LES ALÉAS DE LA GÉO­PO­LI­TIQUE

Le Mensuel Magazine - - Éditorial - PAUL KHALIFEH

Tou­jours prompts à flai­rer les bonnes af­faires, les Li­ba­nais ont été par­mi les pre­miers en­tre­pre­neurs à dé­bar­quer au Kur­dis­tan ira­kien, en 2006, au len­de­main du vote par le Par­le­ment de cette ré­gion au­to­nome, d’une loi sur la li­bé­ra­li­sa­tion des in­ves­tis­se­ments. Fi­nan­ciers, pro­mo­teurs im­mo­bi­liers, opé­ra­teurs, conseillers, les Li­ba­nais étaient pré­sents à tous les éche­lons et dans tous les do­maines, à l’ex­cep­tion de l’industrie, où leur ap­port était plu­tôt mo­deste face au sa­voir-faire des Turcs et des Chi­nois. Une qua­ran­taine de so­cié­tés li­ba­naises et au­tant de joint-ven­tures avec des par­te­naires lo­caux se sont im­plan­tées dans cette ré­gion, long­temps qua­li­fiée d’«el­do­ra­do» par la presse ré­gio­nale et in­ter­na­tio­nale. Elles étaient pré­sentes et par­fois pion­nières dans les do­maines de l’hô­tel­le­rie, de la banque, de l’in­for­ma­tique, de la construc­tion, du tou­risme, du trans­port aé­rien, de la res­tau­ra­tion, de l’édu­ca­tion, de la dis­tri­bu­tion... C’est, par exemple, le Li­ba­nais Dar al-han­das­sa, qui avait été choi­si pour éta­blir un plan d’amé­na­ge­ment ur­bain de la ville d’er­bil à l’ho­ri­zon 2030. Quelque 5 000 Li­ba­nais ont trou­vé un em­ploi au Kur­dis­tan au plus fort du boom éco­no­mique, trans­fé­rant au Li­ban plu­sieurs di­zaines de mil­lions de dol­lars par an.

La si­tua­tion éco­no­mique a com­men­cé à se dé­té­rio­rer avec la pro­cla­ma­tion du ca­li­fat de Daech, en juin 2014. De nom­breuses en­tre­prises li­ba­naises ont ré­duit le vo­lume de leurs af­faires, d’autres, moins nom­breuses, ont plié ba­gages. Mais toutes nour­ris­saient l’es­poir de voir le mar­ché re­dé­mar­rer après la fin de la crise et de par­ti­ci­per à la fon­da­tion d’un nou­veau Du­baï.

Le ré­fé­ren­dum or­ga­ni­sé le 25 sep­tembre porte un coup sé­rieux à leurs rêves. Le Kur­dis­tan est un ter­ri­toire to­ta­le­ment en­cla­vé et en­cer­clé par trois Etats qui sont fa­rou­che­ment hos­tiles à toute vel­léi­té d’in­dé­pen­dance: l’irak, la Tur­quie et l’iran. Ces pays peuvent, s’ils le sou­haitent, iso­ler la ré­gion au­to­nome du monde ex­té­rieur et une éven­tuelle fer­me­ture to­tale des fron­tières au­ra des ef­fets dé­sas­treux non seule­ment sur l’éco­no­mie mais aus­si sur l’ap­pro­vi­sion­ne­ment des mar­chés avec les pro­duits de bases.

Une fois de plus, les Li­ba­nais sont vic­times des aléas de la géo­po­li­tique. Même s’ils se consolent, en van­tant leur ex­tra­or­di­naire ca­pa­ci­té à re­naître de leurs cendres, comme le phé­nix, ou à re­pous­ser tou­jours plus loin les fron­tières des af­faires, comme les Phé­ni­ciens, le monde de­vient de plus en plus dan­ge­reux, ris­qué et com­pli­qué pour eux. Certes, ils ima­gi­ne­ront des so­lu­tions de re­change, comme celle d’al­ler in­ves­tir à Chypre (voir page 32).

Mais il s’agit op­por­tu­ni­tés ponc­tuelles sus­cep­tibles d’ap­por­ter des ré­ponses sur le court terme. Seul le Li­ban peut leur of­frir un re­fuge du­rable et sûr. Le temps est ve­nu de lan­cer des ré­formes pro­fondes pour mo­der­ni­ser l’éco­no­mie, al­lé­ger les poids de la bu­reau­cra­tie, li­mi­ter le gas­pillage des de­niers pu­blics, amé­lio­rer le cli­mat des af­faires et lut­ter contre la corruption en­dé­mique.

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