«Ils ont créé la so­cié­té du di­manche»

LIVRE Sé­bas­tien Louis, doc­teur en his­toire à l'uni­ver­si­té du Luxem­bourg, pu­blie l'ou­vrage Ul­tras, les autres pro­ta­go­nistes du foot­ball, plon­gée pas­sion­nante dans un mou­ve­ment vieux de 50 ans.

Le Quotidien (Luxembourg) - - Sports Football - En­tre­tien avec notre jour­na­liste Ju­lien Mol­le­reau

Le 28 no­vembre, il pré­sen­te­ra son livre – qui sor­ti­ra en li­brai­rie deux jours plus tard, au prix de 42 eu­ros – aux Ro­tondes, à 18 h 30.

Comment naît la culture ul­tra en Ita­lie?

Sé­bas­tien Louis : Dans des an­nées de bou­le­ver­se­ment, en 1967/68. À un mo­ment où la jeu­nesse veut se li­bé­rer des aî­nés qui contrôlent la so­cié­té. C'est la nais­sance de la fi­gure des tee­na­gers. Avant, on pas­sait di­rec­te­ment de l'en­fance à l'âge adulte.

C'est ar­ri­vé dans les stades comme ça, d'un coup?

Les clubs de sup­por­ters ont com­men­cé à créer des sec­tions "ju­vé­niles" (NDLR : jeunes) au mo­ment où le foot s'im­pose vrai­ment, c'est-à-dire après-guerre. Contrai­re­ment à une idée ré­pan­due, avant-guerre, l'Ita­lie est plus in­té­res­sée par le cy­clisme. Mais là, il y a l'es­sor de la té­lé­vi­sion et pour la pre­mière fois, les jeunes ont du temps et de l'ar­gent. À ce mo­ment-là, l'Église et le Par­ti com­mu­niste com­mencent à se dis­pu­ter le temps libre de la so­cié­té et tous les deux vont dé­ve­lop­per la pra­tique du foot­ball. On s'en sert pour do­mi­ner un cer­tain champ so­cial. Mais au­cun de ces deux ac­teurs ne com­prend alors ce qui se passe dans les stades. Les jeunes créent leurs propres struc­tures. Ils res­tent af­fi­liés aux groupes de sup­por­ters clas­siques, mais changent leurs noms, qui de­viennent plus agres­sifs. Le "Com­man­do" naît à Mi­lan.

D'ac­cord, mais pour­quoi?

À cause du contexte his­to­rique de la fin des an­nées 60 et du dé­but des an­nées 70. On cherche à y me­ner la ré­vo­lu­tion. En Ita­lie, les néo­fas­cistes posent des bombes, les re­ven­di­ca­tions dé­butent dans les uni­ver­si­tés et gagnent les usines. Il y a une guerre lar­vée entre les ser­vices se­crets, l'ex­trême droite et l'ex­trême gauche. On est à la li­mite de la guerre ci­vile. Et au mo­ment où les jeunes, dont le quo­ti­dien est très po­li­tique, se rendent compte que la ré­vo­lu­tion est un échec, ils dé­cident de se ra­battre sur les stades, là où ce­la réus­sit, où ils im­posent au moins tem­po­rai­re­ment leurs normes. La preuve : les sup­por­ters tra­di­tion­nels s'éloignent pro­gres­si­ve­ment des vi­rages, les fa­meux "cur­vas" et laissent la place à ces jeunes. Ce fai­sant, ils créent la so­cié­té du di­manche. On peut y fu­mer, s'y dro­guer même, se battre, in­sul­ter l'autre sur­tout s'il est de la ville ri­vale… Bref, faire des choses qui ne sont pas to­lé­rées à l'ex­té­rieur. Ce n'est pas une zone de non­droit, mais plu­tôt une zone libre. Ça n'est pas une spé­ci­fi­ci­té stric­te­ment ita­lienne, ce­la…

