ENTRE SCIENCE ET POLITIQUE

Le par­cours ato­mique de Fa­rah Hariri

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Ce mois-ci, c’est en Suisse que Ma­ga­zine a dé­ni­ché la perle rare. A tout juste 30 ans, Fa­rah Hariri est dé­jà à la tête d’un brillant par­cours.

Phy­si­cienne de for­ma­tion, ti­tu­laire d’une bourse de doc­to­rat du Com­mis­sa­riat à l’éner­gie ato­mique et aux éner­gies al­ter­na­tives (CEA), au­teure d’une thèse in­ter­na­tio­na­le­ment re­con­nue sur la fu­sion nu­cléaire, c’est à Ge­nève que cette fran­co­li­ba­naise a dé­ci­dé de po­ser ses va­lises, au CERN. Na­tu­ra­li­sée fran­çaise de­puis 2013, c’est éga­le­ment pour la politique que Fa­rah Hariri a sou­hai­té mettre son ta­lent à contri­bu­tion, et ce, aux cô­tés d’em­ma­nuel Ma­cron, lea­der du mou­ve­ment En Marche! pen­dant la cam­pagne pré­si­den­tielle et nou­veau pré­sident fran­çais. Sur les bords du lac Lé­man, la science coule des jours heu­reux. C’est ici, dans le chef-lieu du can­ton de Ge­nève au CERN, l’un des plus pres­ti­gieux centres de re­cherche au monde, que Fa­rah a éta­bli ses quar­tiers en mars 2016. C’est au coeur du «Phy­sics De­part­ment» que le Dr Hariri mène ses re­cherches. «Au CERN, on cherche à com­prendre l’ori­gine de l’uni­vers et les lois fon­da­men­tales de la na­ture qui le gou­vernent. Mon tra­vail consiste à dé­ve­lop­per des mo­dèles théo­riques pour si­mu­ler vir­tuel­le­ment les in­ter­ac­tions de par­ti­cules à ul­tra-hautes éner­gies, proche de celles des rayons cos­miques». Si la des­crip­tion des re­cherches quo­ti­diennes qu’ef­fec­tue Fa­rah Hariri est d’une rare com­plexi­té, le contraste avec la sim­pli­ci­té de la jeune femme est sai­sis­sant.

Sur le bu­reau de la phy­si­cienne, entre les feuilles noir­cies de notes, mar­queurs de cou­leurs, gommes, crayons à pa­pier, pos­tit et autres ma­té­riels, une col­lec­tion de tasses en car­ton trône sous son écran d’or­di­na­teur, et pas n’im­porte les­quelles. Ces mo­destes go­be­lets à ca­fé li­ba­nais té­moignent de son at­ta­che­ment à son pays na­tal. «Je ne bois mon ca­fé au bu­reau qu’avec ces tasses-là, ça ra­joute un goût au­then­tique au ca­fé», dit-elle, un brin amu­sée. Au-des­sus de son bu­reau, un ta­bleau blanc, lui aus­si sa­tu­ré d’équa­tions mul­ti­co­lores, té­moigne de l’in­ten­si­té des tra­vaux me­nés par la cher­cheuse.

VOI­SINE DES PRIX NO­BEL. Pour celle qui cô­toie dé­sor­mais des prix No­bel de phy­sique, Car­lo Rub­bia (lau­réat en 1984, sé­na­teur à vie de la Ré­pu­blique ita­lienne et pré­sident d’hon­neur du co­mi­té in­ter­na­tio­nal de Tho­rium dont Fa­rah est membre), ou Jack Stein­ber­ger (lau­réat en 1988) —, «c’est une op­por­tu­ni­té in­croyable qui dé­passe même mes propres rêves lorsque j’ai quit­té le Li­ban il y a en­vi­ron sept ans!». L’in­té­rêt pour la science et la phy­sique n’est pour­tant pas un hé­ri­tage fa­mi­lial. Chez Fa­rah, pas d’an­té­cé­dents fa­mi­liaux mais une cu­rio­si­té et une dé­ter­mi­na­tion telles, que ce­la la pousse à ac­com­plir le meilleur. «Ma na­ture cu­rieuse m’a ame­née à tout ques­tion­ner pour com­prendre le monde dans sa ra­tio­na­li­té. Ce be­soin de trou­ver des ex­pli­ca­tions, cette forme de scep­ti­cisme, se sont trans­for­més en pas­sion pour la science», dit-elle.

