<< UN MÉ­LANGE EX­PLO­SIF >>

La Chambre des sa­la­riés tire la son­nette d'alarme. Avec un risque de pau­vre­té qui ne cesse de grim­per et un scé­na­rio où les plus riches sont tou­jours mieux lo­tis, la co­hé­sion so­ciale semble me­na­cée.

Le Quotidien (Luxembourg) - - Vorderseite - De notre jour­na­liste Da­vid Marques

À un mo­ment où l'éco­no­mie tourne à nou­veau à plein ré­gime, il reste ef­frayant de consta­ter que la ri­chesse créée au Luxem­bourg ne bé­né­fi­cie pas à la so­cié­té dans son en­semble. Avec un scé­na­rio où les mieux lo­tis ne cessent de de­ve­nir plus riches tan­dis que les mé­nages les plus vul­né­rables trinquent, la CSL re­doute une so­cié­té qui «s'ef­frite». Des ten­sions so­ciales avec une mon­tée des ex­tré­mismes ne se­raient pas à ex­clure.

Il prêche dans le dé­sert de­puis plus de 20 ans, d'abord comme pré­sident de l'OGBL et au­jourd'hui comme pré­sident de la Chambre des sa­la­riés. Jean-Claude Re­ding ne déses­père ce­pen­dant pas. Et hier, il a re­mis le doigt sur une plaie qui ne cesse de s'ag­gra­ver.

Chiffres à l'ap­pui, le Pa­no­ra­ma so­cial, pu­blié an­nuel­le­ment par la CSL dé­montre en ef­fet que dans le riche Grand-Du­ché les in­éga­li­tés so­ciales ne cessent de se creu­ser. «Ce phé­no­mène ne date pas d'hier et n'est éga­le­ment pas lié à la crise éco­no­mique de 2008. Ce­la fait au moins 20 ans que j'at­tire l'at­ten­tion sur cette ten­dance né­ga­tive», sou­ligne l'an­cien syn­di­ca­liste. «En­tre­temps, presque tous les par­tis po­li­tiques ont été pré­sents au gou­ver­ne­ment, mais rien n'a chan­gé», en­chaîne Jean-Claude Re­ding, qui n'a pas hé­si­té à par­ler hier d'un «mé­lange ex­plo­sif» pré­sent dans la so­cié­té luxem­bour­geoise.

«Si les in­éga­li­tés ne cessent de se creu­ser, le sen­ti­ment d'in­jus­tice mais aus­si d'in­sé­cu­ri­té so­ciale aug­mente. Les gens vont donc se mettre à cher­cher les ré­ponses dans les mou­ve­ments ex- tré­mistes de droite ou po­pu­listes, qui misent sur des so­lu­tions sim­plistes. As­sis­ter à des conflits so­ciaux se­rait en­core la consé­quence la moins dra­ma­tique», dé­taille le pré­sident de la Chambre des sa­la­riés, plu­tôt in­quiet pour la co­hé­sion so­ciale, qui reste l'un des pi­liers d'un Grand-Du­ché mul­ti­cul­tu­rel.

L'im­por­tance des trans­ferts so­ciaux

«La so­cié­té risque pour­tant de s'ef­fri­ter», met en garde JeanC­laude Re­ding après avoir as­sis­té à la pré­sen­ta­tion des prin­ci­pales conclu­sions du Pa­no­ra­ma so­cial de la CSL.

L'image dres­sée par les chiffres re­pris dans cette pu­bli­ca­tion per­met de dé­cou­vrir l'en­vers du dé­cor d'un pays qui dev­rait clô­tu­rer cette an- née 2018 avec une hausse de 3,3 % de son pro­duit in­té­rieur brut (PIB).

Cette ri­chesse créée tant par les tra­vailleurs ré­si­dents, qu'ils soient luxem­bour­geois ou pas, que par les tra­vailleurs fron­ta­liers conti­nue ce­pen­dant de pro­fi­ter aux seuls riches. «Les chô­meurs, les jeunes et les fa­milles mo­no­pa­ren­tales, les femmes en prime, restent par­mi les plus vul­né­rables», dé­plore Jean-Claude Re­ding.

