«Au­cun élève n'a fait de com­men­taires»

Il y a un an, le cours «vie et so­cié­té» a vu le jour dans les ly­cées. Claude Pan­ta­leo­ni, en­sei­gnant d'ins­truc­tion re­li­gieuse et mo­rale du­rant près de 25 ans, a ac­com­pa­gné 230 élèves pen­dant cette an­née. Il ra­conte.

Le Quotidien (Luxembourg) - - Rentrée Scolaire Dossier - En­tre­tien avec notre jour­na­liste Fa­bienne Arm­borst

Le cours «vie et so­cié­té» rem­place les cours d'ins­truc­tion re­li­gieuse et mo­rale et la for­ma­tion mo­rale et so­ciale. Dans les ly­cées, la nou­velle branche a été très vite re­bap­ti­sée «VieSo». «Au dé­but de l'an­née, je fai­sais tou­jours la blague "Wi­sou? (ce qui si­gni­fie "À quoi bon?" en luxem­bour­geois)», se sou­vient Claude Pan­ta­leo­ni. À par­tir de cette ren­trée tous les élèves de l'école fon­da­men­tale sui­vront aus­si cette nou­velle branche.

Il y a un an, vous don­niez votre pre­mier cours dans la nou­velle branche "vie et so­cié­té". Ra­con­tez­nous.

Claude Pan­ta­leo­ni : En tant qu'en­sei­gnant d'ins­truc­tion re­li­gieuse et mo­rale, les thèmes qui ont été im­po­sés dans ce cours par le mi­nis­tère de l'Édu­ca­tion na­tio­nale (MEN) n'ont pas été une réelle nou­veau­té. Dans sa di­men­sion mo­rale, éthique et so­ciale, la foi chré­tienne s'in­té­resse aux réa­li­tés ter­restres. D'ailleurs, c'est le cas de toutes les re­li­gions.

Après avoir pas­sé près de 25 ans à en­sei­gner la re­li­gion, vous vous êtes re­trou­vé de­vant un tout nou­veau pro­gramme. Quelles dif­fi­cul­tés avez-vous res­sen­ties?

Pour moi, les dif­fi­cul­tés se trou­vaient plu­tôt avant et pen­dant les va­cances d'été 2016. Les res­pon­sables du MEN ne sa­vaient pas comment construire ce nou­veau cours. Ils ont mis beau­coup de temps à dire ce qu'ils vou­laient. À la fin, ils ont pon­du un pro­gramme tel­le­ment gé­né­ral et vague que tous les en­sei­gnants pou­vaient en ti­rer ce qu'ils vou­laient. Le mi­nis­tère avait com­pris qu'il cher­chait à ins­tau­rer un nou­veau cours contre la vo­lon­té de presque tout le monde. Pour ne pas trou­bler da­van­tage les eaux très troubles qu'il avait pro­vo­quées, tout est res­té très vague. Heu­reu­se­ment pour le mi­nis­tère, la plu­part des pa­rents ne savent pas ce qui s'est vrai­ment pas­sé.

Qu'est-ce qui change du point de vue chré­tien?

Pour moi, dans ce pro­gramme, il n'y a rien de nou­veau. Mais tout ce qui se rap­porte à un sui­vi struc­tu­ré d'in­tro­duc­tion et de connais­sance de la foi ju­déo-chré­tienne, ou qui amène à des connais­sances mé­ta­phy­siques et spi­ri­tuelles est clai­re­ment abo­li. L'élève n'ap­prend plus ce qu'est la foi juive et chré­tienne, avec ses grands per­son­nages que sont les pro­phètes, le Ch­rist et les saints des Églises chré­tiennes. Plus au­cune connais­sance des textes bi­bliques ou re­li­gieux ni des dif­fé­rentes com­mu­nau­tés re­li­gieuses qui ont struc­tu­ré l'his­toire eu­ro­péenne et luxem­bour­geoise. Le cours de "vie et so­cié­té" ne se base sur au­cune concep­tion de l'homme et du monde, qu'elle soit ju­déo-chré­tienne ou hu­ma­niste.

Aviez-vous re­çu une for­ma­tion d'ini­tia­tion au nou­veau cours?

Le MEN se de­vait bien sûr de mon­trer, for­mel­le­ment, que l'en­sei­gnant du nou­veau cours ne se­rait plus l'en­sei­gnant de re­li­gion et de la for­ma­tion mo­rale et so­ciale. C'est pour­quoi il a exi­gé que tout en­sei­gnant des deux cours passe, en au­tomne 2016, quelques jours sur les bancs de l'Ins­ti­tut de for­ma­tion de l'Édu­ca­tion na­tio­nale (IFEN). On pou­vait choi­sir entre plu­sieurs cours qui de­vaient nous for­ma­ter pour le nou­veau cours. Pour tous les en­sei­gnants, il était clair qu'il fal­lait tout sim­ple­ment pas­ser par là pour conti­nuer à en­sei­gner et ga­gner son pain quo­ti­dien. Je ne connais pas de cas où un en­sei­gnant au­rait eu du mal à suivre ces cours. Pour moi-même, j'y ai vu une simple for­ma­tion sup­plé­men­taire à celles que j'avais dé­jà sui­vies an­té­rieu­re­ment.