«LA SCIENCE ET SES VA­LEURS PEUVENT ÊTRE UN FOR­MI­DABLE MOYEN POUR AP­POR­TER LE DIA­LOGUE ET LA PAIX NÉ­CES­SAIRES À CE MONDE SI TUR­BU­LENT»

Tout com­mence au Li­ban, où Fa­rah naît 30 ans plus tôt. Aî­née d’une fra­trie de 4 en­fants, c’est à l’ame­ri­can Uni­ver­si­ty of Bei­rut (AUB) que Fa­rah suit des études jus­qu’en Mas­ter de phy­sique. Di­plô­mée à 23 ans, une bourse de doc­to­rat du CEA en poche, Fa­rah s’en­vole pour la France à des­ti­na­tion du Centre d’études de Ca­da­rache, l’un des 9 centres de re­cherche du CEA, dont les ac­ti­vi­tés sont axées sur l’éner­gie nu­cléaire, les nou­velles tech­no­lo­gies de l’éner­gie et la bio­lo­gie vé­gé­tale. Une aubaine pour la jeune femme, qui reste for­te­ment en­ga­gée dans la re­cherche de sources d’éner­gie du­rables, un thème qui fi­gure, entre autres, au coeur du pro­gramme d’em­ma­nuel Ma­cron. Au sein de la «Ré­si­dence étu­diante le Ha­meau» per­due en pleine fo­rêt, Fa­rah en­tre­prend ses pre­mières re­cherches de thèse sur la fu­sion nu­cléaire pen­dant neuf mois. Sur place, ses thèmes de re­cherches sont liés au pro­jet dit «ITER» (In­ter­na­tio­nal Ther­mo­nu­clear Ex­pe­ri­men­tal Reac­tor), un ré­ac­teur ex­pé­ri­men­tal ther­mo­nu­cléaire in­ter­na­tio­nal qui vise à «réa­li­ser une nou­velle source d’éner­gie nu­cléaire à grande échelle, non émet­trice de CO2, pé­renne et sûre», se­lon la phy­si­cienne.

C’est aus­si là que la jeune femme ap­prend à se fa­mi­lia­ri­ser avec un tout nou­vel en­vi­ron­ne­ment, to­ta­le­ment en de­hors des codes et des tra­di­tions de la so­cié­té li­ba­naise, des Li­ba­nais et de leur «cha­leur in­com­pa­rable». Ce fut «un grand cham­bou­le­ment. J’ai quit­té ma fa­mille, mes ra­cines, mes re­pères, ma culture. Il a fal­lu s’in­té­grer dans un en­vi­ron­ne­ment exi­geant et ap­prendre un mode de vie que je ne connais­sais qu’à tra­vers les livres… Le plus dif­fi­cile a été de construire cette nou­velle vie seule, les épreuves m’ont for­mées pour de­ve­nir une femme plus forte».

Cette exi­gence, Fa­rah l’a aus­si pour son pays na­tal, pour le­quel elle garde une grande af­fec­tion. «Mon coeur bat tou­jours pour le Li­ban… je suis en quelque sorte la somme de mon vé­cu au Li­ban, en France et en Suisse mais je por­te­rai tou­jours en moi la culture de mes ori­gines: j’écoute Fai­rouz tous les ma­tins avant d’al­ler au tra­vail, comme lorsque mon père me condui­sait à l’école». Sa thèse, sou­te­nue à l’uni­ver­si­té d’aix-mar­seille marque un mo­ment char­nière dans la car­rière de la jeune femme.

