POINT FI­NAL

Un dia­logue na­tu­rel qu'on ga­gne­rait à va­lo­ri­ser

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Cher­cheure et pro­fes­seure d’uni­ver­si­té, j’ex­plore de­puis une quin­zaine d’an­nées les lieux de culte au Li­ban, ch­ré­tiens et mu­sul­mans, en m’émer­veillant de­vant le dia­logue na­tu­rel is­la­mo-chré­tien, la so­li­da­ri­té in­ter­re­li­gieuse qu’on peut ob­ser­ver en ces lieux…

Ora­toires, cha­pelles, mo­nas­tères, mos­quées, ma­qâms, ma­zars, té­moignent de l’im­por­tance du culte des saints dans la culture li­ba­naise. Cette géo­gra­phie sa­crée ne cesse de se dé­ve­lop­per et d’évo­luer et la vi­site de dé­vots ch­ré­tiens ou mu­sul­mans, ve­nus des alen­tours ou de loin, anime quo­ti­dien­ne­ment les lieux de culte, du plus mo­deste ora­toire au grand sanc­tuaire.

En marge des pè­le­ri­nages qui s’ins­crivent dans le cadre de ca­len­driers li­tur­giques, des fi­dèles de toutes con­fes­sions se livrent à des vi­sites pieuses, les «ziya­rats», orien­tées vers di­vers lieux de culte, et adoptent des pra­tiques dé­vo­tion­nelles presque iden­tiques. Ces pè­le­ri­nages, à la re­cherche de la «ba­ra­ka», des bé­né­dic­tions, se sont ré­pan­dus, ex­pri­mant la pié­té des gens et leur be­soin de mettre leurs pro­blèmes quo­ti­diens en rap­port avec Dieu, en de­hors des formes de l’or­tho­doxie chré­tienne et mu­sul­mane, qui peuvent les condam­ner. Mes ob­ser­va­tions s’in­té­ressent à la di­men­sion so­ciale du culte des saints qui ouvre une des voies vers un dia­logue na­tu­rel. A tra­vers les dé­marches dé­vo­tion­nelles, nous pou­vons ob­ser­ver la su­bli­ma­tion des bar­rières entre les classes so­ciales et les ap­par­te­nances re­li­gieuses.

Dans ces lieux de culte, se vit une convi­via­li­té in­ter­con­fes­sion­nelle pro­pice à la construc­tion d’iden­ti­tés, lo­cale et na­tio­nale, aux­quelles tant de Li­ba­nais ont du mal à croire.

Le pèlerinage est un che­mi­ne­ment vers un lieu sa­cré qui abou­tit à une «ren­contre» avec le saint (sa­hib al-ma­qâm, al-ma­zar), vé­cue à tra­vers une sé­rie de ri­tuels et de pra­tiques dé­vo­tion­nelles. Même si ce n’est pas l’ob­jec­tif ini­tial de la dé­marche, c’est aus­si une «ren­contre» avec «l’autre», pour le chré­tien avec le mu­sul­man et pour le mu­sul­man avec le chré­tien.

Les pra­tiques in­ter­re­li­gieuses ob­ser­vées ne né­ces­sitent pas une par­ti­ci­pa­tion réelle à l’uni­vers re­li­gieux de l’«autre», mais une par­ti­ci­pa­tion à un uni­vers «par­ta­gé». Les ch­ré­tiens et les mu­sul­mans, dans le cadre de leurs vi­sites vo­tives, ne vont pas cher­cher à ca­cher leur ap­par­te­nance re­li­gieuse, à prier dif­fé­rem­ment; ils vont tout sim­ple­ment pra­ti­quer des dé­marches vo­tives re­com­man­dées comme ef­fi­caces pour ré­pondre à des be­soins. Chaque pè­le­rin par­ti­cipe à la re­li­gion de l’autre sans rien cé­der de sa propre iden­ti­té.

Que de fois les croyants nous ont ré­pé­té «Al­lah wa­had» (il n’y a qu’un Dieu) ou en­core «Kol al Qo­di­sin fiyon al ba­ra­keh» (tous les saints sont por­teurs de grâces). A tra­vers les sanc­tuaires, les saints opèrent des mi­racles avec les ch­ré­tiens et les mu­sul­mans sans dis­tinc­tion.

Ces dé­vo­tions ont contri­bué à main­te­nir un dia­logue entre les fi­dèles des dif­fé­rentes com­mu­nau­tés même du­rant les mo­ments les plus dif­fi­ciles de la guerre. Les pè­le­rins se cô­toient et échangent dans une at­mo­sphère cor­diale et pa­ci­fique, sans ar­ti­fice, sou­vent loin des ten­sions de la réa­li­té li­ba­naise, même s’il n’est pas dit que ce dia­logue se main­tienne tou­jours dans la vie quo­ti­dienne, en de­hors des pè­le­ri­nages. Mal­gré les bles­sures de la guerre, les Li­ba­nais veulent en­core croire au vivre-en­semble, «al ‘aych al mouch­ta­rak» qui s’ins­crit dans le cadre du «dia­logue de vie».

NOUR FARRA-HAD­DAD; USJ, UL, AUST Doc­teur en An­thro­po­lo­gie re­li­gieuse et consul­tante en tou­risme re­li­gieux.

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