CHA­RIF MA­J­DA­LA­NI

«Pour faire en­core du­rer un peu l'éternité»

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Avec le sixième ro­man de Cha­rif Ma­j­da­la­ni, L’em­pe­reur à pied, après His­toire de la grande mai­son, Ca­ra­van­sé­rail, Nos si brèves an­nées de gloire, Le der­nier sei­gneur de Mar­sad et Villa des femmes, c’est un nou­veau pan de sa grande oeuvre qui se dé­voile. Entre le plai­sir de la lec­ture et l’as­si­dui­té du mé­tier, un ca­le­pin po­sé à por­tée de main, me voi­ci à prendre scru­pu­leu­se­ment des notes, en pré­vi­sion des ques­tions que j’au­rais à lui po­ser. Dès les pre­mières pages, pro­gres­si­ve­ment, le di­lemme s’ins­taure: faut-il conti­nuer à lire de telle ma­nière scru­pu­leuse ou lais­ser le plai­sir prendre son cours, au fil de l’ima­gi­naire qui on­doie, qui fa­çonne, qui crée les mots, les phrases, les images. As­su­ré­ment, il est im­pos­sible de ré­sis­ter à la puis­sance évo­ca­trice des mots, des lé­gendes de notre mon­tagne que Cha­rif Ma­j­da­la­ni construit. De «l’idéal de la mon­tagne comme terre d’ori­gine et de sa dé­gra­da­tion, d’un lieu consi­dé­ré comme pa­ra­di­siaque et in­tou­chable en un lieu de spé­cu­la­tion im­mo­bi­lière».

L’em­pe­reur à pied, «l’homme à la peau de mou­ton», c’est Khan­jar Jbei­li qui, «au coeur du

XIXE siècle », des­cend en di­rec­tion du ha­meau de Mas­siaf, ac­com­pa­gné de ses trois gar­çons. Il fon­de­ra un do­maine sur les hau­teurs d’ayn Sa­fié, for­geant la pierre et sa propre lé­gende, pour fi­nir «par faire par­tie de l’his­toire».

Dans l’oeuvre de Cha­rif Ma­j­da­la­ni, au dé­tour de l’his­toire et de ses mul­tiples pans, de la mon­tagne à la ville, du tis­su so­cial li­ba­nais à la pierre, se croise tou­jours l’idée de la construc­tion des mythes. «Je suis pas­sion­né, dit-il, par la ma­nière avec la­quelle toute fa­mille se crée des ori­gines lé­gen­daires. On a l’im­pres­sion qu’il est im­pos­sible d’avoir un vé­ri­table an­crage, une va­leur, si à l’ori­gine il n’y a pas une lé­gende ex­tra­or­di­naire. La vé­ri­té par­fois n’est pas re­lui­sante, mais si elle est scel­lée dans un crime, dans la fuite, ça de­vient lé­gen­daire». Une idée qui est dans ce ro­man por­tée à son comble, ver­ba­li­sée par la bouche de cer­tains de ses per­son­nages, Ché­hab et Raëd, les des­cen­dants ca­dets de Khan­jar Jbei­li, qui rap­portent eux-mêmes, en deux mo­ments de nar­ra­tion, l’his­toire de leur an­cêtre et de sa pro­gé­ni­ture. Une des­cen­dance à qui il a im­po­sé une règle, près d’un «arbre sec». Un seul des des­cen­dants Jbei­li se­ra au­to­ri­sé à se ma­rier et à avoir des en­fants; ses frères et soeurs, s’il en a, se­ront sim­ple­ment ap­pe­lés à l’as­sis­ter dans la ges­tion des biens.

CU­PI­DI­TÉ HU­MAINE. D’un cô­té le fils aî­né, de l’autre les fils ca­dets. Ces der­niers, comme dans l’im­pos­si­bi­li­té d’avoir une «grande mai­son» trans­portent leur «ca­ra­van­sé­rail», de pays en pays, du Mexique à la Chine, de la France de la Li­bé­ra­tion aux Bal­kans de la Guerre froide, en pas­sant par Naples, Rome et Ve­nise. «Tout manque est manque d’an­crage. Cha­cun à sa ma­nière es­saie­ra de re­vivre ce manque dans un grand ra­tage fi­nal, alors que ceux qui ont l’an­crage, ou bien ils ne font rien ou bien ils le bousillent. C’est un peu notre his­toire», lance Ma­j­da­la­ni.

L’his­toire d’une cu­pi­di­té hu­maine, d’une dé­faite, d’une «spi­rale si­nistre» qui ra­vage le pays, aux abords de la deuxième dé­cen­nie du XXIE siècle, à l’image de l’île Nau­ru, «comme mé­ta­phore du syn­drome qui touch(e) la pla­nète». Pour­tant au-de­là de la dé­faite, du coeur même de cette dé­faite, sur­git l’acte de l’écrit, de la lit­té­ra­ture. Loin de l’image d’un «sni­per ti­rant sur des am­bu­lances» comme une cer­taine ap­proche pré­sente l’art contem­po­rain, loin d’une lit­té­ra­ture en mal de fic­tion et plon­gée dans l’égo­cen­trisme du «je», l’écri­vain re­trouve son droit de dire: «j’in­vente».

Au fil des ro­mans de Cha­rif Ma­j­da­la­ni, le nar­ra­teur se re­vêt à la fois de com­plexi­té et de li­ber­té, «dans une double dis­tan­cia­tion par rap­port à l’his­toire», dans la jouis­sance de l’in­ven­tion dé­cla­rée. Une in­ven­tion qui se pro­mène dans le pay­sage lit­té­raire uni­ver­sel, dans cette grande Bi­blio­thèque de Ba­bel, d’une er­rance d’ara­gon à la Phèdre de Ra­cine, jus­qu’aux in­ter­stices de l’elias Khat­tar du Der­nier Sei­gneur de Mar­sad, pour re­créer l’image d’un «san­glier at­ta­quant Ado­nis et, à ses cô­tés, une Aphro­dite éplo­rée». Cer­taines lec­tures sont un acte de lit­té­ra­ture «pour faire en­core... du­rer un peu l’éternité».

«TOUT MANQUE EST MANQUE D’AN­CRAGE. (...) CEUX QUI

L’ONT OU

BIEN ILS NE FONT RIEN OU BIEN ILS LE BOUSILLENT. C’EST UN PEU NOTRE HIS­TOIRE»

IMA­GI­NAIRE L’écri­vain se donne le droit d’in­ven­ter.

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