PRES­SIONS SUR LE MAR­CHÉ MONÉTAIRE

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La BDL four­nit ses armes

La Banque cen­trale a émis ré­cem­ment une bat­te­rie de dé­ci­sions et de cir­cu­laires afin de ver­rouiller le mar­ché fi­nan­cier et le rendre ré­si­lient aux chocs ex­té­rieurs.

Sur la base d’une en­tière au­to­no­mie vis-à-vis du pou­voir po­li­tique, consa­crée par le Code de la mon­naie et du cré­dit, le ré­gu­la­teur du mar­ché monétaire a dé­ci­dé d’agir, tem­po­rai­re­ment, pour la conso­li­da­tion de la sta­bi­li­té de la livre li­ba­naise. La banque du Li­ban (BDL) a conçu des ins­tru­ments fi­nan­ciers que la loi lui ac­corde tels l’en­ca­dre­ment des cré­dits et la fixa­tion des taux d’in­té­rêt di­rec­teurs. Ses dé­marches n’ont pas réus­si à cal­mer les craintes des Li­ba­nais, qui ap­pré­hendent, mal­gré une po­li­tique d’an­crage de la livre au dol­lar amé­ri­cain, une ré­édi­tion for­cée du chaos du mar­ché de change de 1993. De leurs cô­tés, les ban­quiers in­ter­ro­gés par Ma­ga­zine consi­dèrent que la BDL rem­plit ses obli­ga­tions de ré­gu­la­teur, s’abs­te­nant de plus de com­men­taires.

Fe­rid Bel­haj, vice-pré­sident de la Banque mon­diale pour la ré­gion Mena, a consi­dé­ré que la si­tua­tion éco­no­mique du Li­ban n’est pas in­quié­tante, concé­dant ce­pen­dant qu’elle était fra­gile. Cette fra­gi­li­té peut ra­pi­de­ment dé­gé­né­rer si la classe di­ri­geante conti­nue à ap­pli­quer la po­li­tique de l’au­truche. CEDRE a bien mis en re­lief la né­ces­si­té de la pré­ser­va­tion de la sta­bi­li­té monétaire, en at­ten­dant que soient mis en place «gra­duel­le­ment» une ré­forme fi­nan­cière et un plan d’in­ves­tis­se­ment à long terme pour la ré­ha­bi­li­ta­tion et la mo­der­ni­sa­tion des in­fra­struc­tures du pays. Plus le temps passe, plus le coût de cette sta­bi­li­té mo­né-

taire tra­duite par un an­crage de la livre au dol­lar amé­ri­cain s’ac­croît. Les in­di­ca­teurs éco­no­miques sont aléa­toires. La crois­sance éco­no­mique a été d’en­vi­ron 1% au cours des sept der­nières an­nées, re­pré­sen­tant une part de 0% de celle de la dette pu­blique, alors que la moyenne de la crois­sance dé­mo­gra­phique a été de 0,5% en rythme an­nua­li­sé. Ajou­tons à ce­la un élé­ment grave, ce­lui des pres­sions des dé­fi­cits bud­gé­taires et de la ba­lance des paie­ments qui se creusent pa­ral­lè­le­ment. De toute fa­çon, il est de­ve­nu clair que le jour où le Li­ban se­ra en po­si­tion de ces­sa­tion de paie­ment du ser­vice de sa dette, les ex­perts de la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale ne se­ront plus en me­sure de par­ler de «mi­racle de l’éco­no­mie li­ba­naise». Aus­si faut-il rap­pe­ler que la po­li­tique monétaire non-conven­tion­nelle sui­vie par la BDL à ce jour, qui a en­re­gis­tré des per­for­mances, a, au bout du compte, des li­mites.

FI­NAN­CE­MENT DE L’ETAT. La BDL, qui est la banque de l’etat confor­mé­ment à l’ar­ticle 84 du Code de la mon­naie et du cré­dit (CMC), consi­dère comme une prio­ri­té de son ac­ti­vi­té

le fi­nan­ce­ment de l’etat. Elle sous­crit sou­vent aux bons du Tré­sor en livres li­ba­naises et en de­vises étran­gères sur le mar­ché pri­maire, par­fois à des taux d’in­té­rêt in­fé­rieurs à ceux du mar­ché, et as­sure tous les paie­ments du gou­ver­ne­ment en de­vises. Re­be­lote en mai der­nier. Une in­gé­nie­rie fi­nan­cière a été réa­li­sée conjoin­te­ment par le mi­nis­tère des Fi­nances et la BDL. L’opé­ra­tion de swap réa­li­sée a consis­té à ce que la banque cen­trale sous­crive à l’en­semble des eu­ro­bonds en dol­lars émis par le mi­nis­tère des Fi­nances pour le mon­tant de 5,5 mil­liards $. En contre­par­tie, le mi­nis­tère

