DEIR EZ­ZOR

Les tri­bus au coeur d'en­jeux géo­po­li­tiques

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Pour conqué­rir cette éten­due ter­ri­to­riale, les puis­sances lo­cales et ré­gio­nales de­vront ga­gner la confiance des tri­bus lo­cales, un pa­ri qui pour­rait être com­pli­qué en rai­son de l’hé­ri­tage san­glant lais­sé par L’EI et d’une pos­sible ré­sur­gence d’al-qaï­da.

De­puis le mois de sep­tembre, les Forces dé­mo­cra­tiques sy­riennes (FDS) ma­jo­ri­tai­re­ment kurdes et sou­te­nues par les États-unis se dis­putent la ré­gion de Deir Ez­zor avec l’ar­mée arabe sy­rienne. La Rus­sie au­rait me­né des at­taques aé­riennes contre des po­si­tions oc­cu­pées par le FDS près de la ville de Deir Ez­zor le 16 sep­tembre. De plus, en oc­tobre, les troupes gou­ver­ne­men­tales sy­riennes ont pour­sui­vi leur avan­cée en re­pre­nant Maya­deen, un autre bas­tion de L’EI alors que les FDS re­pre­naient le contrôle de Ra­q­qa, la ca­pi­tale au­to-pro­cla­mée du groupe terroriste.

L’est sy­rien re­vêt une im­por­tance

Si­tué dans l’est de la Sy­rie, Deir Ez­zor se trouve dans le pro­lon­ge­ment stra­té­gique de l’irak, en­glo­bant ain­si les deux «wi­layat» de l’etat is­la­mique d'al-khair et de la Ba­dia. Cette ré­gion est sous les pro­jec­teurs avec la ruée vers la fron­tière ira­kienne et la lutte d’in­fluence ré­gio­nale. Les en­jeux sont im­por­tants. PAR MO­NA ALAMI

géos­tra­té­gique pour les di­vers ac­teurs lo­caux et ré­gio­naux. D’abord, la ré­gion pro­duit la ma­jo­ri­té du gaz et du pé­trole sy­riens. Elle en­globe éga­le­ment la val­lée de l’eu­phrate ré­pu­tée pour ses res­sources agri­coles. D’autres fac­teurs d’in­té­rêt sont pris en compte par l’etat sy­rien et ses al­liés. En ef­fet, l’iran cherche à contrô­ler cette ré­gion en bor­dure de l’irak, afin d’as­su­rer la jonc­tion en conti­nu de l’axe Té­hé­ran-bey­routh via Bag­dad et Da­mas. Se­lon Bas­sam Ba­ra­ban­di, au­teur d’un ré­cent rap­port sur les tri­bus de Deir Ez­zor, les Amé­ri­cains visent non seu­le­ment à re­prendre le ter­ri­toire de L’EI, mais à em­pê­cher un re­tour de l’or­ga­ni­sa­tion terroriste comme ce fut le cas d’al-qaï­da en Irak.

TRI­BUS FRAGMENTÉES. C’est dans ce cadre ré­gio­nal com­plexe que se des­sine le rôle des tri­bus de Deir Ez­zor, consti­tuant le tis­su so­cial et po­li­tique de la ré­gion. Se­lon un ré­cent rap­port de l’or­ga­ni­sa­tion Jus­tice for Life (JFLO), la ré­gion de Deir Ez­zor est do­mi­née par des confé­dé­ra­tions tri­bales im­por­tantes, la prin­ci­pale étant celle des Egai­dat, qui com­prend Bou Ka­mal, Chouei­tat et Bou Ka­mil pour n’en ci­ter que quelques-unes, ain­si que cer­taines af­fi­lia­tions sous-tri­bales. La tri­bu des Bag­ga­ra est une autre confé­dé­ra­tion pro­émi­nente, se­lon le Dr Iyad Kha­ra­ba, un ac­ti­viste de Deir Ez­zor. Cette der­nière com­prend se­lon JFLO les Abeed, les Sul­tan et les Abed entre autres tri­bus.

