Une en­fant es­seu­lée

FILM Fan­ti­ne Har­du­in dans une fa­mil­le név­ro­sée

Tageblatt (Luxembourg) - - Cinéma - Co­rin­ne Le Brun

Actri­ce de­pu­is l’âge de huit ans, la jeu­ne Bel­ge est à l’af­fi­che de „Hap­py End“de Micha­el Ha­n­eke, ac­tu­el­le­ment pro­gram­mé au ci­né­ma Uto­pia. Fan­ti­ne Har­du­in joue un rô­le cen­tral: Eve, fil­le de par­ents di­vor­cés. El­le tue son hams­ter, pu­is plon­ge sa mè­re dans le co­ma, à coups de tran­quil­li­sants. D’em­blée, le film s’ou­vre sur des scè­nes gla­cia­les, mons­tru­eu­ses. „Eve ne vou­lait pas vrai­ment tu­er sa mè­re. El­le vou­lait lui fai­re du mal, tes­ter sa hai­ne“, ex­pli­que cal­me­ment Fan­ti­ne Har­du­in. Dés­em­pa­ré, son pè­re (Ma­thieu Kas­so­vitz) em­mè­ne Eve dans sa prop­re fa­mil­le à Ca­lais.

L’ado­lescen­te dé­cou­vre son grand-pè­re (Je­an-Lou­is Trin­ti­gnant) qui vi­ent de ra­ter sa ten­ta­ti­ve de sui­ci­de, sa tan­te (Isa­bel­le Hup­pert), la chef de la tri­bu, femme de tête qui veut al­ler de l’avant et sau­ver l’en­tre­pri­se fa­mi­lia­le dé­cli­nan­te, son cou­sin al­coo­li­que …

Ils se par­lent mais s’igno­rent. Ils se croi­sent. Ils co­ha­bi­tent. Nor­mal, la de­meu­re de grands bour­geois est gran­de. L’électri­cité est pal­pa­ble dans le si­lence as­sour­dis­sant, in­sou­ten­able. La colè­re est re­te­nue, les in­sul­tes prêtes à fu­ser. Le pa­pa d’Eve a déjà re­fait sa vie avec Anaïs (l’actri­ce bel­ge Lau­ra Ver­lin­den) et en a une aut­re à côté. Au mi­lieu, Eve con­temp­le le dé­sast­re. El­le évo­lue dans un champ de rui­nes. Com­ment s’en sor­tir quand on en­t­end que per­son­ne ne par­le à per­son­ne?

Le vi­sa­ge lis­se qua­si im­pas­si­ble, sou­vent mu­et­te, ech­to­plas­mi­que, Eve déam­bu­le dans sa fa­mil­le pa­ter­nel­le qu’el­le con­naît à pei­ne. Une om­bre pour­tant lu­mi­neu­se que son pè­re et sa tan­te re­gar­dent dis­trai­te­ment. Ici, la fa­mil­le se fait le re­flet d’un mon­de lis­se, où tout n’est que neu­tra­lité ap­pa­ren­te et men­son­ge. La vas­te de­meu­re est om­ni­pré­sen­te, hos­ti­le, en­fer­man­te. De­hors, la mer du Nord, des ré­fu­giés de Ca­lais, un réel tout aus­si étran­ger.

Du haut de ses dou­ze ans – el­le en avait dix lors du tour­na­ge –, Fan­ti­ne Har­du­in ra­con­te sa „for­mi­da­ble aven­ture au­près des gran­des per­son­nes“. Sa voix est claire, son es­prit vif. „Le rô­le d’Eve est très dur. Dans la vraie vie, je su­is plu­tôt gaie, tout le con­trai­re de mon per­son­na­ge“, ajou­te la jeu­ne actri­ce, ras­su­rée et ras­suran­te. „Evi­dem­ment, j’étais un peu dé­bous­so­lée par tant de du­re­té et en mê­me temps je sais que cet­te fa­mil­le-là re­pré­sen­te ce qu’on vit main­ten­ant. Cha­cun voit ses pro­pres pro­b­lè­mes sans se préoc­cup­er des his­toires des au­tres. C’est hor­ri­b­le. La con­ver­sa­ti­on ent­re Eve et son grand-pè­re est la seu­le scè­ne où deux per­son­nes com­mu­ni­quent, part­agent leurs pro­b­lè­mes.“

