Dé­sa­cra­li­ser l’en­rô­le­ment for­cé

Tageblatt (Luxembourg) - - Geschichte - Vin­cent Ar­tu­so

Dans le li­v­re L’In­cor­po­ra­ti­on de force dans les ter­ri­toires

an­nexés par le IIIe Reich ce su­jet est pour la pre­miè­re fois ab­or­dé d’un po­int de vue his­to­ri­que, au ni­veau eu­ro­péen. La re­cher­che com­mence à re­mett­re en ques­ti­on les dis­cours con­for­mis­tes qui avai­ent vu le jour dans tous les ter­ri­toires an­nexés il­lé­ga­le­ment par le Troi­siè­me Reich.

Par­ler de ta­bou lorsqu’il est ques­ti­on de la Deu­xiè­me Gu­er­re mon­dia­le relè­ve du réfle­xe, voi­re d’une cer­tai­ne for­me de fai­néan­ti­se in­tel­lec­tu­el­le. Ce n’est pas for­cé­ment faux, mais c’est flou. Si le thè­me de la col­la­bo­ra­ti­on a été re­fou­lé pen­dant des dé­cen­nies ce n’est pas for­cé­ment par­ce qu’il était ta­bou, mais par­ce qu’il ne ca­d­rait pas avec le ré­cit con­sen­su­el, pa­trio­tique, of­fi­ciel des an­nées de gu­er­re. Il était hors su­jet en quel­que sor­te. La mê­me cho­se est valable pour les as­pects les plus sub­ver­sifs de la ré­sis­tan­ce qui, eux aus­si, fu­rent pas­sés sous si­lence. En­fin, s’il y a bi­en un cha­pit­re im­portant de l’his­toire de la Deu­xiè­me Gu­er­re mon­dia­le qui, de­pu­is des dé­cen­nies, est res­té fi­gé dans un dis­cours con­sen­su­el, c’est l’en­rô­le­ment for­cé.

Evi­dem­ment il ne s’agit pas là d’un phé­nomè­ne pu­re­ment lu­xem­bour­geois, com­me le rap­pel­le un li­v­re qui, pour la pre­miè­re fois ab­or­de le su­jet d’un po­int his­to­ri­que et trans­na­tio­nal: L’In­cor­po­ra­ti­on de force dans les ter­ri­toires an­nexés par le IIIe Reich.1 L’ouvra­ge est pa­ru il y a peu, bi­en qu’il s’agis­se des ac­tes d’un col­lo­que qui a lieu en Al­sace en 2012, réu­nis­sant des his­to­ri­ens venant du Lu­xem­bourg, de Bel­gi­que, de Fran­ce, d’Al­le­ma­gne, de Po­lo­gne et de Sl­o­vé­nie. Les tex­tes ont été réu­nis par Frédé­ric Stroh et Peter Quad­flieg. Ce der­nier avait déjà com­pa­ré il y a quel­ques an­nées, dans son pas­si­onnant mé­moi­re de Mas­ter, l’at­ti­tu­de des sol­dats lu­xem­bour­geois avec cel­le des re­cru­es ori­gi­nai­res d’Eu­pen-Mal­médy. Par­mi les cont­ri­bu­ti­ons il y en a une sur la mé­moi­re de l’en­rô­le­ment for­cé au Lu­xem­bourg, écri­te par l’his­to­ri­en­ne Eva Klos qui, il y a quel­ques se­mai­nes a bril­lam­ment dé­fen­du une thè­se sur ce mê­me su­jet à l’Uni­ver­sité du Lu­xem­bourg. Les ter­ri­toires dont il est ques­ti­on dans l’ouvra­ge ont tous pour po­int com­mun d’avoir été an­nexés de fait par l’Al­le­ma­gne na­zie – c’est-à-dire il­lé­ga­le­ment aux yeux du droit in­ter­na­tio­nal: l’Ou­est de la Po­lo­gne et le Nord de la Sl­o­vé­nie, les dé­par­te­ments français du Haut et du Bas-Rhin ain­si que de la Mo­sel­le, le Gran­dDu­ché de Lu­xem­bourg et la mar­ge ori­en­ta­le de la Bel­gi­que. Ces ré­gi­ons se dis­tin­guai­ent par leurs sta­tuts et leurs re­la­ti­ons his­to­ri­ques et ad­mi­nis­tra­ti­ves à l’Al­le­ma­gne: le Lu­xem­bourg était un Etat in­dé­pen­dant, l’Al­sace-Mo­sel­le avait déjà con­nu l’al­ter­nan­ce ent­re Pa­ris et Berlin, les can­tons d’Eu­pen-Mal­médy avai­ent ap­par­tenu au royau­me de Prus­se jus­qu’à la Pre­miè­re

Gu­er­re mon­dia­le, etc.