«Les tri­bus sont fragmentées en rai­son de la po­li­tique me­née par le ré­gime et L’EI», ex­plique cheikh Da­ham Mou­na­di, un membre des tri­bus de Deir Ez­zor. En ef­fet, lorsque l’or­ga­ni­sa­tion terroriste prend contrôle de la pro­vince, en 2015, elle a re­cours aus­si bien à la co­op­ta­tion d’une nou­velle élite tri­bale plus jeune, qu’à la ré­pres­sion, comme ce­la s’est illus­tré par le mas­sacre de plus de 700 membres de la tri­bu des Chouei­tat. En outre, la pré­sence de di­ri­geants de L’EI à Deir Ez­zor, ap­par­te­nant aux tri­bus Ba­kir et Al­bu Ez­zed­deen (de la confé­dé­ra­tion Egai­dat) a éga­le­ment en­cou­ra­gé des cen­taines de jeunes à re­joindre L’EI, se­lon le rap­port éla­bo­ré par M. Ba­ra­ban­di.

Le ré­gime sy­rien et les kurdes tentent au­jourd’hui une opé­ra­tion de charme en­vers les tri­bus. Des ex­perts russes au­raient ren­con­tré des per­son­na­li­tés de Deir Ez­zor. Le ré­gime est éga­le­ment par­ve­nu à convaincre Na­waf Ba­shir, un émi­nent cheikh de la tri­bu Bag­ga­ra, de quit­ter l’op­po­si­tion et de re­ve­nir à Da­mas. Les kurdes ne sont pas en reste, for­mant ain­si des conseils char­gés de ré­gir le sec­teur de Deir Ez­zor et com­por­tant des per­son­na­li­tés de la ré­gion.

VI­VIER JI­HA­DISTE. Les ac­teurs po­li­tiques ne doivent ce­pen­dant pas sous-es­ti­mer le dan­ger ex­tré­miste, après la dé­faite de L’EI. De­puis l’in­va­sion amé­ri­caine de l’irak en 2003, Deir Ez­zor a ser­vi de point de pas­sage pour les ji­ha­distes vers le An­bar ira­kien tout proche. Avant la ré­vo­lu­tion de 2011, l’est de la Sy­rie était riche en res­sources hy­drau­liques et pro­dui­sait de l’élec­tri­ci­té. Pour­tant, la ré­gion était vic­time de cou­pures d’eau et d’élec­tri­ci­té. Se­lon Jus­tice For Life, les ni­veaux de pau­vre­té et de chô­mage at­tei­gnaient res­pec­ti­ve­ment 35% et 34% avant la ré­volte de 2011. La ré­gion a été éga­le­ment tou­chée par la sé­che­resse du­rant la pé­riode de 2005-2010. Cette pé­riode a coïn­ci­dé avec l’émi­gra­tion des ji­ha­distes vers l’irak li­mi­trophe. Iro­ni­que­ment, un des bas­tions de l’ex-front al-nos­ra, la branche d’ al-qaï­da en Sy­rie, se trouve dans la ré­gion de She­heil, à proxi­mi­té du lit de la ri­vière Kha­bour, dé­sor­mais as­sé­chée, ce qui force les agri­cul­teurs désoeu­vrés à se tour­ner vers al-qaï­da.

Une ex­pé­rience que les ac­teurs lo­caux et nationaux doivent évi­ter de re­pro­duire. Pour Ba­ra­ban­di, il y a lieu d’en­vi­sa­ger une po­li­tique de dé­ve­lop­pe­ment de la ré­gion mais il est im­pé­ra­tif d’évi­ter toute exac­tion de la part des forces d’oc­cu­pa­tion à l’en­contre des ha­bi­tants, afin d’évi­ter une se­conde vague de ra­di­ca­li­sa­tion.

LE RÉ­GIME SY­RIEN ET LES KURDES TENTENT AU­JOURD'HUI DE SÉ­DUIRE LES TRI­BUS.

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