Le sui­ci­de, la mort rô­dent dans cet­te fa­mil­le dy­na­mitée. „Je su­is en­co­re jeu­ne pour com­prend­re ce­la. Tout le mon­de a peur de la mort, mais j’es­saie de ne pas trop y pen­ser, je veux pro­fi­ter de la vie. Je gran­dis dans une fa­mil­le joy­eu­se et sou­dée.“Une aisance qui sem­ble in­née à l’écran, si l’on ne te­n­ait pas comp­te de tou­tes ses heu­res de tra­vail pas­sées sur le pla­teau. Le ci­né­ma, une cour de ré­créa­ti­on?

Micha­el Ha­n­eke, poin­til­leux et exi­ge­ant

Micha­el Ha­n­eke, poin­til­leux, exi­ge­ant, de­man­dait à Fan­ti­ne sim­ple­ment de … jou­er. „Il m’ex­pli­quait ce qui se pas­se dans la tête d’Eve, ce qu’el­le res­sent, com­ment el­le se dé­place. Avec ses no­ti­ons de psy­cho­lo­gie, je me su­is mi­se dans la peau d’Eve.“Après le clap, Fan­ti­ne se trans­for­me, el­le est Eve, une en­fant es­seu­lée.

Fan­ti­ne ra­con­te aus­si sa gran­de con­ni­vence avec Je­an-Lou­is Trin­ti­gnant: „C’est un an­ge, il est su­per gen­til. La pre­miè­re fois que je l’ai ren­con­tré il m’a dit 'tu ver­ras, je su­is le pi­re ac­teur de l’Eu­ro­pe'. Il m’a di­rec­te­ment mi­se à l’ai­se. Avant le tour­na­ge, j’avais vu 'Amour' (NDLR: de Micha­el Ha­n­eke avec Je­an-Lou­is Trin­ti­gnant), j’étais stres­sée de ne pas êt­re à la hau­t­eur. Mon pa­pa m’a ac­com­pa­gnée pen­dant le tour­na­ge. Il me di­sait quand je jouais faux. Il m’a beau­coup ai­dée. Le soir, après le tour­na­ge, je ne me re­trou­vais pas seu­le.“

Fan­ti­ne Har­du­in s’est déjà il­lus­trée sous les pro­jec­teurs. Née à Mou­scron, en Bel­gi­que, le 23 jan­vier 2005, Fan­ti­ne s’in­itie très tôt aux jo­ies de la scè­ne. Avec son pè­re, el­le crée un nu­mé­ro de men­ta­lis­me. Les tour­na­ges s’en­chaî­nent: „Ta­ram Ta­ram­bo­la“, deux épi­so­des de la sé­rie „En­gre­na­ge“, „Les nou­vel­les aven­tures d’Ala­din“, „Le voya­ge de Fan­ny“de Lo­la Doil­lon.

Après „Hap­py End“, el­le a déjà tour­né un aut­re film, un se­cond rô­le aux côtés de Ro­main Du­ris dans „Dans la bru­me“de Da­ni­el Ro­by qu’on dev­rait dé­cou­vr­ir dans quel­ques mois. Pour l’heu­re, el­le ter­mi­ne le tour­na­ge d’„Amin“, le nou­veau film de Phil­ip­pe Fau­con, aux côtés d’Em­ma­nu­el De­vos. Et pen­dant les pro­ch­ai­nes va­can­ces de Pâques, la pe­ti­te Fan­ti­ne, se­ra aux côtés de Ja­mes Thier­rée dans „Ou­est“et dans deux épi­so­des de la sai­son deux de la sé­rie bel­ge „En­n­emi pu­b­lic“. Les pieds sur terre, Fan­ti­ne a re­trou­vé les bancs de l’éco­le se­con­dai­re et dé­bu­te les cours de théât­re à Mou­scron.

„Le vi­sa­ge lis­se qua­si im­pas­si­ble, sou­vent mu­et­te“: Fan­ti­ne Har­du­in dans le rô­le d’Eve

Newspapers in German

Newspapers from Luxembourg

© PressReader. All rights reserved.