Ce même constat, la CSL l'avait dé­jà éta­bli dans son avis sur le bud­get de l'État pour cette an­née 2018. Au moins, les trans­ferts so­ciaux per­mettent d'at­té­nuer les in­éga­li­tés so­ciales. «Sans ce­la, la si­tua­tion se­rait en­core beau­coup plus grave», sou­ligne l'an­cien pré­sident de l'OGBL.

Le risque de taux de pau­vre­té conti­nue à at­teindre 16,5 % de la po­pu­la­tion ré­si­dente au GrandDu­ché. La moyenne en zone eu­ro est de 17,4 %. Mais sans les trans­ferts so­ciaux, ce taux de pau­vre­té pour­rait avoi­si­ner les 45 % (voir gra­phique re­pris ci-des­sous) .« En même temps, l'efficacité des trans­ferts so­ciaux est en baisse. Si par le pas­sé, ce­la a per­mis de ré­duire le risque de pau­vre­té de 14 points, on n'est au­jourd'hui plus qu'à 10 points», com­plète Fé­lix Mar­tins de Bri­to, de la CSL.

Cette hausse conti­nue du risque de pau­vre­té est di­rec­te­ment liée au phé­no­mène sui­vant : les per­sonnes les mieux lo­ties conti­nuent de ga­gner en re­ve­nu tan­dis que les plus pauvres voient leur si­tua­tion stag­ner. «Il s'agit d'une réa­li­té in­ac­cep­table dans un pays qui crée quand même pas mal de ri­chesses», in­siste Jean-Claude Re­ding.

On passe pra­ti­que­ment du simple au double, se­lon les chiffres ana­ly­sés par la CSL. «Les bas sa­laires aug­mentent de près de 36 % entre 2000 et 2015, tan­dis que l'aug­men­ta­tion est d'en­vi­ron 53 % pour le sa­laire mi­ni­mum et de 62 % pour les hauts sa­laires», in­dique le Pa­no­ra­ma so­cial dans le cha­pitre consa­cré aux in­éga­li­tés sa­la­riales.

Dif­fé­rence entre les élec­teurs et les autres?

Pour la CSL, il est urgent que le camp po­li­tique s'at­taque en­fin de ma­nière concrète à ces in­éga­li­tés qui ne cessent de se creu­ser, et ce in­dé­pen­dam­ment de la na­tio­na­li­té des per­sonnes concer­nées. «On peut conti­nuer à igno­rer ce fait et per­sis­ter à faire la dif­fé­rence entre ceux qui ont le droit de vote et les autres. Mais la pro­blé­ma­tique ne va pas ces­ser de s'ag­gra­ver», lance le pré­sident de la CSL. Il se­rait donc grand temps que le camp po­li­tique co­opère plus étroi­te­ment avec des ins­ti­tu­tions qui représentent à la fois les tra­vailleurs luxem­bour­geois et étran­gers. «La Chambre des sa­la­riés mais aus­si les syn­di­cats OGBL et LCGB sont pré­des­ti­nés à jouer ce rôle», in­dique Jean-Claude Re­ding.

Il a hâte de dé­cou­vrir quelles se­ront les pro­po­si­tions des par­tis dans leurs pro­grammes élec­to­raux res­pec­tifs. Un autre ren­dez-vous d'en­ver­gure au­ra lieu dès mar­di pro­chain avec la dé­cla­ra­tion sur l'état de la Na­tion du Pre­mier mi­nistre, Xa­vier Bet­tel (DP).

Au­cun ap­pel no­mi­na­tif n'a été lan­cé hier, mais entre les lignes, la CSL n'au­rait pas pu être plus claire. Il reste à es­pé­rer que les res­pon­sables po­li­tiques vont aus­si se pen­cher sur les tra­vers d'une crois­sance éco­no­mique ga­lo­pante, qui ne pro­fite mal­heu­reu­se­ment pas à tout le monde.

Les res­pon­sables de la CSL, au­tour de Jean-Claude Re­ding (2e à par­tir de la d.), tirent la son­nette d'alarme.

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