GOU­VER­NE­MENT: CE QUE CACHENT LES APPARENCES

Le Mensuel Magazine - - Éditorial - PAUL KHALIFEH

En ap­pa­rence, les écueils qui re­tardent la for­ma­tion du gou­ver­ne­ment sont de na­ture in­terne, liés aux de­mandes des uns et des autres concer­nant le nombre de mi­nistres et la ré­par­ti­tion des por­te­feuilles. Le pré­sident de la Ré­pu­blique, Mi­chel Aoun, et le Cou­rant pa­trio­tique libre (CPL) exigent au moins 11 mi­nistres, ce qui leur per­met­tra d’as­su­rer le tiers de blo­cage au gou­ver­ne­ment. Il s’agit pour eux de res­tau­rer, d’une ma­nière contour­née, une par­tie des pré­ro­ga­tives re­ti­rées au chef de l’etat par l’ac­cord de Taëf, no­tam­ment la com­pé­tence de dis­so­lu­tion du Par­le­ment. Les Forces libanaises (FL) ré­clament, pour leur part, quatre mi­nistres dans un Ca­bi­net de 30 membres, dont un por­te­feuille ré­ga­lien. Une de­mande que la for­ma­tion de Sa­mir Gea­gea juge rai­son­nable vu le bloc de 14 dé­pu­tés qu’elle a ob­te­nu aux élec­tions lé­gis­la­tives. Wa­lid Joum­blatt exige que les trois mi­nis­tères re­ve­nant aux druzes lui soient at­tri­bués, ar­guant du fait que 6 des 8 dé­pu­tés de cette com­mu­nau­té ap­par­tiennent à son bloc par­le­men­taire. Le sei­gneur de Mou­kh­ta­ra veut, en fait, re­trou­ver le rôle de ba­lan­cier qu’il af­fec­tionne tant et qu’il a per­du à la Chambre. Saad Ha­ri­ri, en­fin, ne sou­haite pas que l’un des sièges sun­nites soit oc­troyé à une per­son­na­li­té proche du 8-mars ayant, de sur­croît, des am­bi­tions de de­ve­nir Premier mi­nistre.

Ce­pen­dant, la réa­li­té est que les condi­tions po­sées par les dif­fé­rents ac­teurs cachent des en­jeux bien plus im­por­tants que le nombre de mi­nistres et la na­ture des por­te­feuilles at­tri­bués à tel ou tel par­ti. En ef­fet, la for­ma­tion de ce gou­ver­ne­ment in­ter­vient à un mo­ment-clé de l’his­toire de la ré­gion, mar­qué par la vic­toire de Ba­char al-as­sad et de ses al­liés en Sy­rie, et par la dé­ci­sion de l’ad­mi­nis­tra­tion amé­ri­caine d’es­sayer de mettre sur les rails l’«ac­cord du siècle» pour un rè­gle­ment du conflit is­raé­lo-pa­les­ti­nien, que d’autres ap­pel­le­raient «la li­qui­da­tion de la cause pa­les­ti­nienne». On com­prend mieux, dès lors, que les puis­sances ré­gio­nales et in­ter­na­tio­nales se livrent à un bras de fer au Liban afin que leurs al­liés res­pec­tifs conservent as­sez d’in­fluence pour pe­ser dans la ba­lance lorsque vien­dra le mo­ment des grandes dé­ci­sions. La par­tie est cru­ciale, sur­tout pour les Etats-unis et l’ara­bie saou­dite, dont les amis au Liban ont per­du la ma­jo­ri­té des deux tiers au Par­le­ment. S’ils sont éga­le­ment mis en mi­no­ri­té au gou­ver­ne­ment, Wa­shing­ton et Riyad ne dis­po­se­ront plus de le­viers po­li­tiques as­sez ef­fi­caces pour in­fluer sur le pro­ces­sus de prise de dé­ci­sion. Le Hez­bol­lah et ses al­liés au­ront alors les cou­dées franches pour exé­cu­ter leur agenda sur les­quels fi­gurent des points al­lant de la nor­ma­li­sa­tion des re­la­tions avec Da­mas, au ren­for­ce­ment des liens avec l’iran, en pas­sant par l’obs­truc­tion au plan de Do­nald Trump.

Il ne faut plus s’éton­ner que la for­ma­tion du gou­ver­ne­ment traîne au­tant. La sur­prise au­rait été qu’il voit le jour ra­pi­de­ment.

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