des Fi­nances a ré­cu­pé­ré les bons du Tré­sor en livres pour le même mon­tant dé­te­nu par la BDL dans son por­te­feuille. Cette in­gé­nie­rie a sti­pu­lé que le mi­nis­tère des Fi­nances paie 1% de taux d’in­té­rêt alors que la BDL se charge du paie­ment de la dif­fé­rence qui s’éle­vait à 1,4 mil­liard $. Dans la pra­tique, cette opé­ra­tion avait pour ob­jec­tifs, d’une part, d’ali­men­ter les ré­serves en de­vises étran­gères de la BDL afin qu’elle pour­suive sa po­li­tique de sou­tien à la mon­naie na­tio­nale et, d’autre part, d’as­su­rer une éco­no­mie sur le ser­vice de la dette pu­blique, de sorte que le dé­fi­cit semble no­mi­nal, in­fé­rieur à la réa­li­té, et as­su­rer le paie­ment des obli­ga­tions de l’etat ve­nues à termes en 2018. En plus, ce swap a per­mis l’aug­men­ta­tion de la part de l’en­det­te­ment du gou­ver­ne­ment en de­vises qui est pas­sé de 38% à 44%.

STA­BI­LI­TÉ DES DÉ­PÔTS. Cette in­gé­nie­rie fi­nan­cière n’a pas que des avan­tages. La pro­chaine émis­sion d’obli­ga­tions sou­ve­raines se­rait né­ces­sai­re­ment plus coû­teuse en com­pa­rai­son avec la pré­cé­dente. A prio­ri, la BDL a em­prun­té des fonds en livres à 1% à l’etat, ce qui si­gni­fie­rait que le taux d’in­té­rêt de la pro­chaine émis­sion de bons du Tré­sor dé­pas­se­rait im­pé­ra­ti­ve­ment le taux d’in­té­rêt de ré­fé­rence à Bey­routh. D’ailleurs, pour contrô­ler l’in­fla­tion et conti­nuer à at­ti­rer les flux de fonds de la diaspora, la BDL a ré­vi­sé à la hausse son taux di­rec­teur sur la mon­naie na­tio­nale. A ce ni­veau, les taux d’in­té­rêt ap­pli­qués par les banques com­mer­ciales sur les dé­pôts de leur clien­tèle en livre font l’ob­jet de ru­meurs de tous genres. Pour s’as­su­rer du taux exact, il faut faire un tour des éta­blis­se­ments de cré­dit opé­rant au Li­ban. N’em­pêche que les taux d’in­té­rêt sur les dé­pôts ban­caires en livres à terme sur cinq ans ont dé­pas­sé sen­si­ble­ment 11%. Les ren­de­ments d’autres pro­duits en livre of­ferts par cer­taines banques ont at­teint 15%.

Ajou­tons à ce­la l’aug­men­ta­tion des taux d’in­té­rêt sur les dé­pôts ban­caires en dol­lar amé­ri­cain due à la ten­dance haus­sière des taux de la FED en­ta­mée en 2015 et sui­vie par le Li­ban comme par les autres mar­chés émer­gents. Ain­si la BDL a été contrainte d’ajus­ter ses taux di­rec­teurs sur les ca­pi­taux en de­vises étran­gères en fonc­tion de cette aug­men­ta­tion pour ne pas perdre sa place en tant que mar­ché fi­nan­cier pré­fé­ren­tiel. Cet ajus­te­ment au­ra ses re­tom­bées sur les ren­de­ments de la pro­chaine émis­sion

d’eu­ro­bonds, d’au­tant que ceux-ci prennent en compte, les fluc­tua­tions des taux d’in­té­rêt sur les mar­chés in­ter­na­tio­naux, les ex­pec­ta­tives des in­ves­tis­seurs, et la no­ta­tion du risque pays à long terme.

EN­CA­DRE­MENT DU CRÉ­DIT. Pour mettre toutes les chances de son cô­té dans sa ten­ta­tive de contrô­ler au­tant que pos­sible la masse monétaire en cir­cu­la­tion en livre, la BDL a émis les cir­cu­laires 503 et 504 (la der­nière a été dis­cu­tée au cours de la réunion du Conseil cen­tral de la BDL du 8/8/2018), qui en­cadrent les prêts. Ain­si l’au­to­ri­té monétaire a fixé un pla­fond aux avances ban­caires en livres des­ti­nées au sec­teur pri­vé soit 25% du to­tal des dé­pôts en mon­naie na­tio­nale de chaque éta­blis­se­ment de cré­dit. Elle a éga­le­ment au­to­ri­sé les banques com­mer­ciales à ré­éche­lon­ner les prêts sub­ven­tion­nés en livres si leurs bé­né­fi­ciaires ac­cep­taient de conver­tir le mon­tant du prêt en dol­lars amé­ri­cains. Ce qui est cer­tain c’est que le grand per­dant dans le cadre de cette nou­velle équa­tion est le client, qui souffre dé­jà d’un taux d’in­fla­tion de 7,1%. Un taux éle­vé pour le Li­ban mais pas né­ces­sai­re­ment pour d’autres pays telle la Tur­quie, dont l’in­fla­tion a dé­pas­sé 25%.

SI­TUA­TION FRA­GILE Fe­rid Bel­haj, vi­ce­pré­sident de la Banque mon­diale pour la ré­gion Mena, a consi­dé­ré que la si­tua­tion éco­no­mique du Li­ban n’est pas in­quié­tante mais fra­gile.

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