VE­RA EL-KHOU­RY LA­COEUILHE

Dé­ve­lop­per l'in­tel­li­gence cultu­relle

Le Mensuel Magazine - - Sommaire -

IN­TER­VIEW Pour elle, la re­la­tion entre l’in­vi­té et le pré­sen­ta­teur doit être ba­sée sur un manque de confiance mu­tuelle.

C’est par pur ha­sard que Pau­la Yacoubian est de­ve­nue jour­na­liste. Au cours d’une vi­site à la chaîne ICN, qui cher­chait une spea­ke­rine pour son jour­nal té­lé­vi­sé, on lui de­mande de faire un «screen test», qui s’avère concluant. Elle n’a que 17 ans. Qu’à ce­la ne tienne. Avec aplomb, elle ment sur son âge et af­firme avoir 21 ans. «Ils ont ai­mé ma voix et je fai­sais plus que 17 ans», confie Pau­la Yacoubian. C'est un dé­fi qu’elle re­lève brillam­ment. Elle com­mence des études en Sciences po­li­tiques et per­fec­tionne son arabe au­près du grand maître, Omar el-zein. Pen­dant trois ans, elle tra­vaille à la ICN jus­qu’à la fer­me­ture de la chaîne. Une nou­velle page s’ouvre alors pour elle à la LBCI, où elle de­vient res­pon­sable du ser­vice ré­gio­nal et in­ter­na­tio­nal. Elle anime l’émis­sion Nhar­kom said ain­si que le jour­nal té­lé­vi­sé sur la chaîne sa­tel­lite de la LBCI. Elle tra­vaille éga­le­ment avec Si­mon As­mar et pré­sente les grandes soirées. Elle y reste deux ans et re­joint la chaîne Art/mtv. Elle n’a que

23 ans, ce qui ne l’em­pêche pas de faire une pre­mière in­ter­view du co­lo­nel Mouam­mar Kadha­fi. Après un bref pas­sage à la sta­tion al­hor­ra, elle pré­sente de­puis 10 ans, l’émis­sion po­li­tique de la Fu­ture TV, In­ter-views.

Tou­jours cour­toise et po­lie dans ses ques­tions, Pau­la Yacoubian est aus­si pleine d’au­dace. Elle n’hé­site pas à se faire l’avo­cat du diable pour of­frir au té­lé­spec­ta­teur la meilleure ver­sion de la vé­ri­té. «J’es­saie de jouer à l’avo­cat du diable, tout en sa­chant que ce pays c’est l’en­fer», dit-elle iro­ni­que­ment. Son prin­ci­pal sou­ci, c’est le té­lé­spec­ta­teur. C’est à lui qu’elle s’adresse. «Ce que je ne perds ja­mais de vue dans mes émis­sions, c’est de res­ter la com­plice du té­lé­spec­ta­teur. Je re­jette la lo­gique de cer­tains pré­sen­ta­teurs de talk­shows qui se font les com­plices de l’in­vi­té aux dé­pens de ceux qui les re­gardent. Beau­coup de jour­na­listes sont de conni­vence avec les per­son­na­li­tés re­çues. Ces der­nières savent exac­te­ment à quoi s’at­tendre et c’est la rai­son pour la­quelle cer­tains po­li­tiques n’ac­ceptent d'être in­ter­viewés qu’avec un jour­na­liste spé­ci­fique. J’es­saie au­tant que pos­sible de faire com­prendre à ceux qui m’écoutent quand l’in­vi­té ment, là où il dé­forme la réa­li­té ou fait tout sim­ple­ment de la pro­pa­gande. Je ne laisse rien pas­ser. C’est un droit qu’ont les gens et mon de­voir est de les res­pec­ter». Pour elle, la re­la­tion entre l’in­vi­té et l'ani­ma­teur doit être ba­sée sur un manque de confiance mu­tuelle. «Lui doit craindre des ques­tions du jour­na­liste et le jour­na­liste doit être aux aguets».

