Cloo­ney au pays des ra­cis­tes

CRITIQUE „Su­bur­bi­con“, un „Far­go“gon­flé qui ver­se dans la su­ren­chè­re

Tageblatt (Luxembourg) - - Kino - Jeff Schin­ker

Ge­or­ges Cloo­ney s’in­cli­ne de­vant les frè­res Co­en – son film „Su­bur­bi­con“part sur de bon­nes in­ten­ti­ons pour fi­nir en un pas­ti­che gon­flé de „Far­go“. A force de trop s’in­cli­ner, l’oeu­vre du cé­lèb­re co­mé­di­en se pré­sen­te tout en cour­ba­tu­res. L’amour de Cloo­ney pour les frè­res Co­en est ré­ci­pro­que mais cru­el. De­pu­is tou­jours, les frè­res Co­en uti­li­sent Cloo­ney pour le rô­le du bouf­fon – et Cloo­ney s’en don­ne à co­eur de jo­ie, s’au­to­paro­di­ant dans à peu près tous les per­son­na­ges que les frè­res Co­en lui ont écrit, que ce soit le bel­lât­re adul­té­rin dans „Burn Af­ter Rea­ding“ou le ba­gnard se­mant des boî­tes de gel pour gar­der une coif­fe par­fai­te dans „O Bro­ther, Whe­re Art Thou?“.

Dans „Su­bur­bi­con“, la col­la­bo­ra­ti­on s’opè­re en sens in­ver­se, puis­que Cloo­ney s’em­pa­re d’un scé­na­rio écrit par les frè­res Co­en en 1986. Le film se dé­roule dans les an­nées 50 dans une sor­te de fau­bourg pa­ra­di­sia­que agité par l’ap­pa­ri­ti­on d’une fa­mil­le afro­amé­ri­cai­ne.

Ce re­tour du re­fou­lé ra­cis­te collec­tif s’ac­com­pa­gne d’un thriller cen­tré au­tour de la fa­mil­le des Lodge, qui se fait cam­brio­ler un soir, alors qu’el­le se trouve dans la mai­son. A la sui­te de cet ac­te de vio­lence, la mè­re du jeu­ne Ni­cky meurt et la tan­te Mar­ga­ret, so­eur ju­mel­le de Ro­se Lodge, dé­mé­na­ge sous le toit fa­mi­li­al. Pour­tant, l’on sent vi­te le coup mon­té (at­ten­ti­on: spoi­ler!) par le pè­re Gard­ner Lodge (Matt Da­mon) et la tan­te (Julianne Moore) et c’est à tra­vers la per­spec­tive de Ni­cky qu’on nous ré­vè­le peu à peu une escro­que­rie ma­ni­gan­cée par deux per­son­na­ges très peu fu­tés (voi­là, c’est à ce mo­ment qu’on plon­ge dans du vrai sousFar­go).

C’est dans la mi­se en scè­ne que le bât bles­se, puis­que Cloo­ney ne par­vi­ent que ra­re­ment à trou­ver le ton jus­te pour ra­con­ter cet­te his­toire en soi tra­gi­que. L’in­dé­cida­bi­lité du film dé­voi­le ses vrai­es fai­bles­ses, tant il oscil­le con­stam­ment ent­re tra­gé­die et co­mé­die. Du coup, le spec­ta­teur, cen­sé com­pa­tir avec le sort du jeu­ne Ni­cky – et il le fait, par mo­ments – est con­stam­ment ex­pul­sé de cet­te em­pa­thie à cau­se d’une su­ren­chè­re de vio­lence gro­tes­que dont les frè­res Co­en ont le se­cret de­pu­is au moins la scè­ne du broy­eur de „Far­go“.

