ALAIN GRESH

Is­raël-pa­les­tine, une his­toire fran­çaise

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Pour­quoi avoir choi­si le me­dium de la BD?

La BD politique est un me­dium qui se dé­ve­loppe beau­coup, de­puis quelques an­nées. Ça touche plus de monde, un pu­blic dif­fé­rent qui ne s’in­té­resse pas for­cé­ment, di­rec­te­ment à la politique. J’ai dé­cou­vert que ce­la per­met de mon­trer et de dire des choses par­fois plus fortes que le texte, comme le fait de re­pro­duire des Unes de jour­naux, des re­por­tages, qui in­diquent l’at­mo­sphère de l’époque, à l’ins­tar de la fa­meuse Une de France Soir «Les Egyp­tiens at­taquent Is­raël».

Pour­quoi cette im­por­tance ac­cor­dée aux in­tel­lec­tuels et ar­tistes?

Le choix qu’on a fait est double. On ne met en scène d’abord que des per­son­nages qui ont exis­té et on ne leur fait dire que ce qu’ils ont dit ou écrit. En­suite, on a mis l’ac­cent sur des res­pon­sables po­li­tiques d’un cô­té, et les in­tel­lec­tuels et les ar­tistes de l’autre car ils ont joué un rôle im­por­tant. Au-de­là même de la politique, c’est de­ve­nu «une his­toire fran­çaise». De­puis 50 ans, c’est un pro­blème qui di­vise la so­cié­té fran­çaise, qui sus­cite des dé­bats, très dif­fé­rents se­lon qu’on est en 1967 ou 1982, mais l’émo­tion est tou­jours là.

Quel est le rôle des mé­dias et des in­tel­lec­tuels dans le ré­ta­blis­se­ment des faits?

Quand on re­garde l’évo­lu­tion, ce qui est in­té­res­sant, c’est qu’en 1967, les mé­dias c’étaient les jour­naux pa­pier. Pe­tit à pe­tit, on passe à la té­lé­vi­sion puis à la té­lé en di­rect. Par exemple, du­rant la guerre de 1982, une par­tie du bas­cu­le­ment de l’opi­nion fran­çaise en fa­veur des Pa­les­ti­niens est due aux ca­mé­ras qui étaient à Bey­routh sous les bombes. La té­lé a un avan­tage, elle crée l’émo­tion, mais elle peut être dan­ge­reuse aus­si, car l’émo­tion n’est pas l’ana­lyse politique. Il y a des gens qui peuvent s’im­pro­vi­ser ana­lystes, des in­tel­lec­tuels mé­dia­tiques, comme Ber­nard Hen­ri-levy par exemple, qui a un rôle très né­ga­tif.

Et ac­tuel­le­ment?

On est au­jourd’hui dans l’ana­lyse du conflit comme une guerre entre deux peuples qui se dis­putent la terre. Alors que pour moi, on est dans un conflit oc­cu­pant/oc­cu­pé. De Gaulle a dit lors de sa confé­rence de presse de no­vembre 1967 qu’is­raël or­ga­nise l’oc­cu­pa­tion, qui si­gni­fie la ré­pres­sion, qui si­gni­fie la ré­sis­tance ac­cu­sée d’être ter­ro­riste. On est dans cette lo­gique-là. C’est un conflit vieux d’un siècle, à la fois com­pli­qué, car il y a mille nuances à ap­por­ter, et simple car il y a un oc­cu­pant et un oc­cu­pé.

Pour moi, en tant qu’oc­ci­den­tal, ce qui est im­por­tant, c’est que l’eu­rope et l’oc­ci­dent se re­ven­diquent de la lé­ga­li­té in­ter­na­tio­nale, et au­jourd’hui il y a un pays qui pi­lonne cette lé­ga­li­té, c’est Is­raël. Il est donc im­por­tant que nous affirmions une po­si­tion, non pas pro-pa­les­ti­nienne, mais conforme au droit in­ter­na­tio­nal re­con­nu par tout le monde. Ca de­vrait être la base de l’ac­tion du gou­ver­ne­ment fran­çais, on le ré­af­firme mais on ne prend au­cune me­sure sé­rieuse pour le mettre en oeuvre.