Très na­tu­relle à l’écran comme dans son quo­ti­dien, Pau­la Yacoubian re­jette l’idée du jour­na­liste-star. «Je ne fais pas par­tie de ce sys­tème. Même les pho­tos que je poste sur les ré­seaux so­ciaux sont na­tu­relles. Je m’af­fiche sans ma­quillage, en train de me faire coif­fer les che­veux, en te­nue de sport. Je n’aime pas cette per­fec­tion que tout le monde ex­hibe dans les pho­tos. Un jour­na­liste doit res­sem­bler aux gens or­di­naires, gar­der le contact avec la réa­li­té. Notre mé­tier est en re­la­tion di­recte avec les gens. Il faut leur res­sem­bler afin qu’ils puissent conti­nuer à s’iden­ti­fier à nous». Ce qui la met hors d’elle, c’est lorsque l’in­vi­té se met à jouer sur la fibre confes­sion­nelle, alors que ce su­jet a suf­fi­sam­ment por­té pré­ju­dice au pays. «Les vé­ri­tables dé­mons de la po­li­tique sont ces per­sonnes qui ca­ressent les ins­tincts, élar­gis­sant en­core plus le fos­sé qui existe entre les ci­toyens. Cette at­ti­tude me ré­volte parce qu’elle jette les bases d’une nou­velle guerre et mal­heu­reu­se­ment cette at­ti­tude est le dé­no­mi­na­teur com­mun de toute la classe po­li­tique ».

To­ta­le­ment consciente que le jour­na­lisme est «un mé­tier in­grat, qui donne beau­coup mais prend aus­si beau­coup en contre­par­tie», sa re­cherche de la sé­cu­ri­té la pousse à fon­der il y a dix ans, sa so­cié­té de coa­ching bap­ti­sée In­te­gra­ted Com­mu­ni­ca­tion. «Je suis am­bi­tieuse. J’aime bien vivre et ai­der les gens au­tour de moi. Le mé­tier de jour­na­liste est très pré­caire. C’est la rai­son pour la­quelle j’ai vou­lu avoir ma propre boîte». Pour Pau­la Yacoubian, c’est une grande sa­tis­fac­tion de voir quel­qu’un ne sa­chant pas s’ex­pri­mer, re­par­tir en bon ora­teur, ca­pable de for­mu­ler clai­re­ment sa pen­sée.

Pau­la Yacoubian consacre son énergie dé­bor­dante à sa pas­sion, son ac­tion dans l’as­so­cia­tion Da­fa qu’elle a fon­dée. «L’an der­nier, nous avons ai­dé à peu près 50 000 fa­milles. Nous sou­te­nons les com­mu­nau­tés qui ac­cueillent les ré­fu­giés car elles sont les plus dé­mu­nies. A leur tour, elles aident les ré­fu­giés sy­riens. Nous évi­tons les conflits». Les aides four­nies sont com­po­sées de cou­ver­tures, ma­te­las, vê­te­ments, lait, fa­rine, etc. «Nous ne pre­nons pas d’ar­gent. Nous n’ac­cep­tons que des do­na­tions en na­ture». Cette an­née, le but est d'ai­der 100000 fa­milles. «Le ras­sem­ble­ment au­ra lieu à la place des Mar­tyrs le der­nier di­manche de no­vembre avec la par­ti­ci­pa­tion de 400 vo­lon­taires. On re­çoit, on trie et on re­dis­tri­bue ce jour-là les aides».

C’est pour son fils Paul, afin qu’il puisse vivre dans un pays sain, où «la corruption non seule­ment nous vole, mais nous tue», que Pau­la Yacoubian a des am­bi­tions po­li­tiques et songe sé­rieu­se­ment à pré­sen­ter sa can­di­da­ture aux élec­tions lé­gis­la­tives. «Mon dis­cours po­li­tique se­ra dif­fé­rent. Si je me pré­sente à Achra­fié, mon dis­cours ne se­ra pas confes­sion­nel. Il se­ra sem­blable aux prin­cipes aux­quels je crois: le droit des gens à une vé­ri­table ci­toyen­ne­té, à l’éga­li­té entre eux sans dis­tinc­tion entre les ten­dances sexuelles ou en­core leurs modes de vie. L'es­sen­tiel est de construire un Etat ras­sem­bleur et de com­battre la corruption à tous les ni­veaux».

Newspapers in French

Newspapers from Lebanon

© PressReader. All rights reserved.