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Pas­cale La­houd Ces sciences qui brillent par leur ab­sence

Nous autres, Li­ba­nais, por­tons les sciences en haute es­time. Telle est au moins l’im­pres­sion que nous don­nons à qui­conque ob­serve l’achar­ne­ment avec le­quel nous dis­sua­dons nos en­fants de s’en­ga­ger dans des études lit­té­raires ou de se consa­crer à une car­rière ar­tis­tique. Ce­pen­dant, si l’on cherche la tra­duc­tion so­cié­tale de cette épis­té­mo­phi­lie col­lec­tive, on ne peut qu’être dé­çu par la place in­fime ac­cor­dée aux sciences dans notre vie cultu­relle.

Dans notre presse, les ar­ticles consa­crés à l’ac­tua­li­té scien­ti­fique – ja­mais ori­gi­naux, sou­vent mal as­si­mi­lés et pau­vre­ment tra­duits – servent à com­bler les vides des der­nières pages. Nos jour­naux té­lé­vi­sés ac­cordent plus d’im­por­tance aux rencontres rou­ti­nières de nos di­ri­geants qu’à la dé­cou­verte du bo­son de Higgs ou à la sixième ex­tinc­tion de masse, ac­tuel­le­ment en cours. Et les seuls «sa­vants» mis à l’hon­neur sur nos écrans sont les as­tro­logues et les gué­ris­seurs.

Quant à notre sys­tème édu­ca­tif, si sa per­for­mance en ma­tière d’en­sei­gne­ment des sciences, sur­tout s’agis­sant de la trans­mis­sion des conte­nus théo­riques, est re­la­ti­ve­ment sa­tis­fai­sante, elle de­meure ce­pen­dant très faible s’agis­sant des di­men­sions épis­té­miques et pro­cé­du­rales, ce qui la laisse sans im­pact du­rable sur notre per­son­na­li­té in­di­vi­duelle et col­lec­tive.

Cette mar­gi­na­li­té des sciences n’est certes ni le plus grave ni le plus urgent de nos pro­blèmes, mais j’ai la convic­tion que si, moyen­nant des ini­tia­tives simples, nous re­met­tons quelque peu les sciences à l’hon­neur, nous réus­si­rons à opé­rer des chan­ge­ments si­gni­fi­ca­tifs dans l’être li­ba­nais et sa ca­pa­ci­té à for­ger l’ave­nir.

Ima­gi­nez un lob­bying pour l’amen­de­ment de l’ar­ticle 30 de la Loi de l’au­dio­vi­suel, qui en l’état en­joint à nos chaînes de consa­crer une heure par semaine aux pro­grammes cultu­rels, afin d’éle­ver ce quo­ta à 10 heures heb­do­ma­daires et d’y in­clure la culture scien­ti­fique.

Ima­gi­nez que l’une de nos uni­ver­si­tés oriente ses étu­diants en jour­na­lisme vers un par­cours consa­cré à la com­mu­ni­ca­tion scien­ti­fique.

Ima­gi­nez qu’à cô­té de ses centres de re­cherche dé­diés à la géo­phy­sique, à l’éner­gie nu­cléaire, ou aux sciences ma­rines, notre CNRS se dote d’un centre pour l’étude de la per­cep­tion des sciences par le pu­blic et des moyens de la dé­ve­lop­per…

Ima­gi­nez que dans la controverse liée à l’in­cri­mi­na­tion de l’ho­mo­sexua­li­té, consi­dé­rée comme «contre na­ture», notre opi­nion pu­blique ac­quière le ré­flexe de se de­man­der ce que nous disent, sur ce point, les sciences de la… na­ture!

Et ne sous-es­ti­mons pas les re­tom­bées po­li­tiques de cette ré­ha­bi­li­ta­tion des sciences, car ces der­nières ap­prennent leurs pra­ti­quants à pen­ser «hau­te­ment», au dire d’e. Klein. Tout comme l’escalade en mon­tagne, elles in­duisent «des chan­ge­ments de point de vue, le sur­gis­se­ment de nou­velles pers­pec­tives». Et l’un des signes de cette «hau­teur» est la ca­pa­ci­té de pen­ser en sor­tant de son ego, de son in­té­rêt in­di­vi­duel sou­vent myope, des peurs de sa com­mu­nau­té sou­vent in­jus­ti­fiées, de la diète in­tel­lec­tuelle sou­vent res­tric­tive de son par­ti, pour ha­bi­ter des ho­ri­zons plus vastes, ceux du genre hu­main et des gé­né­ra­tions à ve­nir.

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