Cet­te di­ver­sité se re­trouve dans l’at­ti­tu­de des en­rôlés. En Sl­o­vé­nie, 39.000 jeu­nes gens fu­rent ap­pelés, mais ri­en qu’ent­re les mois d’avril et d’oc­tob­re 1944, pres­que 14.000 mo­bi­li­sa­bles re­joi­g­ni­rent les unités de par­tis­ans. Au Lu­xem­bourg, en Mo­sel­le ou en Al­sace, près d’un in­cor­po­ré sur cinq fi­nit par dé­ser­ter. En re­van­che seuls 26 des quel­que 8.000 con­scrits d’Eu­pen-Mal­médy firent de mê­me. Une pro­por­ti­on in­fi­me, com­pa­ra­ble à cel­le des sol­dats de l’Alt­reich. Quant aux Po­lo­nais de la DVL 3, ils n’étai­ent pas for­cé­ment con­sidé­rés com­me des sol­dats de deu­xiè­me ord­re. Cer­ta­ins rap­ports van­tai­ent mê­me leur fia­bi­lité et leur cou­ra­ge.

Il sem­ble­rait donc que qua­li­fier de „for­cée“l’in­cor­po­ra­ti­on est dans cer­ta­ins cas in­a­déquat, voi­re abu­sif. Le pre­mier mé­ri­te du li­v­re est qu’il per­met d’ent­re­voir une lar­ge gam­me d’at­ti­tu­des ent­re ces deux pô­les que sont la ré­sis­tan­ce et la col­la­bo­ra­ti­on. Le deu­xiè­me est qu’il éclai­re les pro­ces­sus mé­mo­ri­els en oeu­vre dans cha­cun des pays con­cer­nés – aus­si bi­en ceux au­x­quels les an­ci­ens in­cor­po­rés de force fu­rent con­fron­tés que ceux qu’ils con­stru­i­si­rent eux-mê­mes.

Com­me l’écrit Peter Quad­flieg, la tra­gé­die his­to­ri­que qui unit tous ces hom­mes („die ver­bin­den­de, his­to­ri­sche Tra­gik“) ré­si­de dans le fait „dass die­se Ve­te­ra­nen […] sich nach dem Krieg ei­ner durch die Be­frei­ung pa­trio­tisch auf­ge­la­de­nen Mehr­heits­ge­sell­schaft ge­gen­über­sa­hen und recht­fer­ti­gen muss­ten“. C’est dans l’an­ci­en Bloc de l’Est que leur si­tua­ti­on fut la plus dif­fi­ci­le. En Ré­pu­bli­que po­pu­lai­re de Po­lo­gne ou dans la Ré­pu­bli­que so­cia­lis­te fédé­rée de Sl­o­vé­nie la sim­ple évo­ca­ti­on de l’in­cor­po­ra­ti­on de force était in­ter­d­i­te. A l’Ou­est, ceux qui avai­ent por­té l’uni­for­me al­le­mand du­rent aus­si fai­re face à la mé­fi­an­ce de leurs com­pa­trio­tes. Pour triom­pher de cel­le-ci, fai­re va­loir leurs droits et ob­tenir des ré­pa­ra­ti­ons de la Ré­pu­bli­que fédé­ra­le d’Al­le­ma­gne, les as­so­cia­ti­ons qui se for­mè­rent dès la li­bé­ra­ti­on dans les ter­ri­toires oc­ci­den­taux ad­op­tè­rent des dis­cours vic­timai­res et pa­trio­ti­ques.

Au Lu­xem­bourg, la si­tua­ti­on était un peu dif­fé­ren­te par­ce que le pays tout en­t­ier avait été so­u­mis au mê­me ré­gime d’oc­cupa­ti­on. Mais là aus­si les an­ci­ens „en­rôlés de force“avai­ent à co­eur de fai­re re­con­naît­re leurs sa­cri­fices et ré­cla­mai­ent un sta­tut si­mi­lai­re à ce­lui des ré­sis­tants. Au fi­nal, leur his­toire fut in­té­grée dans le grand ré­cit na­tio­nal qui avait pour but de ra­me­ner la con­cor­de dans un pays pro­fon­dé­ment di­vi­sé par la gu­er­re. Or, la ma­niè­re dont ce­la a eu lieu m’a in­spi­ré quel­ques réfle­xi­ons sur ce ré­cit na­tio­nal que je so­u­hai­te par­ta­ger ici.