Un peu comme Ponce Pi­late qui se lave les mains...

Oui, notre pas­si­vi­té là-des­sus est cri­mi­nelle. Glo­ba­le­ment, on peut dire que la po­si­tion de De Gaulle a dé­ter­mi­né la politique fran­çaise jus­qu’à Chi­rac, avec la France por­teuse de l’idée du droit à l’au­to­dé­ter­mi­na­tion des Pa­les­ti­niens, et de la né­go­cia­tion avec L’OLP, qui va triom­pher avec les ac­cords d’os­lo. Mais en­suite, pour des rai­sons di­verses, il va y avoir une in­flexion de la politique fran­çaise, un rap­pro­che­ment avec les Amé­ri­cains. Sur la ques­tion pa­les­ti­nienne, il va y avoir ce que j’ap­pelle, «un tour­nant si­len­cieux». En gros, on main­tient les mêmes po­si­tions sur la Pa­les­tine, mais en même temps, on dé­ve­loppe des re­la­tions bi­la­té­rales avec Is­raël, comme si la Pa­les­tine n’exis­tait pas, on re­fuse toute pres­sion réelle sur Is­raël et on ne fait en­tendre au­cune voix spé­ci­fique de la France. C’est le vrai tour­nant. Le titre du livre,

Un chant d’amour, est sym­bo­lique; ce dî­ner entre Ne­ta­nya­hu et Hol­lande, c’est hal­lu­ci­nant. Je pense qu’il n’est même pas cons­cient de ça, le pré­sident de la Ré­pu­blique qui dit ‘je vais chan­ter un chant d’amour’, pour Is­raël passe en­core, mais pour les di­ri­geants is­raé­liens les plus à droite qu’is­raël ait connu, c’est fas­ci­nant.

Vous êtes sou­vent taxé d’être pro-pa­les­ti­nien, et donc for­cé­ment an­ti­sé­mite…

Oui bien sûr. Au­jourd’hui en France, il n’y a pas pire ac­cu­sa­tion qu’an­ti­sé­mite. Moi je m’en fiche, et en plus ma mère est juive. Mais pour d’autres, c’est une vraie bles­sure, une pres­sion for­mi­dable contre eux.

A quel point le fait d’être d’ori­gine égyp­tienne a-t-il eu une in­fluence sur votre po­si­tion?

C’est ma­jeur. Ma pre­mière ex­pé­rience politique, c’est 1956, la crise de Suez, que j’ai vé­cue avec le reste des Egyp­tiens, même si j’avais 8 ans. J’étais éle­vé dans une fa­mille com­mu­niste or­tho­doxe, et quand je suis ve­nu en France, à 14 ans, j’ai très vite sen­ti que j’avais une po­si­tion dif­fé­rente de mes ca­ma­rades fran­çais de souche.

Par­lez-nous du site en ligne, Orient XXI.

On l’a créé il y a 4 ans en­vi­ron, c’était au mo­ment des ré­vo­lu­tions arabes, de la guerre contre le ter­ro­risme. Il nous avait sem­blé im­por­tant d’es­sayer de don­ner une autre image du monde arabe et mu­sul­man, d’es­sayer de créer des ponts avec le monde oc­ci­den­tal en don­nant d’autres vi­sions, en don­nant aus­si la pa­role à des gens de la ré­gion, des Arabes qui parlent de leur propre pays. On s’est bien ins­tal­lé dans le pay­sage mé­dia­tique, avec 250 000 vi­si­teurs par mois, un ar­ticle par jour, long et ap­pro­fon­di et des ver­sions en trois langues. C’est un mé­dia gra­tuit, ce qui pose des pro­blèmes éco­no­miques com­pli­qués.

IL FAUT

QUE NOUS AFFIRMIONS UNE PO­SI­TION, CONFORME AU DROIT IN­TER­NA­TIO­NAL RE­CON­NU

PAR TOUT LE MONDE.

TOUR­NANT De­puis les ac­cords d’os­lo, la France ne fait en­tendre au­cune voix spé­ci­fique.

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