La peur d'une guerre de re­li­gion

UKRAINE L'Église or­tho­doxe ukrai­nienne est de­ve­nue in­dé­pen­dante de Mos­cou après une dé­ci­sion du pa­triar­cat de Cons­tan­ti­nople. Sur le ter­rain, les fi­dèles risquent de se di­vi­ser et de s'af­fron­ter.

Le Quotidien (Luxembourg) - - Monde -

Cette dé­ci­sion his­to­rique met fin à 332 an­nées de tu­telle re­li­gieuse russe en Ukraine, mais pose la ques­tion de l'ave­nir de mil­lions de croyants dans ce pays.

La dé­ci­sion jeu­di du pa­triar­cat de Cons­tan­ti­nople de re­con­naître en Ukraine une Église in­dé­pen­dante de la tu­telle de Mos­cou a ra­vi­vé les craintes de troubles dans ce pays dé­jà meur­tri par une guerre dans l'Est sé­pa­ra­tiste. «Il s'agit d'un évé­ne­ment his­to­rique, mais qui re­cèle po­ten­tiel­le­ment de gros pro­blèmes», ré­sume un haut res­pon­sable ukrai­nien is­su du sec­teur de la sé­cu­ri­té d'État sous cou­vert de l'ano­ny­mat.

Tous gardent en mé­moire le sou­ve­nir dou­lou­reux de l'an­née 2014, quand des mou­ve­ments d'in­sur­rec­tion pro-russe sou­te­nus par Mos­cou ont écla­té dans l'est et le sud de l'Ukraine, puis se sont trans­for­més en ré­bel­lion ar­mée. Le conflit entre les deux Églises or­tho­doxes, l'une fi­dèle à Mos­cou et l'autre qui suit le pa­triar­cat de Kiev, s'ins­crit dans un feuilleton de ten­sions ex­trêmes entre les deux voi­sins.

Les fi­dèles ap­pe­lés à dé­fendre leur Église

Tout a dé­bu­té avec le sou­lè­ve­ment du Maï­dan à l'hi­ver 2013/2014 qui a por­té des pro-oc­ci­den­taux au pou­voir en Ukraine, sui­vi par l'an­nexion de la Cri­mée par la Rus­sie et par une guerre avec les sé­pa­ra­tistes qui a fait plus de 10 000 morts. Après l'an­nonce de la re­con­nais­sance d'une Église in­dé­pen­dante en Ukraine, le pa­triar­cat de Mos­cou a dé­non­cé un «schisme» et mis en garde contre «des consé­quences ex­trê­me­ment graves». L'Église or­tho­doxe russe a dit craindre des ac­tions, de force ou en jus­tice, vi­sant à lui re­ti­rer le contrôle des églises et mo­nas­tères qui lui sont af­fi­liés en Ukraine. Cer­tains prêtres ont dé­jà ap­pe­lé leurs fi­dèles à se te­nir prêts à dé­fendre leurs sanc­tuaires.

Le mi­nistre russe des Af­faires étran­gères, Ser­gueï La­vrov, a af­fir­mé que la dé­ci­sion du pa­triar­cat de Cons­tan­ti­nople était une «pro­vo­ca­tion» sou­te­nue di­rec­te­ment par Wa­shing­ton, dans une in­ter­view pu­bliée ven­dre­di sur le site in­ter­net du mi­nis­tère. De son cô­té, le Krem­lin a pré­ve­nu que Mos­cou n'hé­si­te­rait pas à «pro­té­ger les in­té­rêts des or­tho­doxes» en Ukraine si les au­to­ri­tés du pays ne par­ve­naient pas à «main­te­nir la si­tua­tion sous contrôle et dans le cadre de la lé­ga­li­té». Cette pro­tec­tion se fe­ra par des moyens «ex­clu­si­ve­ment po­li­tiques et di­plo­ma­tiques», a pré­ci­sé Dmi­tri Pes­kov, le porte-pa­role du Krem­lin. Les pro­pos du Krem­lin n'ont rien de ras­su­rant pour Kiev, Mos­cou s'étant dé­jà ser­vi de l'ar­gu­ment de la pro­tec­tion des Russes et rus­so­phones à l'étran­ger pour an­nexer la pé­nin­sule ukrai­nienne de Cri­mée en mars 2014, puis pour jus­ti­fier son sou­tien aux sé­pa­ra­tistes de l'est de l'Ukraine. Les au­to­ri­tés ukrai­niennes ont es­sayé de se mon­trer ras­su­rantes après l'an­nonce de la dé­ci­sion de Cons­tan­ti­nople. Le pré­sident Pe­tro Po­ro­chen­ko, qui avait pour­tant qua­li­fié l'Église du pa­triar­cat de Mos­cou de «me­nace pour la sé­cu­ri­té na­tio­nale», a pro­mis que le gou­ver­ne­ment res­pec­te­ra le choix de ceux qui dé­ci­de­ront de res­ter loyaux à l'Église russe. Le pa­triarche ukrai­nien, Fi­la­ret, a de son cô­té dé­cla­ré que l'uni­fi­ca­tion des Églises en Ukraine de­vra se faire «sans vio­lence». Pe­tro Po­ro­chen­ko a par avance ac­cu­sé le Krem­lin de vou­loir «lan­cer une guerre re­li­gieuse en Ukraine» et qua­li­fié d'«agents de Mos­cou» ceux qui ap­pellent à «sai­sir des mo­nas­tères ou des églises ».« Les Russes vont ten­ter de dé­sta­bi­li­ser la si­tua­tion en uti­li­sant à cette fin l'ex­trême droite ukrai­nienne», pré­cise le haut res­pon­sable de la sé­cu­ri­té sous cou­vert de l'ano­ny­mat. L'Église du pa­triar­cat de Mos­cou dis­pose en Ukraine du plus grand nombre de pa­roisses (plus de 12 000), mais le pa­triar­cat de Kiev compte le plus grand nombre de fi­dèles, se­lon les son­dages. L'une des ques­tions les plus sen­sibles est dé­sor­mais de sa­voir à quelle Église se­ront rat­ta­chées les laures, ces grands mo­nas­tères or­tho­doxes, dont les plus sym­bo­liques sont la laure de Kie­vo-Pet­chersk dans la ca­pi­tale et celle de Pot­chaïv, ac­tuel­le­ment toutes les deux rat­ta­chées au pa­triar­cat de Mos­cou. Les au­to­ri­tés «as­surent qu'il n'y au­ra pas de re­cours à la force, mais com­ment pré­voient-elles alors de trans­fé­rer nos églises et lo­caux à d'autres?», s'est in­quié­té au­près de l'ar­che­vêque Kli­ment Vet­che­ria, porte-pa­role de l'Église loyale à Mos­cou.

Des Ukrai­niens se sont réunis ven­dre­di soir dans le centre de Kiev pour cé­lé­brer la dé­ci­sion du pa­triar­cat de Cons­tan­ti­nople. Ils ont trin­qué avec du Ka­gor, vin rouge uti­li­sé comme vin de messe chez les or­tho­doxes.

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