GOLFE-LI­BAN LE CHE­MIN IN­VERSE DE NOM­BREUX LI­BA­NAIS

La crise éco­no­mique dans le Golfe se fait res­sen­tir jus­qu’au Li­ban, té­moin cette an­née d’un mou­ve­ment mi­gra­toire in­ver­sé. Les Li­ba­nais ins­tal­lés à Du­baï ou en Ara­bie saou­dite sont nom­breux à ren­voyer leur fa­mille au pays, où le ni­veau de vie est plus abor

Le Mensuel Magazine - - Focus Liban - PAR MO­NA ALAMI

«Les prix à Du­baï étaient de­ve­nus exor­bi­tants, no­tam­ment le coût de la sco­la­ri­té (40 000 dol­lars pour trois en­fants) et la lo­ca­tion de la mai­son. C’est ce qui nous a pous­sés à ren­trer», af­firme Na­da, mère de trois ado­les­cents et nou­vel­le­ment ins­tal­lée à Bey­routh. Du­baï se­rait la 11e ville la plus chère au monde pour ce qui est des prix des loyers. L’an­née pas­sée, l’émi­rat se his­sait éga­le­ment en 9ème po­si­tion, juste de­vant Syd­ney, dans le clas­se­ment des villes les plus coû­teuses pour les tra­vailleurs étran­gers, pu­blié par le ré­seau im­mo­bi­lier Sa­vills. La ville arabe oc­cupe la 25e po­si­tion dans le clas­se­ment MSN Fi­nance de 2016.

Le gou­ver­ne­ment de Du­baï pra­tique des coûts rédhi­bi­toires pour ce qui re­lève des ser­vices de base au­tre­fois bon mar­ché. Se­lon Na­da, les mon­tants des fac­tures d’élec­tri­ci­té et du ser­vice des eaux s’élèvent à 1 000 dol­lars par mois. «Par ailleurs, l’in­tro­duc­tion de nou­velles for­ma­li­tés très oné­reuses, comme celles des em­ployées de mai­son, qui au­raient dou­blé ces deux der­nières an­nées», rend les choses en­core plus dif­fi­ciles, ex­plique Na­da.

TAXA­TION EN ARA­BIE. Même son de cloche en Ara­bie saou­dite, où Rania vit de­puis 10 ans. Cette an­née, et pour la pre­mière fois, elle en­vi­sage de quit­ter Riyad. «La vie est de­ve­nue trop chère, la lo­ca­tion de notre villa est de 60000 dol­lars par an, la sco­la­ri­té de nos trois en­fants s'élève à 30 000 dol­lars bien qu’ils soient ins­crits à l’école fran­çaise, ju­gée abor­dable! Les écoles amé­ri­caines fac­turent 37 000 dol­lars par en­fant!», s’in­surge Rania. Pa­ral­lè­le­ment, à l’aug­men­ta­tion du coût de la vie, l’ara­bie saou­dite a aus­si haus­sé les taxes, une pre­mière dans le royaume. Les ré­si­dents des pays du Golfe, riches en res­sources éner­gé­tiques, avaient, de tout temps, connu un ré­gime sans taxes, avec cer­tains ser­vices for­te­ment sub­ven­tion­nés, mais l’ef­fon­dre­ment des prix du brut, en 2014, a pro­vo­qué une im­por­tante ré­duc­tion des re­cettes pu­bliques. Se­lon la com­pa­gnie PWC, de nou­velles taxes au­raient été in­tro­duites en jan­vier 2017. En ef­fet, le taux du droit de douane pour les ali­ments et les bois­sons est pas­sé de 5% à une four­chette com­prise entre 6% et 25% se­lon le pro­duit. Ce­lui des en­grais est pas­sé de 5% à 12% et des pro­duits chi­miques (par exemple, pig­ments pré­pa­rés, lustres li­quides, ver­nis, co­lo­rants et pro­duits si­mi­laires) a aug­men­té de 5% à 20%. Les taxes sur cer­tains ar­ticles de consom­ma­tion comme les tis­sus, sa­vons, dé­ter­gents et pro­duits de soins de san­té ont aug­men­té dans une pro­por­tion de 10% à 20%. «Ces taxes sont ap­pli­quées à tous les éche­lons. Ain­si la for­ma­li­té de «khou­rouj» et «aw­deh» (al­ler et re­tour), qui per­met aux ré­si­dents de sor­tir du pays, est de 50 dol­lars par per­sonne et par mois pas­sé en de­hors du royaume», ex­plique Rania.

