LA VEN­GEANCE DU PAR­DON

ÉRIC-EM­MA­NUEL SCHMITT

Le Mensuel Magazine - - Som­maire - PAR CHRIS­TIANE TA­GER DES­LANDES

«LA ven­geance du par­don»

Pour­quoi par­ler de quatre des­tins à la fois?

J’exa­mine un dia­mant noir à mul­tiples fa­cettes: le par­don. Ra­con­ter quatre his­toires me per­met d’en consi­dé­rer plu­sieurs: le par­don par amour, le par­don pour se sim­pli­fier la vie, le par­don comme une douce ven­geance, le par­don à soi-même. Les his­toires sont dif­fé­rentes, mais elles s’éclairent.

Vos per­son­nages sont étranges.

Mes per­son­nages sont des in­di­vi­dus or­di­naires qui font des choses étranges. Comme nous tous, non? Des soeurs dont l’une se montre ai­mante, l’autre hai­neuse, j’en ai vu sou­vent (Les soeurs Bar­ba­rin). Un homme qui se ré­fu­gie dans le cy­nisme parce qu’il n’ar­rive pas à ad­mettre qu’il adore une femme, j’en ren­contre par­fois (Ma­de­moi­selle But­ter­fly). En re­vanche, une mère qui vi­site en pri­son l’as­sas­sin de sa fille (La ven­geance du par­don) consti­tue un cas plus rare, je le re­con­nais, et pour­tant c’est un fait réel au­quel j’ai été confron­té. Quant à la der­nière his­toire (Des­sine-moi un avion), elle dé­crit un avia­teur al­le­mand qui a bel et bien exis­té. Les gens sont en­core plus étranges que les per­son­nages des livres, la vraie vie est une ro­man­cière ins­pi­rée.

Vous avez choi­si d’abor­der les thèmes de la ven­geance et du par­don.

Quand on nous trompe, lors­qu’on nous blesse, nous avons le choix entre deux at­ti­tudes: par­don­ner ou nous ven­ger. La ven­geance veut sup­pri­mer le mal et la souf­france en ra­jou­tant du mal et de la souf­france: je doute qu’elle y par­vienne ; on ne sort pas apai­sé d’une ven­geance. Le par­don, lui, tente de faire exis­ter la paix: la paix in­té­rieure, la paix avec l’autre. Il offre un beau che­min, dif­fi­cile d’ac­cès car on peine sou­vent à par­don­ner. Je crois qu’il com­porte deux mo­ments, le par­don volontaire et le par­don émo­tion­nel qui ouvre un es­pace in­té­rieur où l’on re­trou­ve­ra la sé­ré­ni­té.

Vous faites pas­ser un mes­sage de to­lé­rance.

Par­don­ner un acte à quel­qu’un, c’est lui dire: je ne te ré­duis pas au crime que tu as com­mis, je sais que tu es ca­pable d’autre chose, apte au bien comme au mal, comme tout homme. Le par­don n’af­fran­chit pas seule­ment le par­don­né, il li­bère aus­si le «par­don­neur»; il ré­in­suffle de l’hu­ma­ni­té et pro­pose aux in­di­vi­dus de rendre pos­sible la vie en­semble. Comme di­sait Nel­son Man­de­la, le par­don n’ef­face pas le pas­sé mais ouvre le che­min de l’avenir.

D’où pui­sez-vous toutes ces idées?

Les gens m’ins­pirent. Et ils me parlent. En fait, je crois être amou­reux de l’hu­ma­ni­té, mais vrai­ment amou­reux, c’est-à-dire que j’aime l’hu­ma­ni­té avec ses dé­fauts. Comment peut-on écrire sans être pas­sion­né par ses sem­blables? Je suis do­té d’em­pa­thie, ce qui me per­met de sai­sir des dé­tails au-delà même de l’ob­ser­va­tion, et j’ai l’im­pres­sion de de­ve­nir les autres lorsque je narre leur des­tin, de changer d’âge, de sexe, de pro­fes­sion, de ter­ri­toire, d’époque. En réa­li­té, grâce à ma vo­ca­tion, je n’ai pas une vie mais mille.

Quel est votre pro­cé­dé d’écri­ture?

Je conçois ma cui­sine lit­té­raire avec trois ali­ments: la réa­li­té, l’ima­gi­na­tion et la phi­lo­so­phie. La réa­li­té, que j’ob­serve pas­sion­né­ment, m’offre les su­jets; l’ima­gi­na­tion les dé­ve­loppe ; la phi­lo­so­phie les pro­blé­ma­tise. En­suite, lorsque je ré­dige, je suis at­ten­tif au sus­pense, j’es­saie de sur­prendre. Le pre­mier jet fi­ni, je lisse, po­lis, coupe, re­couds, épous­sette, pré­cise, afin d’ob­te­nir une grande flui­di­té. Idéa­le­ment, le texte doit sem­bler fa­cile, ce qui de­mande beau­coup d’art.

VO­CA­TION «Grâce à l'écri­ture, je n'ai pas une vie, mais mille»..

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