UN CENTRE DE RÉ­TEN­TION PAS COMME LES AUTRES

Le nou­veau centre de ré­ten­tion pour les étran­gers ac­cueille ces der­niers de­puis près de huit mois. Ce «dé­mé­na­ge­ment» ef­fec­tué de­puis l’an­cien bâ­ti­ment s’ac­com­pagne-t-il d’une amé­lio­ra­tion de la qua­li­té de vie des dé­te­nus ? Ma­ga­zine a en­quê­té.

Le Mensuel Magazine - - Société -

DANS CHA­CUNE DES 16 CEL­LULES RÉSERVÉES AUX HOMMES, 24 LITS SUPERPOSÉS, 3 TOILETTES ET 2 DOUCHES.

ous avons tous rou­lé au­des­sus de leurs têtes, sur le pont Elias Hraoui, qui mène à Haz­mié. Des an­nées du­rant, ils ont su­bi la cha­leur que cau­sait le frot­te­ment de nos pneus sur l’as­phalte, le ron­ron­ne­ment violent des mo­teurs de nos voi­tures et les bruits stri­dents de nos klaxons. C’est dans des condi­tions mé­diocres qu’ils ont pas­sé des mois, voire des an­nées, à at­tendre, dans la pé­nombre et dans l’hu­mi­di­té, la «dé­li­vrance». L’es­poir n’est pas vain. D’un an­cien par­king sou­ter­rain, amé­na­gé en centre de ré­ten­tion de­puis le 14 dé­cembre 2000, à un qua­si-hô­tel, la nou­velle pri­son qui ac­cueille les étran­gers se dresse au­jourd’hui sur la place el-abed, à Beyrouth. Grand bâ­ti­ment jau­neo­range, le centre est pris en charge par la Sû­re­té gé­né­rale (SG) qui traite les dos­siers des dé­te­nus de toutes na­tio­na­li­tés, sous le contrôle d’un tri­bu­nal spé­cial com­pé­tent. Ce der­nier est sur­tout res­pon­sable de la trans­mis­sion des dif­fé­rentes pro­cé­dures aux au­to­ri­tés sé­cu­ri­taires et ju­di­ciaires re­le­vant de sa com­pé­tence et du trans­fert des dé­te­nus vers leurs pays d’ori­gine, se­lon les cas.

Pour pé­né­trer dans le centre de ré­ten­tion, il faut d’abord mon­trer patte blanche au bu­reau de sé­cu­ri­té. Carte d’iden­ti­té, pa­piers et pos­ses­sions sont exa­mi­nés. Un long cou­loir mène à l’une des deux sec­tions du bâ­ti­ment, sé­pa­rées en deux ailes, l’une ré­ser­vée aux hommes, l’autre aux femmes. Chaque sec­tion peut abri­ter jus­qu’à 360 per­sonnes. Même si le nombre de dé­te­nus dans ce centre de ré­ten­tion reste va­riable, les res­pon­sables cherchent, tou­te­fois, à pré­ser­ver une moyenne maxi­male de 600 à 700 dé­te­nus. Ces der­niers sont, en grande par­tie, is­sus des pays ex­por­ta­teurs de main-d’oeuvre comme l’ethio­pie, le Ban­gla­desh et l’egypte. Tou­te­fois, le nombre de Sy­riens in­car­cé­rés a consi­dé­ra­ble­ment aug­men­té de­puis la crise sy­rienne. Les hommes sont ré­par­tis dans seize grandes cel­lules, tan­dis que les femmes se par­tagent quinze chambres. Dans chaque cel­lule, sont ins­tal­lés vingt-quatre lits superposés, trois toilettes et deux douches. L’ordre et la pro­pre­té règnent dans les deux par­ties du bâ­ti­ment et les re­clus sont re­la­ti­ve­ment bien soi­gnés. Le

nombre plus ou moins ré­duit de pri­son­niers, la dis­po­ni­bi­li­té des res­pon­sables qui res­tent à l’écoute des dé­te­nus et la mise en place d’un pro­gramme spé­ci­fique, ré­gle­men­tant la du­rée du sé­jour dans le centre, ex­pliquent cet état de fait. A.E., dé­te­nu de­puis trois mois et dix jours, ex­plique à Ma­ga­zine le dé­rou­le­ment de la jour­née. Entre 8h30 et 9h, le pe­tit-dé­jeu­ner est ser­vi dans un grand ré­fec­toire. Les tables et les bancs y sont bien ali­gnés et un pe­tit kiosque, pla­cé à l’en­trée de la pièce, per­met aux dé­te­nus d’ob­te­nir cer­taines gour­man­dises. Vient en­suite l’heure de prendre contact avec les pa­rents, proches et amis, des té­lé­phones si­tués dans le cou­loir étant mis à dis­po­si­tion. A 13h, tout le monde se met à table pour dé­jeu­ner, avant de se rendre dans la cour ex­té­rieure. Par­mi les pri­son­niers, cer­tains sont char­gés d’ai­der au main­tien de la pro­pre­té, d’ac­cueillir les nou­veaux ar­ri­vants et de les ai­der à s’in­té­grer. «Dans ce nou­veau centre, nous jouis­sons non seule­ment d’un bie­nêtre phy­sique, mais aus­si mo­ral», ex­plique M.R., là de­puis près de six mois. «Tous les res­pon­sables sont à notre écoute; ils nous res­pectent et nous traitent comme des êtres hu­mains», conti­nue-t-il.