Non. Par exemple, en An­gle­terre, c'est le mo­ment où naît aus­si le mou­ve­ment hoo­li­gan. Là, on parle aus­si de fans ra­di­caux. Ils sont en groupe et ac­ceptent l'idée de la vio­lence dans et hors du stade. C'est une école dif­fé­rente de celle des ul­tras. Et c'est en 1966 qu'elle émerge vrai­ment dans les mé­dias, quand on se rend compte que les ba­garres éclatent in­dé­pen­dam­ment du ré­sul­tat du match ou de la pres­ta­tion de l'ar­bitre. Même si en An­gle­terre, dès le XIXe siècle, on trouve trace de vio­lences entre fans de villes dif­fé­rentes ou visà-vis de la po­lice. Mais ce qui se passe en An­gle­terre im­prègne les jeunes Ita­liens.

Mais, si l'on vous suit bien, dans une ver­sion plus po­li­ti­sée?

Dans ces mou­ve­ments ul­tras, on re­trouve beau­coup d'igno­rants, mais des igno­rants qui s'ins­pirent de leur quo­ti­dien, c'est-à-dire d'une culture po­li­tique ra­di­cale, qu'elle soit de gauche ou de droite. À Vé­rone par exemple, le fon­da­teur du pre­mier groupe ul­tra rêve de bri­gades rouges, mais pour évi­ter que ce­la soit trop po­li­ti­sé, les trans­forme en bri­gades bleu et jaune, aux cou­leurs du club. À Mi­lan, on s'em­pare du sym­bole d'une di­vi­sion SS, une tête de mort, alors que les fon­da­teurs de ce mou­ve­ment ul­tra sont plu­tôt de gauche. Pour­quoi alors? Juste parce que la tête de mort est ef­frayante et pas du tout par fa­na­tisme. Ils im­portent des élé­ments po­li­tiques qu'ils vident de leur conte­nu.

Mais fi­na­le­ment, près de 50 ans plus tard, est-ce la même lo­gique à l'oeuvre que l'on re­trouve quand les fans de la La­zio uti­lisent l'image d'Anne Frank, la fixent sur des sti­ckers et les collent aux sièges de la tri­bune gé­né­ra­le­ment oc­cu­pée par leurs en­ne­mis de la Ro­ma, à qui ils ont vou­lu lais­ser un sou­ve­nir d'une fi­nesse très dis­cu­table?

Ef­fec­ti­ve­ment, c'est la même chose que dans les an­nées 70! On se trouve face à un manque de culture de la part des ga­mins qui les ont po­sés, ces sti­ckers. Pa­ra­doxa­le­ment, il y a très peu d'actes an­ti­sé­mites en Ita­lie. Bien moins qu'en France par exemple. Par contre, dans le lan­gage com­mun du sup­por­ter, le terme de "juif" est uti­li­sé de la même fa­çon, par­don­nez-moi de l'ex­pres­sion, que "nègre", "al­ba­nais"… C'est une in­sulte vi­dée de son conte­nu an­ti­sé­mite. C'est une pa­role, pas une agres­sion phy­sique même si ce­la reste très dan­ge­reux.

D'ailleurs, Rome est his­to­ri­que­ment liée au fas­cisme...

L'ex­trême droite y est très an­crée, oui. Elle a réus­si à y im­po­ser une

Je me suis re­trou­vé ré­cem­ment en In­do­né­sie, sous une ban­de­role de 50 mètres écrite… en ita­lien!

sorte de do­mi­na­tion sur les jeunes, à qui elle four­nit un mo­dèle re­belle bien plus fort que l'ex­trême gauche, qui n'y a plus de mo­dèle fort. En Ita­lie, il n'y a pas eu de prise de conscience, comme en Al­le­magne, après-guerre. Il y a un sou­ci de mé­moire his­to­rique, de ré­vi­sion­nisme, et il est en­core très nor­mal d'y trou­ver le moyen, pour les tou­ristes d'ache­ter des sou­ve­nirs à l'image de Mus­so­li­ni, dont pas mal de po­li­tiques re­ven­diquent en­core l'hé­ri­tage.

