QUAND LE THÉÂTRE FAIT SON CI­NÉ­MA

SPEC­TACLE Avec Block­bus­ter, le Col­lec­tif Men­suel re­vient au pays. Pro­cé­dant à un dé­tour­ne­ment ju­bi­la­toire de plus de 1 400 plans de films amé­ri­cains, il ra­conte une fable sur la vio­lence de la classe do­mi­nante à l'égard du peuple.

Le Quotidien (Luxembourg) - - Vorderseite -

Sur écran, des ex­traits de «clas­siques» amé­ri­cains, mis bout à bout à des fins pa­ro­diques. Sur scène, les ac­teurs du col­lec­tif lié­geois Men­suel as­surent tour à tour le dou­blage des voix, les brui­tages «faits mai­son » et la mu­sique en live. Voi­ci donc un «grand dé­tour­ne­ment» où l'hu­mour se conçoit comme un ins­tru­ment de contes­ta­tion.

On les avait dé­cou­verts il y a de ça quelques an­nées, en 2012, lors d'une in­vi­ta­tion à Liège pour y voir l'adap­ta­tion du livre de Ni­co­las An­cion, L'Homme qui va­lait 35 mil­liards. Le Col­lec­tif Men­suel, dans le cadre d'un pro­jet cultu­rel d'une am­pleur eu­ro­péenne qui al­lait s'éta­ler sur deux ans et quatre pays – la pièce est pas­sée l'an­née sui­vante à la Kul­tur­fa­brik – pro­po­sait alors un spec­tacle to­tal abor­dant de fa­çon «rock'n'roll» les thé­ma­tiques de la re­con­ver­sion in­dus­trielle, de l'en­ga­ge­ment éthique et ar­tis­tique et de la ré­sis­tance face aux folles dé­rives éco­no­miques.

Les re­voi­là donc avec Block­bus­ter, pro­jet éga­le­ment am­bi­tieux, et tou­jours avec Ni­co­las An­cion dans l'ombre. L'idée s'ins­pire du prin­cipe du ma­shup, au­tre­ment dit l’as­so­cia­tion en conti­nu de plans de films dif­fé­rents à des fins pa­ro­diques. Après l'écri­ture d'une his­toire, un long tra­vail de vi­sion­nage et la mise en place du puzzle, trois co­mé­diens et deux mu­si­ciens ap­puient le tout en di­rect à tra­vers un large éven­tail d'ob­jets. «On bruite, on double, on mu­si­ca­lise», lâche San­drine Bergot, du Col­lec­tif Men­suel.

Et comme, tou­jours se­lon elle, «les choses ne s'ar­rangent pas» dans nos so­cié­tés, l'hu­mour s'al­lie une fois en­core à la contes­ta­tion. On suit ain­si l'his­toire de Mor­tier, le pa­tron des pa­trons, dans l'em­bar­ras lorsque le gou­ver­ne­ment dé­cide de mettre fin aux ca­deaux fis­caux. Pa­ral­lè­le­ment, une jour­na­liste d'in­ves­ti­ga­tion ré­dige un ar­ticle sur les en­tre­prises ri­chis­simes qui ne paient au­cun im­pôt sur leurs bé­né­fices. Li­cen­ciée et censurée, elle re­çoit un ap­pui bien­ve­nu des ré­seaux so­ciaux, in­ci­tant les ci­toyens à la ré­bel­lion que Mor­tier veut stop­per à tout prix...

Ici, les ac­teurs se nomment Ju­lia Ro­berts, Mi­chael Dou­glas, Syl­ves­ter Stal­lone, Sean Penn. Sus­pense, ac­tion, courses pour­suites, réunions au som­met, ten­ta­tives de meurtres et tra­hi­sons, ma­ni­fes­ta­tions, ap­pels à la ré­volte... Tous les in­gré­dients d'un block­bus­ter «ar­ti­sa­nal» sont ici réunis pour une per­for­mance qui se veut «di­ver­tis­sante». Les co­mé­diens San­drine Bergot et Re­naud Ri­ga s'ex­pliquent.

Comment est né le pro­jet Block­bus­ter?

San­drine Bergot : Par le pas­sé, on avait dé­jà ten­té ce genre de "ma­shup", où l'on avait mé­lan­gé en di­rect des sé­quences de Star Wars avec des faits d'ac­tua­li­té. À l' époque, ça nous avait fait beau­coup rire et on s'était dit : "Pour­quoi ne pas faire un spec­tacle en­tier des­sus?" C'était une idée un peu folle : on se de­man­dait à quel point ça pou­vait fonc­tion­ner au théâtre, de pro­po­ser ce genre de spec­tacle-per­for­mance au pu­blic. On n'était sûr de rien!

Sur­tout que der­rière un tel spec­tacle, il y a un énorme tra­vail de mise en place...