AUX QUATRE COINS DU MONDE. A l’is­sue de sa sou­te­nance, Fa­rah est in­vi­tée aux quatre coins du monde pour pré­sen­ter son tra­vail dans plu­sieurs la­bo­ra­toires: Eu­rope, Etats-unis, Chine et Ja­pon, où elle est re­çue par d’autres scien­ti­fiques comme le Pr Akio Ko­mo­ri, di­rec­teur de l’ins­ti­tut na­tio­nal de fu­sion nu­cléaire et par le pré­sident de l’uni­ver­si­té de Kyu­shu, Set­suo Ari­ka­wa. Ce der­nier lui re­met le prix Itoh, une dis­tinc­tion de por­tée in­ter­na­tio­nale. Des voyages ex­cep­tion­nels qui per­mettent à la jeune femme d’ac­qué­rir une cer­taine confiance tant sur le plan per­son­nel que scien­ti­fique, et qui l’en­cou­ragent à pour­suivre ses re­cherches. Car le par­cours de Fa­rah, si ra­pide et im­pres­sion­nant soi­til, n’en a pas été pour au­tant fa­cile. Se­lon la phy­si­cienne, la so­cié­té li­ba­naise peut par­fois rendre la tâche com­pli­quée. «Trop de conven­tions so­ciales freinent l’am­bi­tion des femmes et les cloi­sonnent dans des che­mins pré­dé­fi­nis. J’ai fait le choix de quit­ter la voie tra­di­tion­nelle, de choi­sir un par­cours aty­pique. Je vou­lais, avec ma dé­ter­mi­na­tion, mon­trer que c’est pos­sible. Ser­vir d’exemple en quelque sorte». Un choix res­pec­té et ad­mi­ré de tous, en par­ti­cu­lier ses proches. «Ils m’as­surent un amour in­con­di­tion­nel et me sou­tiennent, et je leur en suis re­con­nais­sante. Même si cer­tains ne com­prennent pas mon choix, ils le res­pectent». Fa­rah in­tègre l’ecole po­ly­tech­nique fé­dé­rale de Lau­sanne, où elle pour­suit ses re­cherches sur la théo­rie des plas­mas de fu­sion nu­cléaire, puis in­tègre le CERN en mars 2016, le plus grand centre de phy­sique des par­ti­cules du monde.

L’AVEN­TURE EN MARCHE! «Ja­mais je n’au­rais cru ar­ri­ver jusque-là». Au len­de­main du se­cond tour des lé­gis­la­tives fran­çaises, Fa­rah a de quoi

AUX CÔ­TÉS DE JOA­CHIM SONFORGET, FA­RAH HARIRI S’EST IM­PLI­QUÉE DANS LE DOS­SIER DE LA TRAN­SI­TION ÉNER­GÉ­TIQUE.

sou­rire. Son can­di­dat, Joa­chim Son-for­get, vient d’être élu dé­pu­té des Fran­çais de Suisse et du Liech­ten­stein, face à Clau­dine Sch­mid, des Ré­pu­bli­cains, avec un ré­sul­tat sans ap­pel: 74,94% contre 25,06%. C’est fin 2016 que Fa­rah dé­cide d’adhé­rer à En Marche!. Em­ma­nuel Ma­cron a fon­dé son mou­ve­ment «pas à droite pas à gauche» en dé­cla­rant vou­loir «faire de la politique au­tre­ment». Pour Fa­rah, c’est un livre qui a tout chan­gé.«j’ai lu le livre d’em­ma­nuel Ma­cron, (Ré­vo­lu­tion, ndlr) à sa sor­tie. Son ap­proche non confor­miste, ses idées no­va­trices, son en­vie sin­cère de s’af­fran­chir des cli­chés ha­bi­tuels pour me­ner à bien son pro­jet, ce­la a ré­son­né en moi». Au fil de l’in­ter­view, on ne peut nier les si­mi­li­tudes entre la phy­si­cienne et l’an­cien ban­quier: dé­pas­ser les cli­vages, s’af­fran­chir des confor­mismes et oser. L’un a dé­mis­sion­né d’un gou­ver­ne­ment d’ap­pa­rat­chiks pour fon­der son mou­ve­ment, en­vers et contre tous. Fa­rah a, quant à elle, quit­té son pays na­tal, le «confort de son en­vi­ron­ne­ment fa­mi­lial» pour réa­li­ser son rêve. Et lors­qu’on l’in­ter­roge sur sa vi­sion de la politique fran­çaise, le ré­sul­tat est en­core plus par­lant: «La mo­der­ni­té de l’ap­proche de Ma­cron s’ob­serve no­tam­ment dans la di­ver­si­té de son gou­ver­ne­ment: éga­li­té des sexes, va­rié­té des par­cours et des ex­pé­riences pro­fes­sion­nelles. Voi­là l’es­prit de la Ré­pu­blique en Marche! Je suis fière de par­ti­ci­per, même mo­des­te­ment, à ce mou­ve­ment de trans­for­ma­tion. En le choi­sis­sant, la France a dé­ci­dé de pri­vi­lé­gier une vi­sion mo­derne de la politique, de la so­cié­té et du monde. C’est sti­mu­lant et en­thou­sias­mant de voir un pays vou­loir que la politique soit une op­por­tu­ni­té de chan­ger les choses et non l’ad­mi­nis­tra­tion du sta­tu quo».