Si ce grand ré­cit, ce mas­ter nar­ra­ti­ve, peut-êt­re qua­li­fié de my­the, ce n’est pas seu­le­ment par­ce qu’il avait une vo­ca­ti­on édi­fi­an­te, mais aus­si par­ce qu’il re­po­se sur un sché­ma fa­mi­lier à une po­pu­la­ti­on qui, il y a en­co­re deux, trois dé­cen­nies, était pro­fon­dé­ment im­pré­g­née de cul­tu­re et de tra­di­ti­ons chré­ti­en­nes. En ef­fet dans ce ré­cit, les Lu­xem­bour­geois étai­ent re­pré­sen­tés com­me les Hé­breux dans l’An­ci­en Tes­ta­ment: un tout pe­tit peup­le, con­sci­ent de sa sin­gu­la­rité, qui ré­sis­ta au Reich na­zi, équi­va­lent mo­der­ne des em­pi­res égyp­ti­en, as­sy­ri­en, grec ou ro­main et qui fi­nit par triom­pher en sa­cri­fi­ant une par­tie de ses fils.

Des ex­pres­si­ons com­me „Dé­por­tés mi­li­taires“, „Ons Jon­gen“et bi­en sûr „Les Sa­cri­fiés“in­di­quent que la fi­gu­re de l’en­rôlé de force, tel­le qu’el­le fut con­strui­te des an­nées 1940 aux an­nées

2000, est in­spi­rée d’un mo­dè­le qu’on re­trouve à plu­sieurs endroits dans la Bi­b­le: le fils aî­né of­fert en sa­cri­fice. Hé­ro­de, ce col­la­bo­ra­teur des Ro­mains, or­don­ne l’as­sas­si­nat de tous les en­fants de moins dou­ze ans vi­vant à Beth­léem; la di­xiè­me plaie que Dieu abat sur les Egyp­ti­ens afin qu’ils li­bè­rent son peup­le, est la mort de tous leurs aî­nés; dans un pas­sa­ge an­té­ri­eur, ce mê­me Dieu met à l’épreuve la dé­vo­ti­on d’Abra­ham en ré­cla­mant de lui qu’il lui sa­cri­fie Isaac, son fils aî­né. Le mot hé­breu pour dé­si­gner un tel sa­cri­fice est „ho­lo­caus­te“.

De ce po­int de vue, il n’est pas in­in­téres­sant de savoir que la pre­miè­re fois que le ter­me gé­no­ci­de fut uti­li­sée dans un dé­bat à la Cham­bre des dé­pu­tés, ce fut en re­la­ti­on avec l’en­rô­le­ment for­cé. Com­me l’a re­le­vé Lau­ra Hil­bert, une étu­di­an­te de l’Uni­ver­sité du Lu­xem­bourg, dans son mé­moi­re de Mas­ter, le dé­pu­té so­cia­lis­te Ro­main Fan­del dé­cla­ra le 25 jan­vier 1961 que „l’en­rô­le­ment for­cé des jeu­nes Lu­xem­bour­geois à la Wehr­macht n’était aux yeux et ent­re les mains de nos of­fen­seurs que l’in­stru­ment dia­bo­li­que dont ils se ser­vai­ent pour ex­ter­mi­ner la pe­ti­te na­ti­on lu­xem­bour­geoi­se“.

Près d’un de­mi-siè­cle plus tard, le temps est venu de dé­sa­cra­li­ser le su­jet et de l’ou­vr­ir à la re­cher­che his­to­ri­que. Le chan­tier est d’ores et déjà ou­vert, com­me le prouve la thè­se d’Eva Klos. 12.000 jeu­nes Lu­xem­bour­geois ont été en­rôlés dans les forces ar­mées du Troi­siè­me Reich, ils avai­ent des mo­ti­va­tions et des pro­fils très di­vers et connu­rent des par­cours forts dif­fér­ents.

Tous ceux qui dé­ser­tai­ent n’étai­ent pas for­cé­ment des pa­trio­tes ni tous ceux qui com­bat­tai­ent – et qui ont par­fois été com­pli­ces de cri­mes de gu­er­re ou cont­re l’hu­ma­nité – ob­li­ga­toire­ment des pro-na­zis. Il est temps de s’y in­téres­ser, tout com­me il est temps de s’in­téres­ser à un aut­re su­jet qua­si­ment aban­don­né par la re­cher­che: 3 à 4.000 réfrac­taires ont été cachés et nour­ris dans un tout pe­tit pays de 2.500 km2, au nez et à la bar­be de l’oc­cup­ant. Il s’agit là du plus grand fait d’ar­me de la ré­sis­tan­ce au Lu­xem­bourg et pour­tant, jus­qu’à au­jourd’hui, au­cu­ne étu­de di­g­ne de ce nom n’a été pu­bliée à ce su­jet.

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