Comment l'Église ca­tho­lique vous a-t-elle ac­com­pa­gné?

Il faut dif­fé­ren­cier ce qu'on en­tend par Église! Il y a, d'un cô­té, le peuple des croyants et, de l'autre, la hié­rar­chie, dans ce cas l'ar­che­vêque JeanC­laude Hol­le­rich et alors son vi­caire gé­né­ral Er­ny Gillen. Ces der­niers ont été, par leurs dé­ci­sions et leurs si­gna­tures des nou­veaux trai­tés, les ar­ti­sans de la dé­bâcle gé­né­rale qui a mis à la rue en­vi­ron 200 en­sei­gnants de re­li­gion dans l'école fon­da­men­tale (à par­tir de cet au­tomne 2017) et a contraint en­vi­ron 40 en­sei­gnants du se­con­daire à se re­con­ver­tir au nou­veau cours. À au­cun mo­ment des pour­par­lers, l'ar­che­vêque Jean-Claude Hol­le­rich n'a su ou vou­lu ren­con­trer les en­sei­gnants de re­li­gion du se­con­daire. C'est bien une page noire de ce dio­cèse qu'il a écrite.

Après coup, je dois dire que M. Er­ny Gillen, qui a joué un rôle im­por­tant parce qu'il était l'in­ter­mé­diaire entre les en­sei­gnants de re­li­gion et l'ar­che­vêque, a bien su nous te­nir en de­hors de toute dé­ci­sion. Il nous a as­su­ré que si le plan A n'irait pas, il avait un plan B et que si ce­lui-ci n'irait pas il au­rait un plan C. Il a sur­tout cher­ché à cal­mer les en­sei­gnants de re­li­gion en leur de­man­dant d'avoir confiance dans les pour­par­lers entre le mi­nis­tère et l'ar­che­vê­ché.

Nous, les en­sei­gnants, avons alors com­pris qu'il nous avait tout sim­ple­ment ber­nés et vou­lu te­nir en de­hors de toute so­lu­tion concer­tée. M. Gillen nous a don­né une belle le­çon de ce qu'un chré­tien res­pon­sable dans un dio­cèse ne doit sur­tout pas faire en­vers ses proches, à plus forte rai­son s'ils font par­tie de sa propre com­mu­nau­té chré­tienne. J'ai même en­ten­du des en­sei­gnants et d'autres croyants le qua­li­fier de traître. D'ailleurs quelques mois après, nous avons ap­pris par la presse que ce prêtre ma­na­ger, qui a failli en tant que porte-pa­role des en­sei­gnants de re­li­gion au­près de l'État, avait quit­té toutes ses fonc­tions ec­clé­siales et sa­cer­do­tales.

Ci­tez-nous trois exemples de thèmes que vous avez abor­dés pen­dant l'an­née sco­laire avec les élèves.

J'ai fait évi­dem­ment plus que trois thèmes pen­dant cette an­née. J'en ci­te­rais trois qui, à mon avis, ont bien plu et ont eu un écho po­si­tif chez mes élèves. C'est ce­lui sur notre nour­ri­ture et ses risques pour la san­té, ou bien ce­lui sur la ro­bo­ti­sa­tion et la place crois­sante que les sys­tèmes de ro­bots prennent dans notre vie (fu­ture) ou bien, avec les jeunes de 17 ans, le thème des dif­fé­rentes formes de re­la­tions amou­reuses ou sexuelles, ce qui aide et ce qui em­pêche de bien les vivre.

Comment vos élèves ont-ils vé­cu le chan­ge­ment? Avez-vous sen­ti des dif­fé­rences entre les élèves de 7e et de 3e, par exemple?

Sur les 230 élèves que j'ai ac­com­pa­gnés du­rant l'an­née sco­laire 2016/17, au­cun n'a po­sé de ques­tions ou fait un com­men­taire quel­conque. La plu­part étaient dans l'ex­pec­ta­tive. Quand j'ai de­man­dé à des élèves leur avis, ils m'ont fait com­prendre qu'on ne leur a ja­mais de­man­dé leur avis et que donc ils ne se sen­taient pas tel­le­ment concer­nés. Je pense qu'ils savent très bien que la dé­ci­sion n'était pas une dé­ci­sion dé­mo­cra­tique, comme toute la pro­cé­dure mise en place par ce gou­ver­ne­ment pour écar­ter l'ins­truc­tion re­li­gieuse et mo­rale de l'école pu­blique. Je suis sûr que si le cours "vie et so­cié­té" est ré­duit et re­di­men­sion­né dans quelques an­nées, et même abo­li com­plè­te­ment plus tard, les élèves l'ac­cep­te­ront sans ré­agir. Ce qui n'a pas été le cas lors de l'abo­li­tion du cours de re­li­gion.

Et les pa­rents? Quelles ont été leurs ré­ac­tions lors des réunions où vous avez pu les ren­con­trer?

