Le Clé­zio en quête de ses ori­gines

Prix No­bel de lit­té­ra­ture 2008, le Fran­co-Mau­ri­cien J. M. G. Le Clé­zio signe, avec Al­ma, un re­tour éblouis­sant. Un texte sur les ra­cines, l'in­su­la­ri­té, les temps mo­dernes. De la belle et grande lit­té­ra­ture!

Le Quotidien (Luxembourg) - - La Der Des Sports - De notre cor­res­pon­dant à Pa­ris, Serge Bres­san

Prix No­bel de lit­té­ra­ture 2008, J. M. G. Le Clé­zio signe, avec Al­ma, un re­tour éblouis­sant. Un texte sur les ra­cines, l'in­su­la­ri­té, les temps mo­dernes.

Neuf ans après avoir re­çu le No­bel de lit­té­ra­ture, Jean-Ma­rie Gus­tave Le Clé­zio re­vient au ro­man avec Al­ma, un livre sur la quête de ses ori­gines sur l'île Mau­rice.

Voi­ci le livre des ra­cines. Le nou­veau ro­man de J. M. G Le Clé­zio, prix No­bel de lit­té­ra­ture 2008, est ti­tré Al­ma – comme le pré­nom de son épouse, comme aus­si le nom de la pro­prié­té fa­mi­liale où il a gran­di à l'île Mau­rice, dans l'océan In­dien… De­puis le dé­but des an­nées 1960, Le Clé­zio pro­mène une sorte de non­cha­lance ad­mi­rable dans les lettres fran­çaises. Il est né à Nice en 1940, il a donc la double na­tio­na­li­té : fran­çaise et mau­ri­cienne.

Il est voya­geur, a fait étape au Mexique, ces temps-ci s'est po­sé en Chine. L'homme, dis­cret, s'in­té­resse avec pas­sion aux ci­vi­li­sa­tions pre­mières et, à l'exemple du grand poète mau­ri­cien Jean Fan­chette (au­teur, entre autres, de L'Île équi­noxe), il se plaît à confier : «Je suis ici, mais je ne suis pas d'ici.» Et c'est bien cette île Mau­rice qui ha­bite Al­ma, le ro­man des ra­cines. Et c'est bien cette île Mau­rice qui ins­pire tant J. M. G. Le Clé­zio…

Deux per­son­nages em­plissent les pages d'Al­ma : Jé­ré­mie Fel­sen (le double fic­tif de J. M. G. Le Clé­zio?) qui, de Pa­ris, re­vient à Mau­rice, et Do­mi­nique, dit Do­do, qui va quit­ter l'île pour dé­bar­quer dans la ca­pi­tale fran­çaise. L'au­teur dit avoir eu l'idée de ce livre, qu'il a por­té au plus pro­fond de lui-même pen­dant une tren­taine d'an­nées, en consul­tant des ar­chives et un livre où étaient dé­rou­lés les noms d'es­claves.

«Elles ne pos­sèdent plus rien que leurs sou­ve­nirs»

On lit : «Les noms ap­pa­raissent, dis­pa­raissent, ils forment au-des­sus de moi une voûte so­nore, ils me disent quelque chose, ils m'ap­pellent, et je vou­drais les re­con­naître, un par un, mais seule une poi­gnée me par­vient, quelques syl­labes dé­ri­soires, ar­ra­chées aux pages des vieux bou­quins et aux dalles des ci­me­tières. Ils sont la pous­sière cos­mique qui re­couvre ma peau, sau­poudre mes che­veux, au­cun souffle ne peut m'en dé­faire.» À d'autres pages, on lit aus­si : «Dans le jar- din de la Mai­son-Blanche le so­leil d'hi­ver passe sur mon vi­sage, bien­tôt le so­leil va s'éteindre, chaque soir le ciel de­vient jaune d'or. Je suis dans mon île, ce n'est pas l'île des mé­chants, les Ar­man­do, Ro­bi­net de Bosses, Es­ca­lier, ce n'est pas l'île de Mis­sié Kes­trel ou Mis­sié Zan, Mis­sié Han­son, Mo­nique ou Vé­ro­nique, c'est Al­ma, mon Al­ma, Al­ma des champs et des ruis­seaux, des mares et des bois noirs, Al­ma dans mon coeur, Al­ma dans mon ventre. Tout le monde peut mou­rir, pik­ni, mais pas toi, Ar­té­mi­sia, pas toi. Je reste im­mo­bile dans le so­leil d'or, les yeux le­vés vers l'in­té­rieur de ma tête puisque je ne peux pas dor­mir, un jour mon âme va par­tir par un trou dans ma tête, pour al­ler au ciel où sont les étoiles.»

Al­ma, c'est le livre de deux his­toires croi­sées. Celle, d'abord, de Jé­ré­mie Fel­sen – lui qui re­vient sur l'île parce qu'il cherche en­core et en­core le Ra­phus cu­cul­la­tus, connu sous le nom d'«oi­seau de nau­sée», le fa­meux do­do mau­ri­cien ja­dis ex­ter­mi­né par les hu­mains. Celle, en­suite, de Do­mi­nique, qu'on sur­nomme Do­do – lui le «ho­bo», le va­ga­bond, le clochard, qui semble être né pour faire rire et qui, à Pa­ris, se­ra le roi des clo­chards… Tous deux ont un lieu com­mun : Al­ma. Ce fut hier le do­maine de la fa­mille Fel­sen, au temps d'une île Mau­rice de­ve­nue au­jourd'hui Maya, la terre des illu­sions. Constante chez J. M. G. Le Clé­zio : la pré­sence de tant et tant d'autres per­son­nages. Tous émou­vants, tendres, doux, hauts en cou­leur… On songe à Ar­té­mi­sia, vieille conteuse dont la cabane se­ra anéan­tie par les bull­do­zers ve­nus ra­ser le do­maine Al­ma.

On pense avec ten­dresse à Krys­tal, ado­les­cente «dont le corps est la proie rê­vée des tou­ristes pé­do­philes». On rêve éga­le­ment à ces ul­times des­cen­dantes d'une tri­bu en voie d'ex­tinc­tion, To­bie la «Sur­couve» ou Em­me­line – J. M. G. Le Clé­zio, en­core : «Elles ne pos­sèdent plus rien que leurs sou­ve­nirs…» Dans ce grand ro­man qui, en creux, est em­pli d'une ques­tion fon­da­men­tale – l'in­su­la­ri­té est-elle un han­di­cap? –, l'au­teur offre une belle le­çon d'écri­ture.

Un ro­man de J. M. G. Le Clé­zio ne peut pas plaire, évi­dem­ment, à ces lec­teurs pro­fes­sion­nels ap­poin­tés par un jour­nal plus que ja­mais pres­sé. Un ro­man de J. M. G. Le Clé­zio, en ef­fet, se sa­voure, son écri­ture dé­li­cieu­se­ment sèche, fol­le­ment aride de­mande du temps et de l'at­ten­tion, pro­voque l'in­sé­cu­ri­té et l'in­cer­ti­tude. Lire Al­ma, ça se mé­rite – mais alors, que le plai­sir est doux et tendre, en­ivrant et beau!

Al­ma, de J. M. G. Le Clé­zio. Gal­li­mard.

Al­ma est le ré­cit d'un re­tour au pays des an­cêtres, d'une quête d'un lieu et d'un oi­seau, d'une ten­ta­tive pour as­sem­bler «les lam­beaux de l'his­toire».

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