On re­trouve ain­si des frag­ments de style im­por­tés tout droit de l’uni­vers des frè­res Co­en: les scè­nes de mas­sa­cre – un per­son­na­ge qui se fait tu­er à coups de club de golf, club que le tu­eur ne par­vi­ent en­sui­te plus à ex­trai­re du corps –, les morts aus­si ab­sur­des que ra­pi­des – un ac­ci­dent de voi­tu­re rap­pel­le ce­lui de Sy dans „Se­rious Man“– et les pra­ti­ques éro­ti­ques ri­di­cu­les – à un mo­ment, Ni­cky dé­cou­vre son pè­re en train de prend­re en le­v­ret­te sa tan­te, ten­ant en sa main une raquet­te de ten­nis dé­tour­née à des fins de fes­sée –, tous ces élé­ments sont com­me im­por­tés di­rec­te­ment, à la fois dans le co­mi­que de si­tua­ti­on, la por­tée phi­lo­so­phi­que – l’ab­sur­dité et la cru­au­té des hom­mes – et leur mi­se en scè­ne, d’un tas de films des frè­res Co­en.

En en­chaî­nant ain­si les hom­mages, le film s’ou­blie un peu luimê­me, la mi­se en scè­ne de­vi­ent par mo­ments par­es­seu­se, la ban­de-son l’il­lus­trant pè­che par un sou­li­gne­ment ex­ces­sif, di­ri­ge­ant par trop le spec­ta­teur vers ce qu’il est cen­sé res­sen­tir, et le mo­teur nar­ra­tif, une fois que l’étau se res­ser­re, tourne un peu trop à vi­de, se con­tente d’en­chaî­ner les scè­nes de mas­sa­cre.

Ce­ci est d’au­tant plus dom­mage qu’il y a des mo­ments de grâce, notam­ment au cours d’une scè­ne où Gard­ner et Mar­ga­ret sont in­vités par la po­li­ce à iden­ti­fier les cri­mi­nels. Le spec­ta­teur, em­bras­sant d’ab­ord la vi­si­on – fal­si­fiée – de Gard­ner et de Mar­ga­ret, ne voit pas que les vrais cou­pa­bles sont bel et bi­en prés­ents. Ce n’est que quand Ni­cky pénèt­re il­lé­giti­me­ment dans la piè­ce que le re­gard de la ca­mé­ra em­bras­se la to­ta­lité de la piè­ce et que l’on sai­sit, avec l’ou­ver­tu­re du re­gard, que Gard­ner et Mar­ga­ret ont mon­té sur pied un meurt­re.

Par ail­leurs, l’his­toire de fond sur laquel­le se dé­roule l’in­tri­gue prin­ci­pa­le po­se pro­b­lè­me: les vois­ins du jeu­ne Ni­cky, un coup­le de noirs, se font agres­ser par un pi­quet de grè­ve d’ab­ord sim­ple­ment ver­bal pour se mu­er, en cours de long-mé­tra­ge, en une vé­ri­ta­ble dé­fer­lan­te d’agres­si­on. Le film s’em­pres­se de tis­ser des li­ens ent­re les deux his­toires – la fa­mil­le du jeu­ne Ni­cky est ou­ver­te­ment ra­cis­te, l’en­fant com­mence une ti­mi­de ami­tié avec le fils des vois­ins, la vio­lence des ra­cis­tes lo­caux per­met à la fa­mil­le d’es­ca­mo­ter son ac­tivité cri­mi­nel­le. Néan­moins, mett­re en sour­di­ne une his­toire uni­ver­sel­le de ra­cis­me pour pri­vilé­gier en­co­re une fois l’in­ti­mité d’un coup­le de blancs pa­raît quel­que peu pro­b­lé­ma­tique. Là en­co­re, les in­ten­ti­ons étai­ent bon­nes – Cloo­ney es­saie tout sim­ple­ment de trop ver­ser dans un seul film, avec des ef­fets de fric­tion to­na­le et thé­ma­tique.

Res­te un film agréa­ble à re­gar­der, au ryth­me sou­tenu, une -niè­me va­ria­ti­on au­tour du dic­ton „cri­me ne­ver pays“où quel­ques scè­nes réus­sies don­nent à voir ce à quoi un film plus au­to­no­me au­rait pu abou­tir.

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