Mais c’est sur­tout le ra­len­tis­se­ment de l’ac­ti­vi­té éco­no­mique dans les pays du Golfe qui pousse ces fa­milles à re­ve­nir au Li­ban. Se­lon Jad­wa In­vest­ment, l’éco­no­mie de

l’ara­bie saou­dite de­vrait conti­nuer à ra­len­tir cette an­née, en­traî­née par une crois­sance né­ga­tive dans le sec­teur pé­tro­lier. Le der­nier rap­port de Jad­wa in­dique que la crois­sance du sec­teur pé­tro­lier de­vien­dra né­ga­tive en rai­son du fait que le royaume se conforme aux ré­duc­tions de pro­duc­tion de L’OPEP, alors que la crois­sance du sec­teur non pé­tro­lier de­vrait s’amé­lio­rer, tout en de­meu­rant ti­mide. Au ni­veau des pays du Golfe, les six éco­no­mies connaî­tront un ra­len­tis­se­ment. Les Émi­rats arabes unis té­moi­gne­ront d’une pe­tite re­prise es­ti­mée à 2,8% par rap­port à 2,2% en 2016 se­lon la pu­bli­ca­tion Ara­bian Bu­si­ness.

«Mon ma­ri qui tra­vaillait pour une très grosse en­tre­prise s’est re­trou­vé au chômage l’an­née pas­sée, il a dû se conten­ter d’un tra­vail moins bien ré­mu­né­ré en Ara­bie saou­dite. En règle gé­né­rale, les sa­laires dans les pays de Golfe ne sont tout sim­ple­ment plus ce qu’ils étaient par le pas­sé», fait re­mar­quer Na­da.

MOINS DE SUB­VEN­TIONS. Les pays du Golfe, confron­tés à de graves dé­fi­cits bud­gé­taires, ont ré­duit les sub­ven­tions et les dé­penses, des me­sures ayant abou­ti à un ra­len­tis­se­ment du sec­teur pri­vé. Les en­tre­prises du sec­teur des hy­dro­car­bures et de l’im­mo­bi­lier, qui sont les plus tou­chés, ont été for­cées de li­cen­cier des mil­liers d’em­ployés. C’est no­tam­ment le cas de Sau­di Oger. Celles qui dé­pendent de ce sec­teur et des sub­ven­tions gou­ver­ne­men­tales ont éga­le­ment re­vu leurs chiffres d’af­faires à la baisse. Le mar­ché de l’em­ploi res­sent sé­vè­re­ment cette baisse d’ac­ti­vi­té.

«Ce­la ne vaut plus la peine de vivre en Ara­bie saou­dite. Mon ma­ri est pro­prié­taire de cinq com­pa­gnies liées au sec­teur de la construc­tion, qui est confron­té à une forte crise de li­qui­di­tés. Per­sonne ne paie et c’est un cercle vi­cieux. C’est la fin de l’el­do­ra­do saou­dien des an­nées 70 à 90», sou­pire Rania.

Mais comment se ré­per­cu­te­ra le re­tour de ces fa­milles li­ba­naises sur le pays du cèdre? Nas­sib Gho­bril, éco­no­miste en chef de la Byblos Bank, as­sure que mal­gré la crise du Golfe, les trans­ferts de fonds vers le Li­ban ont aug­men­té de 1,8% à 7,6 mil­liards de dol­lars en 2016. Mais il reste pru­dent, ajou­tant qu’il est très dif­fi­cile d’es­ti­mer l’im­pact du re­tour en par­tie de cer­taines fa­milles li­ba­naises ré­si­dant dans les pays du Golfe, en rai­son de l’ab­sence de don­nées éco­no­miques. «C’est à voir et c’est trop tôt pour ti­rer les conclu­sions. Mais ce se­ra dif­fi­cile à me­su­rer».

Pour Na­da, le Li­ban est pour le mo­ment le seul pays où elle peut vivre avec sa fa­mille. «Je pos­sède une voi­ture, une mai­son, les uni­ver­si­tés et les écoles sont moins chères qu’à Du­baï. Je reste donc ici dans l’im­mé­diat. Mais dans le cas où la si­tua­tion fi­nan­cière de mon ma­ri s’amé­lio­re­rait, je ne sais pas, j’en­vi­sa­ge­rais cer­tai­ne­ment d’en­voyer les en­fants pour­suivre leurs études à l’étran­ger».

RE­TOUR AU PAYS Pour les fa­milles, il est plus ren­table de ren­voyer femmes et en­fants au Li­ban, no­tam­ment pour les écoles.

CHER­TÉ DE VIE A Du­baï, les frais du quo­ti­dien, comme l'eau et l'élec­tri­ci­té, sont de­ve­nus exor­bi­tants.

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