Cu­rieu­se­ment, au­cun parent ne m'a de­man­dé quoi que ce soit, que ce soit une cri­tique ou un quel­conque com­men­taire. Je pense que, comme leur avis n'avait pas été sol­li­ci­té pour que ce cours "vie et so­cié­té" soit in­tro­duit dans le pro­gramme sco­laire, la plu­part des pa­rents ne se sen­taient pas concer­nés.

Les re­li­gions ne de­vaient pas com­plè­te­ment être évin­cées du cours "vie et so- cié­té"... Comment com­po­sez­vous avec cette consigne?

Il est vrai que si dans un pre­mier temps M. Claude Meisch (NDLR : mi­nistre de l'Édu­ca­tion na­tio­nale) vou­lait un ali­gne­ment très laïque pour mettre en place le nou­veau cours et son pro­gramme, il a mis un peu d'eau dans son vin. Les six thèmes à trai­ter chaque an­née de la 7e à la 3e ne parlent pas des re­li­gions. Elles sont seule­ment men­tion­nées dans les sous-groupes. Comme, pour l'ins­tant, il n'y a ni ma­nuel ni pro­gramme, chaque en­sei­gnant fait comme il peut ou veut. On est même libre de ne pas trai­ter le su­jet re­li­gieux, comme on n'est pas obli­gé de trai­ter tous les thèmes pro­po­sés sur une an­née.

Par­mi vos col­lègues, y en a-t-il qui se sont re­con­ver­tis?

Je ne connais pas le "coeur" de mes col­lègues, mais il y a sû­re­ment des dé­çus, même s'ils ne le montrent pas. Car l'évic­tion du cours de re­li­gion s'est fait contre toute no­tion dé­mo­cra­tique. Je rap­pelle qu'en 2015 en­core 58 % des élèves avaient choi­si ce cours au Luxem­bourg, écoles pu­bliques et pri­vées confon­dues. Beau­coup sont ré­si­gnés, d'ailleurs aus­si chez ceux de la for­ma­tion mo­rale et so­ciale qui avaient fait de grands pro­grès ces 15 der­nières an­nées pour or­ga­ni­ser un cours ba­sé sur les droits de l'homme.

Et vous, vous n'avez ja­mais son­gé à vous re­con­ver­tir?

Quand j'ai dé­ci­dé, après le bac, d'étu­dier la théo­lo­gie ca­tho­lique et de me for­mer aus­si dans les grandes re­li­gions, mon choix était clair. Être au ser­vice de l'Église ca­tho­lique pour en­sei­gner et ac­com­pa­gner les jeunes dans la connais­sance de leur propre re­li­gion et celle des autres. J'ai fait mes études en Al­le­magne et en Suisse, où le cours de re­li­gion est au choix des fa­milles et des jeunes dans les écoles pu­bliques; il tient une place im­por­tante dans le che­mi­ne­ment sco­laire des jeunes. Quel est votre bi­lan, un an après le lan­ce­ment du cours "vie et so­cié­té"? Dé­jà main­te­nant, beau­coup de pa­rents cherchent comment trou­ver une place dans une école li­mi­trophe, al­le­mande, belge ou fran­çaise (dé­par­te­ment de la Mo­selle) où leur en­fant puisse suivre, sou­vent au choix, un cours de re­li­gion. Ou bien ils cherchent à ins­crire leur en­fant dans une des écoles ca­tho­liques au Luxem­bourg aux­quelles M. Meisch n'a osé en­le­ver que 50 % du temps du cours de re­li­gion pour que les autres 50 % soient consa­crés à "vie et so­cié­té". Mon bi­lan, c'est que l'école pu­blique luxem­bour­geoise a per­du en qua­li­té et ou­ver­ture au phé­no­mène re­li­gieux par rap­port aux sys­tèmes d'écoles plus ou­vertes et to­lé­rantes qui nous en­tourent.

Je pense que les pa­rents et les élèves doivent au moins pou­voir choi­sir entre les deux grandes concep­tions du monde et de l'homme qui ont struc­tu­ré notre Eu­rope. Ce sont les droits de l'homme, is­sus du siècle des Lu­mières, et la concep­tion ju­déo-chré­tienne, qui est plus an­cienne. Le res­pect et la pro­mo­tion de ces deux concep­tions sont ga­rants de notre vivre en­semble en paix.

Il était clair qu'il fal­lait pas­ser par ce cours pour conti­nuer à en­sei­gner et ga­gner son pain quo­ti­dien Comme, pour l'ins­tant, il n'y a ni ma­nuel ni pro­gramme, chaque en­sei­gnant fait comme il peut ou veut

«Beau­coup de pa­rents cherchent une place dans une école al­le­mande, belge ou fran­çaise (Mo­selle) pour que leur en­fant puisse suivre un cours de re­li­gion», ob­serve Claude Pan­ta­leo­ni.

Claude Pan­ta­leo­ni est en­sei­gnant au ly­cée de gar­çons (LGE) d'Esch-sur-Al­zette de­puis 20 ans.

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