisque l’oc­ci­dent ne veut pas de notre ci­né­ma, de ce­lui que l’on a en­vie de mon­trer, on va se dé­brouiller tout seul».

Le ci­néaste dé­cide alors de vendre lui-même des par­ti­ci­pa­tions pri­vées pour pro­duire son long-mé­trage. «Vingt-six in­ves­tis­seurs ont ache­té ces parts de mi­ni­mum 10 000 dol­lars pour pro­duire le film à hau­teur de 1,1 mil­lion de dol­lars.» A sa sor­tie, Bosta par­vient à réa­li­ser 143 000 en­trées au box-of­fice, à une époque où le Li­ban fai­sait 2,2 mil­lions d’en­trées par an.

DES PRÊTS DE LA BDL. Au­jourd’hui, le ci­né­ma li­ba­nais n’est tou­jours pas ren­table. «Les 25 films pro­duits en 2016 ont coû­té bien plus qu’ils n’ont rap­por­té, sou­ligne Pierre Sar­raf. Pour être ren­table, un film doit faire un maxi­mum d’en­trées, dans un maxi­mum de pays et res­ter as­sez long­temps en salles». Le ci­né­ma na­tio­nal a tou­jours du mal à s’ex­por­ter, no­tam­ment dans les pays du Golfe. Les films frap­pés du sceau du Cèdre ne re­pré­sentent que 9% des en­trées en salles au Moyen-orient. Dans ce contexte, la Banque du Li­ban (BDL) a émis, en avril 2016, une circulaire pour ac­cor­der des prêts sub­ven­tion­nés aux pro­duc­teurs et sou­te­nir l’in­dus­trie de la créa­tion au Li­ban. Le pro­duc­teur s’adresse à une banque com­mer­ciale, qui en­voie la de­mande de prêt à la BDL, la­quelle ac­cepte ou non la re­quête. Ces prêts sub­ven­tion­nés le sont à des taux qui va­rient aux alen­tours de 1%, en fonc­tion des in­té­rêts sur les bons du Tré­sor. Le mon­tant maxi­mum du prêt est fixé à 3 mil­lions de dol­lars par film, avec une condi­tion, que la pro­duc­tion s’ef­fec­tue à 90% au Li­ban.

Se­lon Pierre Sar­raf, cette me­sure pro­fi­te­ra sur­tout aux films com­mer­ciaux. «C’est très bien pour l’in­dus­trie, mais ce­la reste un prêt à rem­bour­ser, ce n’est pas une sub­ven­tion mais bien un in­ves­tis­se­ment. Les films in­dé­pen­dants ne sont donc pas concer­nés car leurs pro­duc­teurs pré­fèrent évi­ter de s’en­det­ter, les en­trées en salles n’étant ja­mais ga­ran­ties pour les oeuvres d’art et d’es­sai».

C’est ce que confirme Wissam Charaf, dont le long-mé­trage est sor­ti en mai der­nier. «Le genre de films que je réa­lise ne va presque rien rap­por­ter, alors je ne vois pas comment je pour­rai rem­bour­ser 3 mil­lions de dol­lars. Une sub­ven­tion doit res­ter un don, pour bé­né­fi­cier aux réa­li­sa­teurs in­dé­pen­dants».

Dans un pays où les sub­ven­tions se font rares, il est dif­fi­cile pour les pro­duc­teurs de ren­ta­bi­li­ser leurs in­ves­tis­se­ments. D’au­tant que le Li­ban ne dis­pose pas des struc­tures de dif­fu­sion adé­quates. «Il fau­drait mettre en place des aides pu­bliques pour les dis­tri­bu­teurs lorsque ces der­niers dif­fusent des oeuvres lo­cales. Il en est de même pour les té­lé­vi­sions li­ba­naises qui se ne sont pas te­nues d’ache­ter des pro­duc­tions na­tio­nales», re­marque en­core Pierre Sar­raf.

La ques­tion se pose alors de sa­voir pour­quoi et comment les pro­duc­teurs li­ba­nais conti­nuent à tra­vailler? «On va fi­nir par se dé­cou­ra­ger mais pour l’ins­tant, on fi­nance nos films à la li­ba­naise. Nous pro­dui­sons tous des pu­bli­ci­tés com­mer­ciales et des sé­ries té­lé­vi­sées pour conti­nuer à ga­gner de l’ar­gent, ré­pond le pro­duc­teur. Nous res­tons mo­ti­vés car nous avons un mé­tier pas­sion­nant mais, ce qu’il nous faut au­jourd’hui, ce sont de nou­velles «suc­cess-sto­ries» à la Nadine Labaki pour en­cou­ra­ger les in­ves­tis­seurs à fi­nan­cer nos films».

IN­VES­TIS­SEURS Pour Bosta, Phi­lippe Arac­tin­gi a dû vendre des par­ti­ci­pa­tions pri­vées au film pour le fi­nan­cer.

IN­DÉ­PEN­DANT Avec sa so­cié­té créée en 1989, Fan­ta­scope Pro­duc­tions, Phi­lippe Arac­tin­gi a pu pro­duire et co­pro­duire 140 films, entre do­cu­men­taires, fic­tions, pu­bli­ci­tés, etc.

MANQUE DE STRUC­TURE

Se­lon Pierre Sar­raf, il fau­drait struc­tu­rer la dif­fu­sion au Li­ban, pour ai­der à ren­ta­bi­li­ser les films.

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