UNE VI­SION D’AVE­NIR. C’est au­près de Joa­chim Son-for­get que Fa­rah contri­bue à la vi­ta­li­té du mou­ve­ment d’em­ma­nuel Ma­cron. Tout en pour­sui­vant ses tra­vaux de re­cherche au CERN, qui res­tent, tout comme sa car­rière scien­ti­fique une prio­ri­té, elle a oc­cu­pé le poste de conseillère sur le dos­sier de tran­si­tion éner­gé­tique pen­dant les cam­pagnes pré­si­den­tielles et lé­gis­la­tives. Au coeur du pro­jet d’em­ma­nuel Ma­cron, la ré­duc­tion pro­gres­sive de l’em­preinte car­bone pour être co­hé­rent avec l’ac­cord de Pa­ris sur le cli­mat, la COP21, et la ré­duc­tion de la part du nu­cléaire en France, sont une des prio­ri­tés. Un pro­jet qui tient à coeur à la phy­si­cienne. «La France conser­ve­ra l’éner­gie nu­cléaire afin d’as­su­rer la sé­cu­ri­té de l’ap­pro­vi­sion­ne­ment éner­gé­tique, mais en ra­me­nant sa part dans le mix éner­gé­tique de 75% à 50% en 2025. Pour com­pen­ser, je pense qu’il faut pous­ser le dé­ve­lop­pe­ment et l’uti­li­sa­tion des éner­gies re­nou­ve­lables pour rem­pla­cer les éner­gies fos­siles (...), la re­cherche dans le do­maine de la tech­no­lo­gie de sto­ckage d’élec­tri­ci­té joue­ra un rôle clé pour per­mettre, dans le fu­tur, l’ex­ploi­ta­tion de la ca­pa­ci­té des éner­gies re­nou­ve­lables au maxi­mum. Je pense qu’il ne faut pas aban­don­ner la re­cherche et la for­ma­tion dans le nu­cléaire, no­tam­ment car nous de­vons ré­soudre le pro­blème des dé­chets mais aus­si, à plus long terme, trou­ver peut-être une nou­velle source d’éner­gie propre et à grande échelle». Une convic­tion an­cienne, que Fa­rah s’est for­gée lors de son sé­jour à Ca­da­rache. Elle en­tend me­ner ce pro­jet à bien tout au long du quin­quen­nat, car c’est ain­si qu’elle conçoit son en­ga­ge­ment politique. «J’ai en­vie de m’en­ga­ger pour les grands pro­blèmes de la so­cié­té, de ma­nière ci­toyenne et col­lec­tive».

Au­jourd’hui, la mis­sion se pour­suit. «Je conti­nue­rai à faire de la politique, sur mon temps libre. Au­jourd’hui, ma prio­ri­té reste ma car­rière scien­ti­fique et mon tra­vail au CERN». Au té­lé­phone, le ton est po­sé, la voix douce. Fa­rah tient à conser­ver une part de dis­cré­tion. La jeune femme adresse un mes­sage à la jeu­nesse li­ba­naise: «Je les en­cou­rage à prendre des risques, à s’en­ga­ger avec pas­sion, bra­ver les confor­mismes pour qu’elle puisse vivre ses rêves les plus au­da­cieux. La science et ses va­leurs peuvent être un for­mi­dable moyen de res­pec­ter, trans­cen­der nos dif­fé­rences et d’échan­ger dans le res­pect de l’autre pour ap­por­ter le dia­logue et la paix tant né­ces­saires à ce monde si tur­bu­lent».

DANS LA RE­CHERCHE Dans son bu­reau du Phy­sics De­part­ment au Cern, ses tra­vaux de re­cherche cô­toient quelques sou­ve­nirs du Li­ban.

PRIX ITOH Au Ja­pon, Fa­rah se voit re­mettre le prix Itoh par le Pr Akio Ko­mo­ri, di­rec­teur de l’ins­ti­tut na­tio­nal de fu­sion nu­cléaire et par le pré­sident de l’uni­ver­si­té de Kyu­shu, Set­suo Ari­ka­wa.

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