Re­naud Ri­ga : Oui, c'est un tra­vail ex­trê­me­ment com­pli­qué. Il a fal­lu d'abord écrire un scé­na­rio sans s'at­ta­cher aux images. Et quelque chose qui fasse block­bus­ter avec ses ac­cé­lé­ra­tions, ses pour­suites, ses hé­ros ma­ni­chéens... Après, place au cas­ting, et choi­sir quelles stars s'ap­pro­prier pour les rôles. En­fin ar­rive le mon­tage. Il a fal­lu se col­ti­ner le vi­sion­nage de quelque 500-600 films pour par­fois trou­ver des plans de trois se­condes...

S. B. : Et évi­dem­ment, au fur et à me­sure que l'on trou­vait – ou pas – les ex­traits dé­si­rés, il fal­lait alors chan­ger l'his­toire. Un vrai tra­vail de va-et-vient entre images et écri­ture.

R. R. : Bref, au to­tal, la concep­tion nous a pris cinq mois. Et il a fal­lu comp­ter un mois de plus pour ap­prendre à le faire sur scène.

Dès que vous tra­vaillez avec Ni­co­las An­cion, vous avez la fo­lie des gran­deurs, non? R.R.: (Il ri­gole) Pour la pe­tite anec­dote, Ni­co­las al­lait sor­tir son livre In­vi­sibles et re­muants, qu'il nous a mis dans les mains en di­sant : "Si ça vous dit, vous pou­vez en faire quelque chose"... Mais c'était écrit comme un po­lar, et donc in­adap­table pour le théâtre. Par contre, on a ap­pré­cié l'un de ses per­son­nages, une jour­na­liste qui dé­nonce une fuite des ca­pi­taux, comme en ce mo­ment, avec les Pa­ra­dise Pa­pers. L'ins­pi­ra­tion pre­mière de Block­bus­ter tient à cette ren­contre.

Connais­sez-vous les films Le Grand Dé­tour­ne­ment ou La dia­lec­tique peut-elle cas­ser des briques?, re­la­ti­ve­ment cultes?

R. R. : Oui, bien sûr, mais le dé­fi de Block­bus­ter est double par rap­port à ces films : d'abord, il s'agit d'une per­for­mance en di­rect, sans com­pro­mis sur le ré­sul­tat. L'am­bi­tion est qu'il sonne aus­si grand, et aus­si fort qu'un block­bus­ter, le tout, avec cinq per­sonnes,

Il a fal­lu voir quelque 500600 films pour par­fois des plans de 3 se­condes...

avec toute la ré­flexion et l'in­gé­nie­rie que ce­la im­plique. En­suite, on ne vou­lait pas que cette pièce soit juste une simple farce. Non, c'est une fable po­li­tique. Mais on n'est pas dupe : le pro­cé­dé reste po­tache.

C'est aus­si votre si­gna­ture : avec vous, l'hu­mour est tou­jours com­bat­tant, en­ga­gé...

R. R. : Ça re­joint la croyance que nous avons dans le monde : on nous le pré­sente comme com­plexe, mais c'est sim­ple­ment pour qu'on ne s'en oc­cupe pas. Si les pro­pos de Block­bus­ter peuvent pa­raître sim­plistes, l'hu­mour per­met de jon­gler avec les dif­fé­rentes couches de lec­ture.

Vous vous ap­puyez éga­le­ment sur une forme de bri­co­lage. Même am­bi­tieux, le Col­lec­tif Men­suel aime jouer avec des ou­tils qui le sont moins...

S. B. : Par­ti­cu­liè­re­ment ici, où l'on vou­lait op­po­ser à l'opu­lence hol­ly­woo­dienne le cô­té ar­ti­sa­nal propre à notre mé­tier. C'était une contrainte to­tale : même les mu­si­ciens s'y sont pliés, sans pou­voir uti­li­ser, par exemple, des samples élec­tro­niques, trop fa­ciles. On aime bien!

Au fi­nal, qu'est-ce que voit le pu­blic? Du théâtre? Une per­for­mance? Un ci­né-concert?

S. B. : Un peu de tout!

R. R. : Di­sons, d'abord, que c'est plus un spec­tacle qu'une pièce de théâtre.

S. B. : Une per­for­mance, même! Le pu­blic se rend compte de la dif­fi­cul­té de la chose.

R. R. : En tout cas, l'oeil du spec­ta­teur voyage en per­ma­nence entre l'écran et le pla­teau. Il est ul­tra­sol­li­ci­té. D'ailleurs, cer­tains viennent nous voir deux fois parce qu'il n'ont pas le temps de tout voir...

Sans tou­te­fois trop en ré­vé­ler, quels sont les films phares uti­li­sés pour Block­bus­ter?

S. B. : Le choix tient aux ac­teurs et ac­trices uti­li­sés. Vu que Ju­lia Ro­berts tient le rôle prin­ci­pal, Erin Bro­cko­vich re­vient quel­que­fois.

R. R. : On trouve aus­si Wall Street ou The Game pour Mi­chael Dou­glas, et 14 films avec Sean Penn! C'est d'ailleurs tou­jours amu­sant de voir se suc­cé­der des scènes sans rac­cord, où les ac­teurs n'ont plus la même coupe de che­veux, le même cos­tume et le même âge!

Kin­neks­bond - Ma­mer. Ven­dre­di à 20 h.

Newspapers in French

Newspapers from Luxembourg

© PressReader. All rights reserved.