POINT FINAL

Maya Zbib Une me­nace à la culture

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Met­teur en scène, in­ter­prète, écri­vain, co-fon­da­trice de la Com­pa­gnie de théâtre Zou­kak

Des évé­ne­ments ré­cents à Bey­routh, et des nou­velles dé­ci­sions prises par la Sû­re­té gé­né­rale (SG) ont mon­tré clai­re­ment que la vie cultu­relle au Liban est me­na­cée. Les ac­teurs cultu­rels opèrent ac­tuel­le­ment dans des condi­tions ab­surdes im­po­sées par l’état. En plus du manque de sou­tien fi­nan­cier, un cli­mat ré­pres­sif et une cen­sure ac­crue semblent se dé­ve­lop­per, ju­me­lés à des contraintes fi­nan­cières nou­vel­le­ment im­po­sées aux arts de la scène. Ce­la fait pa­raître le tra­vail des pro­duc­teurs de culture comme un dur la­beur. La cen­sure par la SG est régie par des cri­tères très sub­jec­tifs dif­fi­ci­le­ment contour­nables et qui, en même temps, ne sont pas clai­re­ment dé­fi­nis; ce qui consti­tue une grave me­nace à la li­ber­té d’ex­pres­sion pour la culture, dans un pays qui se vante d’être un havre de li­ber­té et de dé­mo­cra­tie dans le monde arabe. Plu­sieurs re­pré­sen­ta­tions ont été an­nu­lées au cours des der­niers mois en rai­son d’un res­ser­re­ment de poings évident.

Les ar­tistes du spec­tacle vi­vant et les opé­ra­teurs cultu­rels tra­vaillent dé­jà dans des condi­tions dif­fi­ciles et ne bé­né­fi­cient pas d’un sta­tut pro­fes­sion­nel va­lable. Cette at­mo­sphère de désordre si­gni­fie éga­le­ment qu’ils ont long­temps opé­ré dans un cer­tain es­pace de li­ber­té pour pré­sen­ter leur propre tra­vail ou d’or­ga­ni­ser des évé­ne­ments. Ce­pen­dant, les dé­ci­sions ré­centes de l’état d’«or­ga­ni­ser» ce sec­teur en im­po­sant des taxes sur la pro­duc­tion de spec­tacles d’ar­tistes in­ter­na­tio­naux au Liban risquent de pa­ra­ly­ser la vie cultu­relle. Les ins­ti­tu­tions cultu­relles et les fes­ti­vals, qui souffrent dé­jà de l’ab­sence d’es­paces (théâtre na­tio­nal, opé­ra...) dé­diés aux arts de la scène et mis à dis­po­si­tion gra­tui­te­ment, doivent dé­sor­mais POINT FINAL payer des frais de vi­sa de 550000 L.L. à la SG pour chaque in­ter­prète non li­ba­nais pré­sent sur scène. En outre, 10% des ho­no­raires de chaque ar­tiste doivent être sou­mis au mi­nis­tère des Fi­nances, qui les dé­po­se­ra en­suite dans le Fonds mu­tuel des ar­tistes au Liban. Ce­ci semble être une ex­cel­lente ini­tia­tive. Tou­te­fois, pour le mo­ment, le fonds reste vide et au­cun plan pré­cis ne montre com­ment et quand l’ar­gent se­ra per­çu.

Le grand pro­blème c’est qu’il semble y avoir une confu­sion entre les ac­ti­vi­tés de di­ver­tis­se­ment axées sur la consom­ma­tion, qui gé­nèrent gé­né­ra­le­ment des re­ve­nus, et les spec­tacles orien­tés vers la culture ou l’art – qui ont dé­jà du mal à trou­ver un pu­blic – qui sont gra­tuits ou vendent leurs billets à des prix ac­ces­sibles. Les nou­veaux frais de vi­sas et les taxes im­posent une pres­sion consi­dé­rable aux opé­ra­teurs cultu­rels qui prennent dé­jà des risques lors de l’or­ga­ni­sa­tion de leurs fes­ti­vals in­ter­na­tio­naux ou de leurs per­for­mances ponc­tuelles, et qui su­bissent, par consé­quent, de lourdes pertes! Lorsque des or­ga­nismes in­ter­na­tio­naux in­vitent des ar­tistes li­ba­nais ou étran­gers à se pro­duire, ils paient des sommes consi­dé­rables en frais de vi­sa de tra­vail, en plus des taxes sur les ar­tistes. Ce­ci semble jus­ti­fiable lors­qu’il existe un sys­tème de fi­nan­ce­ment et de sou­tien éta­tique pour les ins­ti­tu­tions cultu­relles et les ini­tia­tives ar­tis­tiques, et quand ces ins­ti­tu­tions bé­né­fi­cient de dons de particuliers sou­hai­tant être exo­né­rés d’im­pôts. Ce­pen­dant, au­cun sou­tien n’est ac­cor­dé aux ins­ti­tu­tions opé­rant au Liban, qui passent des an­nées à s’éta­blir et à ac­qué­rir une re­con­nais­sance pour com­men­cer à pou­voir fi­nan­cer leurs ac­ti­vi­tés et payer leur per­son­nel. Il est donc as­sez ab­surde qu’en plus du dés­in­té­rêt to­tal pour les ef­forts consi­dé­rables de ces ins­ti­tu­tions et in­di­vi­dus, on leur de­mande de payer des frais, qui rendent cer­taines de leurs ac­ti­vi­tés im­pos­sibles! En ce mo­ment, si un festival in­vite une per­for­mance avec cinq ar­tistes in­ter­na­tio­naux, il doit payer 2 750 000 LL., en plus de la taxe. Cette somme est scan­da­leuse si l’on consi­dère que les opé­ra­teurs cultu­rels passent des mois à ras­sem­bler des fonds pour leurs évé­ne­ments, en re­cher­chant des sources in­ter­na­tio­nales, et à tra­vers les bu­reaux lo­caux des ins­ti­tuts cultu­rels Eu­ro­péens, jus­ti­fiant com­ment chaque cen­time est dé­pen­sé. Nous vi­vons dans un pays qui se vante de sa di­ver­si­té cultu­relle et de sa li­ber­té, mais nous sommes confron­tés chaque jour à des res­tric­tions de plus en plus nom­breuses. La culture est la base de la li­ber­té, elle ga­ran­tit la pro­tec­tion de la di­ver­si­té cultu­relle. Dans un pays comme le Liban, elle doit res­ter in­dé­pen­dante pour con­ti­nuer à pros­pé­rer.

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