Entre les an­nées 70 et le scan­dale Anne Frank de la fin oc­tobre, donc, les choses n'ont pas énor­mé­ment chan­gé. L'ul­tra de 2017 est-il le même que ce­lui de 1970?

Le phé­no­mène en tout cas, n'a pas fait que sur­vivre : c'est dé­sor­mais un suc­cès pla­né­taire. Au fil de me re­cherches, je me suis re­trou­vé ré­cem­ment en In­do­né­sie, sous une ban­de­role de 50 mètres écrite… en ita­lien! Il faut croire que cette culture, donc, a su se re­nou­ve­ler, contrai­re­ment à d'autres comme les punks, les skin­heads… On en est à la cin­quième gé­né­ra­tion d'ul­tras! Même au Luxem­bourg, on en trouve, c'est dire!

Une ex­pli­ca­tion?

Ce­la at­tire les jeunes. On est dans une so­cié­té in­di­vi­dua­liste. Or, quels sont les en­droits où l'on re­trouve le sen­ti­ment d'ap­par­te­nir à une gé­né­ra­tion com­mune? Une tri­bune de foot reste l'un des très rares en­droits où l'on peut trou­ver, côte à côte, un fils d'ou­vrier et un fils d'avo­cat, unis par la même pas­sion d'une équipe et par la vo­lon­té de trans­gres­ser les normes d'une so­cié­té hy­per­po­li­cée. Là, même si c'est re­la­tif, on échappe à un cer­tain contrôle. Parce que l'in­ter­dit de la vio­lence, même si la ba­garre ne re­pré­sente que 1 % de l'ac­ti­vi­té des ul­tras, fas­cine. Or les ul­tras en parlent et re­mettent en cause ce mo­no­pole éta­tique dans ce do­maine.

Le mou­ve­ment a quand même failli mou­rir il y a une di­zaine d'an­nées...

Je pen­sais qu'il était presque mort en 2007, oui. Après la mort d'un po­li­cier en marge du match Ca­tane Pa­lerme, les au­to­ri­tés ont ré­agi en mul­ti­pliant les in­ter­dic­tions. D'ailleurs, les tam­bours et les mé­ga­phones le sont tou­jours. Et ils ont ins­tau­ré la carte du fan, un pas­se­port bio­mé­trique que les ul­tras ont re­je­té en bloc. L'ef­fet a été ab­so­lu­ment contre­pro­duc­tif : les stades se sont vi­dés, avec des af­fluences au même ni­veau que la France, qui n'a pour­tant pas la même culture du foot. Les au­to­ri­tés ont alors pris peur et ont aban­don­né cette carte. Les fans sont re­ve­nus. Cette culture est donc en­core forte et les vols low cost lui ont même don­né une se­conde vie. Comment ce­la ?

Les tou­ristes ont ra­me­né ça avec eux chez eux. En Afrique du Nord, à l'heure ac­tuelle, il y a une vé­ri­table ex­plo­sion du mou­ve­ment. Le mou­ve­ment ul­tra a sur­vé­cu 50 ans et de­vient un suc­cès mon­dial. On le re­trouve au Ja­pon, en Chine, en Li­bye, en Irak, aux États-Unis, en Aus­tra­lie… C'est as­sez fou. Et le mou­ve­ment, j'en suis sûr, va se trans­for­mer pour mieux sur­vivre.

«Très co­lo­rée et théâ­trale, avec un chef d'or­chestre, qui s'est im­po­sée par­tout.»

«Très folk­lo­rique, mais très vio­lente – les bar­ras bra­vas –, et des liens opaques avec les pré­si­dents de clubs.»

«Un mix entre les écoles an­glaise et ita­lienne.»

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