LES RAI­SONS DE L’INCARCÉRATION. Les mo­tifs de l’ar­res­ta­tion des tra­vailleurs étran­gers sont mul­tiples. Tou­te­fois, dans la ma­jo­ri­té

des cas, ce sont des pro­blèmes liés au manque de do­cu­ments en règle qui sont en cause, les étran­gers se re­trou­vant en si­tua­tion illé­gale sur le ter­ri­toire.

Sou­vent aus­si, le ga­rant re­court aux tra­vailleurs pour des tâches autres que celles fi­gu­rant sur le per­mis de ré­si­dence ini­tial. Dans d’autres cas, ce sont ces der­niers qui prennent la fuite pour di­verses rai­sons, es­sen­tiel­le­ment pour exer­cer d’autres mé­tiers, plus «ren­tables», de ma­nière illé­gale. En­trée frau­du­leuse ou sé­jour illé­gal au Li­ban, crimes de droit com­mun (vols, meurtres, viols, pros­ti­tu­tion...) font par­tie de la longue liste me­nant à leur incarcération. A leur ar­ri­vée en centre de ré­ten­tion, les dé­te­nus doivent se sou­mettre à quatre étapes. D’abord, la pro­cé­dure d’en­re­gis­tre­ment et d’ac­cueil. Les do­cu­ments of­fi­ciels sont pré­pa­rés et un exa­men mé­di­cal est ef­fec­tué. Une fois les don­nées sai­sies sur or­di­na­teur, un dos­sier ju­ri­dique et un fi­chier mé­di­cal nu­mé­riques sont éta­blis. Pen­dant ce temps, les étran­gers pa­tientent dans des cel­lules spé­ci­fiques, non mixtes. Les ob­jets de va­leur en leur pos­ses­sion sont pré­cieu­se­ment conser­vés, jus­qu’à leur sor­tie de pri­son. Les pro­cès des dé­te­nus sont ef­fec­tués avant leur ar­ri­vée au centre. Cette étape re­lève du tri­bu­nal qui ap­plique les lois et les ré­gle­men­ta­tions en vi­gueur au Li­ban. Lors­qu’un ci­toyen étranger a fi­ni de pur­ger sa peine, et que le tri­bu­nal or­donne son ex­pul­sion, il dis­pose de quinze jours pour quit­ter le pays «par ses propres moyens» (art. 89 du Code pé­nal). La seule dis­po­si­tion de la lé­gis­la­tion libanaise per­met­tant à la SG de le main­te­nir en pri­son s’ap­plique quand la per­sonne en ques­tion re­pré­sente une me­nace pour la sé­cu­ri­té na­tio­nale ou pu­blique. C’est dans ce cas, et uni­que­ment dans ce cas, que l’ar­ticle 18 de la loi de 1962 sur l’en­trée et la sor­tie du ter­ri­toire peut s’ap­pli­quer. Cette dis­po­si­tion per­met à la Di­rec­tion de la Sû­re­té gé­né­rale de main­te­nir un étranger en dé­ten­tion ad­mi­nis­tra­tive, avec l’ap­pro­ba­tion du pro­cu­reur gé­né­ral, jus­qu’à son ex­pul­sion.

DES CONDI­TIONS DE VIE PLUS DÉCENTES. Con­trai­re­ment à l’an­cien bâ­ti­ment, le nou­veau centre de ré­ten­tion offre aux pri­son­niers des condi­tions de vie dignes. Toutes les pièces sont ex­po­sées au so­leil, l’air frais y pé­nètre, elles sont toutes équi­pées de lits et l’eau chaude est dis­po­nible en per­ma­nence. Deux grandes cours ex­té­rieures (l’une pour les femmes, l’autre

TÂCHES Par­mi les dé­te­nus, cer­tains sont char­gés de pré­ser­ver la pro­pre­té des lieux.

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